Comme un coup de poignard
Luka
Je jette ma veste sur un fauteuil et m’affale sur la causeuse. J’ai travaillé huit heures au téléphone. Huit heures à appeler des inconnus pour leur proposer des forfaits Internet-téléphone-télévision-cellulaire dont ils se contrefichent. Huit heures à me faire engueuler ou raccrocher au nez. Je déteste mon nouvel emploi.
J’extirpe la télécommande coincée entre les deux coussins et j’allume la télé. Pendant que je zappe à la recherche d’une émission pas trop nulle, j’attrape la boîte de biscuits que j’ai oubliée ici, hier soir. Je trouve une reprise de South Park que je me mets à écouter en m’empiffrant.
Mon téléphone vibre dans ma poche. Je le sors pour le consulter. C’est Antonin. Je ne réponds pas. Trente secondes plus tard, je reçois un texto. Encore Antonin. Il va jouer au basket avec certains de nos amis. Ils se rencontrent chez Thierry vers dix-neuf heures. Je peux me pointer là ou au parc. Je laisse mon téléphone sur le coussin et enfourne un autre biscuit.
Je devrais répondre à Antonin. Je devrais aller chez Thierry. Je devrais arrêter de manger autant de sucre. Je devrais m’éreinter sur un terrain de basket. Ça me ferait du bien. Mais ça ne me tente pas. La dernière fois, je n’ai pas réussi un panier. Pas un. Ça fait des semaines que je joue comme une merde et que j’ai arrêté de trimballer mon ballon partout où je vais. C’est comme ça depuis que Jeanne m’a laissé. Ou, enfin, depuis la dernière fois qu’on s’est vus.
Le lendemain de ce soir merdique où elle m’a demandé de la violer, j’ai attendu qu’elle m’appelle, mais elle ne l’a pas fait. Deux jours après, on travaillait ensemble au café. Elle ne s’est pas présentée. Elle avait appelé quelqu’un d’autre pour lui demander de la remplacer. Le soir même, je démissionnais.
Je me sens vide. Je n’ai le goût de rien. Je me demande si c’est ça, une peine d’amour. Je n’ai pas pleuré. Je n’ai pas versé une larme, mais un rien m’irrite et même mes amis m’énervent.
Je reçois un nouveau texto d’Antonin.
Yo ?
Je fixe l’écran jusqu’à ce qu’il s’éteigne. Je le rallume, mais ce n’est pas pour répondre à mon ami. Je vais chercher les photos de Jeanne. Je les passe une à une. Je sais que je ne devrais pas les regarder aussi souvent, mais je ne peux pas m’en empêcher.
– Yo, bro ! crie Barbara en me faisant un salut ironique de rappeur.
Je sursaute. Je ne l’ai pas entendue entrer à cause de la télé qui joue à tue-tête. Elle voit la photo de Jeanne sur mon cellulaire.
– Tu sais que tu es pathétique, le frère ?
– Je le sais, merci.
J’éteins mon téléphone et le remets dans ma poche. Barbara esquisse un geste qui englobe la télé, la causeuse où je suis évaché et la boîte de biscuits.
– Dis-moi que tout ça, ce n’est pas à cause de la fille de la photo, celle que tu m’as présentée cet été en affirmant que c’était ta « blonde ».
Elle mime les guillemets avec ses doigts, comme si le fait que j’aie eu une blonde était inconcevable. D’habitude, son cynisme m’amuse. En ce moment, il me met en colère.
– Ça te dérange, Barbara ? Je n’ai pas le droit de penser à une fille ?
Mon ton cassant la pique au vif. Elle passe au mode bitch.
– Tu penses, toi ? Première nouvelle !
– Ouh ! C’est l’insulte du siècle, ça, Barbie !
Elle croise les bras. Ç’aurait pu en rester là, mais, sans le savoir, elle me sort la pire des répliques :
– En tout cas, elle devait bien baiser, pour que tu restes accroché de même !
Un plomb pète dans ma tête. J’ai un rire amer.
– C’est quoi, ton ostie de problème, Barbara ? En quoi les talents de baiseuse d’une fille influenceraient mes sentiments pour elle ?
– Tes sentiments ? Je ne savais pas que tu avais des sentiments !
– Fuck you, Barbara !
– Fuck you, vraiment ? Elle devait être encore meilleure que je ne pensais. Je devrais peut-être lui demander ses trucs. J’aime ça, rendre les gars fous de moi juste pour les « domper » après.
– Ça, c’est du Barbara tout craché ! Si tu veux savoir la vérité, je ne l’ai jamais baisée, Jeanne. Jamais.
Et, juste comme ça, ma colère tombe. Je baisse le regard pendant qu’une boule d’émotion monte dans ma gorge. Barbara doit voir le changement sur mon visage, parce qu’elle s’assoit près de moi et abandonne le mode bitch.
– Vous n’avez jamais… Comment ça ? s’étonne-t-elle.
Je hausse les épaules. La boule veut sortir de ma gorge et je sens que je ne pourrai pas la retenir.
– Ça lui faisait mal, avoué-je. Elle avait mal.
– Mal ? Comment ça, mal ? Elle était vierge ?
– Non, elle avait juste mal. Tout le temps.
– Sans arrêt ? m’interroge ma sœur.
– Oui, c’est ce que je viens de dire. Ça commençait à aller mieux, mais… Je ne sais pas ce qui s’est passé. La douleur est revenue et tout s’est écroulé.
– Tout s’est écroulé ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Elle était tannée d’être… d’avoir mal. Elle voulait qu’on baise. Elle voulait qu’on baise, même si c’était pour lui faire mal. Elle m’a demandé de la violer. J’ai refusé, au cas où tu te poserais la question.
Barbara reste silencieuse. La télé continue à hurler, mais aucun de nous ne pense à l’éteindre.
– Je ne savais pas, murmure enfin Barbara. Excuse-moi pour tantôt. Je ne voulais pas…
– C’est correct.
– Dans le fond, c’est un peu le même problème que moi, mais à l’envers. Elle, c’est son corps qui a peur. Moi, c’est mon cœur.
On reste assis sans parler le temps que South Park finisse. Ensuite, Barbara se lève.
– Vas-tu te remettre à crier si je te dis que je sors avec un dude et que je suis venue piquer une des robes de Fabienne en espérant que ça le rende fou de moi ?
Je ris. De bon cœur, cette fois. Barbara a l’habitude de se servir allègrement dans la garde-robe de notre mère et d’oublier de lui rapporter les morceaux empruntés. Fabienne se fâche pour la forme, mais je la soupçonne d’en tirer une certaine fierté. Pas de l’alzheimer précoce de sa fille ; plutôt du fait que celle-ci partage ses goûts vestimentaires.
Pendant que ma sœur se change, je me décide à répondre à Antonin. Je l’informe que je pars dans vingt minutes et que je vais les rejoindre chez Thierry ou, s’ils sont déjà partis, au parc.
J’éteins la télé et, comme j’ai encore faim, je vais dans la cuisine, où je sors le riz collé que ma mère m’a laissé dans le frigo. Elle est partie souper avec ses amies, mais elle tenait à ce que je mange autre chose que des chips et des biscuits. Sans prendre la peine de me faire une assiette, je noie le plat avec de la sauce piquante et plonge ma fourchette directement dans la casserole. Le riz collé de ma mère me rappelle mon enfance. C’était mon plat préféré. Du riz, des fèves rouges et plein d’épices.
J’emporte le plat dans ma chambre, où je troque mes vêtements de travail (on nous force à nous habiller propre, même si les clients ne nous voient pas) contre un bermuda et un t-shirt. Pas très approprié pour le vent frisquet qui s’est levé pendant l’après-midi, mais j’ai l’intention de donner tout ce que j’ai sur le terrain.
Je retourne à la cuisine pour remettre la casserole à moitié vide au froid. Barbara sort de la chambre de notre mère pendant que je croque dans une pomme pour me nettoyer les dents.
– Wow ! Barbie, tu es…
Elle baisse les yeux sur sa robe noire à la fois raffinée et sexy. Quand elle la porte, notre mère l’agence avec un veston court. Barbara a décidé de laisser les épaules et les manches de dentelle apparentes.
– C’est trop ?
– Non, c’est… wow !
Je n’ai pas d’autre mot. Elle se dandine un peu. Barbara, la reine du cynisme, se dandine.
– Tu le penses vraiment ? me demande-t-elle, incertaine.
– Si ton but c’est de le rendre dingue, je pense que tu as de bonnes chances d’y arriver.
– Juste entre toi et moi, Lulu, je pense que je voudrais le rendre plus que dingue.
– Plus que dingue ? Genre… amoureux ?
– Je sais que c’est con ! s’exclame-t-elle en se cachant le visage dans les mains.
Je la prends par le cou comme si elle était un vieux pote.
– Barbara amoureuse…
– Ah ! La ferme ! lance-t-elle en essayant de me repousser.
– Juste si tu viens me reconduire chez Thierry.
– OK, si c’est pour acheter ton silence. Mais tu vas devoir endurer Aretha.
– Franklin ? Deal ! C’est moins pire que Dean.
Je termine ma pomme sans retirer le bras que j’ai laissé sur ses épaules. Des gouttelettes de jus atterrissent sur sa joue. Elle les essuie en grimaçant et, pour se dégager, elle m’enfonce son coude dans les côtes. Elle tente de me donner un coup de genou, mais je l’esquive en jetant mon cœur de pomme à la poubelle.
Sur le chemin de la sortie, je reprends la veste à capuchon que j’avais laissée sur le fauteuil du salon. Barbara, en plus d’emprunter la robe de notre mère, s’empare de son manteau de tweed.
Elle me dépose devant chez Thierry, où j’entre par la porte qui mène au sous-sol. Antonin est là avec Soledad. Il y a aussi Jason, qui a emmené sa nouvelle blonde ou, enfin, la fille qu’il fréquente depuis une semaine ou deux. Thierry, comme toujours, est avec Naïla. Après avoir salué tout le monde, je tape dans mes mains pour me donner un semblant d’entrain et je demande si on va au parc.
– On attend Karim, répond Naïla. Il devrait arriver bientôt avec Kathy.
Kathy, c’est la copine de Karim. Je serai donc le seul célibataire. Je commence à regretter de ne pas être resté sur mon sofa. Je m’assois sur le vieux futon défoncé, à côté de Jason et de Rosalie, ou de Coralie, à moins que ce ne soit Magalie. Soledad m’observe du coin de l’œil, mais je fais celui qui ne remarque rien. J’aimerais lui demander si Jeanne s’ennuie de moi ou si elle voit quelqu’un d’autre, mais j’ai peur de la réponse. À part « salut », « bye », « ça va ? » on ne se parle pratiquement plus. Et, quand elle est là, je me tiens loin d’Antonin aussi.
– C’est cool que tu sois venu, dit Jason. On ne pensait pas te voir ce soir.
J’acquiesce :
– C’est vrai que ça fait longtemps. J’ai hâte de bouger ! J’ai été assis huit heures sur mon cul.
– Moi, j’ai passé la journée debout. Ça donne mal aux pieds, cet emploi-là !
– Avec qui tu travaillais ?
Comme si je ne savais pas que c’était avec Jeanne. J’étais chez Antonin, plus tôt cette semaine, et j’ai regardé par-dessus son épaule pendant qu’il consultait l’horaire mensuel.
– Franck et Maya-Anne au début, répond Jason. Après, Renaud et Jeanne sont arrivés.
– Et elle va bien, Jeanne ? Ça fait longtemps que je n’ai pas eu de ses nouvelles.
Je feins l’indifférence, mais j’ai les mains moites. Jason m’adresse un sourire compatissant.
– Oublie-la, man.
Je veux répondre que je l’ai déjà oubliée, mais les mots restent pris.
– C’est qui, Jeanne ? demande sa blonde.
Je hausse les épaules comme si ce n’était personne d’important.
– Une fille que je fréquentais avant, quand je travaillais au café.
– Renaud passe son temps à la cruiser, ajoute Jason à mon intention. Pis je pense que ça ne lui déplaît pas trop. Oublie-la, je te dis.
Je hoche la tête pendant qu’il explique à sa copine qui est Renaud et quel est son lien avec Jeanne. J’aimerais disparaître.
Karim et Kathy arrivent enfin et on se déplace vers le parc. Les autres gars marchent main dans la main avec leur blonde. Plus on approche, plus je me demande ce que je fais là. Je n’ai plus envie de me défoncer sur le terrain. Je ne sais plus de quoi j’ai envie.
On est presque rendus quand je reçois un texto. Je suis certain que c’est ma mère qui veut me rappeler de manger un vrai repas. D’un mouvement du pouce, je déverrouille l’écran de mon portable. Ce n’est pas ma mère, c’est Maya-Anne.
Salut, beauté ! Je suis dans mon spa.
Je m’arrête. Personne ne s’en rend compte. J’écris à Maya-Anne.
Toute seule ?
Pendant que j’attends une réponse, Antonin se retourne, me voit et dit à Soledad de continuer sans lui. Il revient vers moi.
– Ça va, man ?
– Oui, oui, ça va. Je pense juste que… Je ne sais pas trop…
Je désigne le terrain éclairé par les lampadaires, puis la rue dans mon dos.
– Je ferais peut-être mieux de… Dis aux autres que…
Antonin me signifie qu’il a saisi. Ça fait longtemps qu’on n’a plus besoin de phrases complètes pour se comprendre.
– OK. Tu es sûr que ça va ? Je sais qu’on se voit moins, depuis un bout. Veux-tu qu’on aille ailleurs ? On pourrait aller prendre une bière quelque part, juste toi pis moi.
La réponse de Maya-Anne arrive :
Pas si tu viens me rejoindre…
Je relis les mots lumineux plusieurs fois avant de relever les yeux vers Antonin.
– Inquiète-toi pas pour moi. Je te texte demain, OK ?
Il indique mon cellulaire du menton.
– C’est qui ?
Je souris.
– Une fille.
– Ha ! Ha ! Là, je te reconnais !
Antonin me donne une tape sur l’épaule avant de tourner les talons. Je le regarde s’éloigner au pas de course et un doute s’empare de moi. J’aurais peut-être dû accepter d’aller prendre une bière avec lui. Je songe à le rappeler, mais il a presque rattrapé les autres. Je rabats mon capuchon sur ma tête et me dirige vers l’arrêt d’autobus.
Chez Maya-Anne, je passe directement par la cour. Il fait frais. Il fait sombre. De la vapeur s’élève du spa. Je m’approche. Maya-Anne sort de la maison en robe de chambre. Elle me fait signe de monter la retrouver sur la terrasse. Un radiateur d’appoint est posé sur le plancher de bois. On est bien, mais je grelotte. Sur la table, une minichaîne stéréo crachote du vieux jazz.
– Tu arrives juste à temps, susurre Maya-Anne.
– Juste à temps pour quoi ?
Elle sourit et ses mains se faufilent sous mon chandail. Érection automatique. J’ai envie de me laisser faire. De la laisser me caresser, me déshabiller et me baiser. J’ai envie d’être spectateur. J’ai envie de la voir jouir. J’ai envie qu’elle jouisse pendant que je suis en elle.
Elle retire ses mains et enlève sa robe de chambre. Son bikini blanc contraste avec sa peau encore bronzée.
– Viens dans l’eau.
– Je… Je n’ai pas mon maillot.
– Pas grave.
J’enlève mes vêtements, mais je garde mon boxer. Elle remarque mon érection et émet un petit rire. Je réponds par un sourire insolent avant de la suivre dans l’eau. Elle s’assoit à un bout du spa et moi, à l’autre.
– Est-ce que tes parents sont là ?
– Ils sont chez ma grand-mère.
– Et ta sœur ?
– Avec eux, précise-t-elle.
– Toi, tu ne voulais pas y aller ?
– Non.
Son pied s’aventure en haut de ma cuisse et s’arrête à la lisière de mon sous-vêtement. Ma main remonte le long de sa jambe. Je quitte mon banc pour m’approcher d’elle, mais elle m’arrête.
– Pas tout de suite, beauté.
Mes doigts jouent avec les cordons de sa culotte. Mon sourire se fait encore plus insolent.
– Pourquoi attendre ?
– Je me laisse désirer.
On barbote donc dans l’eau chaude en écoutant la musique. J’ai le temps de débander et de me demander ce que je fais là. J’ai envie de Maya-Anne, c’est vrai, mais je ne ressens rien pour elle. Je suis surtout en manque de sexe, je l’avoue. Je n’ai été avec aucune fille depuis Jeanne. Le fait de penser à Jeanne me déprime. Et me fait rebander. Le cellulaire de Maya-Anne bipe sur une des chaises près du radiateur. Elle me fait signe de l’attendre, sort du spa et remet sa robe de chambre pour aller voir qui lui a écrit.
Le téléphone à la main, elle sourit. J’appuie mes avant-bras sur le bord du bassin.
– Alors ? Quelqu’un de plus intéressant que moi ?
Elle m’adresse un regard coquin et se met à écrire à son mystérieux correspondant. Je me hisse hors de l’eau. Juste comme j’arrive près d’elle, elle repose l’appareil sur la chaise et fait marcher ses doigts sur mon ventre mouillé.
– Je pense que je me suis assez fait désirer.
Elle approche ses lèvres des miennes.
– Attends, dis-je. Attends juste un instant.
Maya-Anne n’attend pas. Elle m’embrasse, mais je détourne la tête. Je ne sais pas ce qui se passe. J’ai envie d’elle, mon érection en est la preuve, mais j’éprouve une sorte de blocage.
– Tu n’aurais pas quelque chose à boire ? lui demandé-je. J’ai soif.
– Qu’est-ce que t’aimerais ?
– Juste un verre d’eau, ce serait parfait.
– Un verre d’eau ?
Elle le répète comme si elle n’avait jamais entendu pareille aberration. Je confirme de la tête. Je veux un verre d’eau, oui. Elle ne fait aucun mouvement vers la maison et ne m’invite pas à aller me servir. Elle me rend mon sourire insolent de tout à l’heure et pose sa main sur la bosse que forme mon sexe dans mon boxer. J’avais oublié à quel point c’était bon d’avoir une main de fille sur le gland. Sa main se déplace lentement en exerçant une pression. Je soupire en fermant les yeux.
Maya-Anne retire sa main et recule de quelques pas avant de laisser tomber sa robe de chambre. Elle commence à détacher le haut de son bikini. Mes instincts de chasseur s’éveillent. Je franchis la distance qui nous sépare.
Et c’est là que je la vois.
Jeanne.
Qui me voit elle aussi.
Qui voit mon érection et Maya-Anne à moitié nue.
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