Comme un coup de poignard

Ariane Charland · Chapitre 29 sur 32

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Comme un coup de poignard

Épilogue

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Jeanne

 

Je suis bien. J’irais même jusqu’à dire que je suis heureuse. C’est un mot qui me fait peur, heureuse. Un mot trop grand pour être réel.

J’ai la main de Luka dans la mienne. Nous nous trouvons plus haut que la cime des arbres, au sommet d’une pyramide maya, au cœur de la jungle mexicaine. À nos pieds, des nuages blancs circulent entre les branches.

Je suis au paradis avec le garçon que j’aime.

Nous avons amassé notre argent pendant presque un an pour être ici. Luka a pris un trimestre de congé et j’ai retardé mon entrée à l’université. De toute façon, je ne sais pas en quoi je me serais inscrite.

En littérature ? C’est ma passion, mais, justement, c’est une passion. Je ne suis pas certaine de vouloir en faire un métier.

En sexologie ? J’aimerais bien pouvoir aider d’autres filles comme moi, mais… Et si je ne guérissais jamais complètement ? Et si j’avais des rechutes ? Qu’est-ce que je leur dirais ?

Je lève les yeux vers Luka. Il a l’air tellement fort, tellement solide ! Comme les constructions mayas ! Lui, il sait ce qu’il veut. Son rêve d’enfance, c’était de devenir un joueur de basketball professionnel, mais il est conscient de ne pas être assez doué pour ça, même si, pour ma part, je le trouve hallucinant. Sinon, son autre passion, c’est l’électricité. Après notre voyage, il poursuivra ses études, décrochera son diplôme et aura un vrai métier. J’aimerais être comme lui et savoir où je m’en vais dans la vie.

Mais je sais aussi qu’il n’est pas toujours aussi fort et solide qu’il le paraît. Il a besoin de se faire rassurer. Il ne doute pas de son charme, mais il a du mal à croire qu’une fille puisse l’aimer pour vrai, l’aimer pour qui il est, l’aimer tout court.

Et moi, je n’arrive pas à croire qu’on soit passés à un cheveu de ne jamais se réconcilier. Et dire que nous devons cet heureux dénouement à Maya-Anne ! Le lendemain de cette fameuse soirée passée à boire du chocolat chaud dans des tasses orange, je suis retournée chez elle, officiellement pour aller chercher le sac de Luka, en réalité pour lui offrir mes remerciements les plus ironiques.

Maya-Anne m’a ouvert la porte en linge mou et en pleurs. Le magnifique discours de vengeance que je préparais depuis le matin s’est évanoui sur mes lèvres.

– Qu’est-ce que tu veux ? a craché Maya-Anne.

– Euh… Je viens juste chercher les choses de Luka.

– C’est lui qui t’a envoyée ?

– Non, c’est moi qui ai insisté.

– Ça veut dire que vous avez repris, je suppose.

– Oui.

Elle m’a tourné le dos et a disparu dans une autre section de la maison. À son retour, elle a jeté le sac de Luka à mes pieds.

– J’imagine que vous vous êtes envoyés en l’air toute la nuit en me traitant de conne entre deux orgasmes.

Le mot m’a fait rougir. J’ai ri.

– On n’a pas baisé. Ni hier ni avant. Jamais.

Et, juste comme ça, je lui ai tout dit. Encore aujourd’hui, je ne sais pas ce qui m’a pris. Contre toute attente, Maya-Anne ne s’est pas moquée. Même qu’elle m’a rendu ma confidence.

– J’ai fait l’amour exactement vingt-trois fois. Je les ai comptées. Une fois avec un inconnu dans un party, deux fois avec Luka, vingt fois avec Renaud.

Elle n’avait couché qu’avec trois garçons. Pas des dizaines comme elle le laissait croire. Tous les matins où elle est arrivée au café en se vantant qu’elle venait d’avoir la baise de sa vie, elle a menti. Après ça, on a cessé de se détester.

Quelques jours plus tard, je me suis enfin ouverte à mes amies. Je suis allée magasiner avec Soledad, Naïla et Odile, que je n’avais pas revue depuis mon party. C’est moi qui l’ai appelée ; elle me manquait. Odile s’est très bien entendue avec Soledad et Naïla. Au bout du compte, on n’a pas acheté grand-chose et on a fini la journée dans un fast-food du centre-ville, à plaisanter en partageant une poutine géante.

Bien entendu, après avoir discuté de nos études, de chats, de Facebook et d’araignées (nous avons toutes des histoires d’horreur à ce sujet), nous nous sommes mises à jaser de nos chums et… de sexe.

Par réflexe, j’ai failli me remettre à raconter n’importe quoi, mais j’ai pris mon courage à deux mains et je leur ai confié mon plus grand secret, avec les vrais mots. Je ne sais pas pourquoi, mais ç’avait été plus facile avec Maya-Anne. Mes yeux se sont remplis d’eau et ma voix s’est brisée, mais mes amies m’ont écoutée jusqu’à la fin.

Elles n’ont pas ri, ne m’ont pas conseillé de boire un verre pour me détendre, n’ont pas insinué que ce devait être ma faute ou que je n’avais tout simplement pas trouvé le bon gars pour moi.

Elles ont posé des questions parce qu’aucune d’elles n’avait entendu les mots vestibulodynie ou vulvodynie avant ce jour, mais il s’agissait de questions respectueuses et sans préjugés qui portaient surtout sur les causes et les traitements de ces maladies. J’ai répondu que, du moins dans mon cas, la cause restait inconnue.

Je leur ai ensuite parlé des différents traitements que j’avais essayés et des exercices que je faisais avec Luka et qui, à la longue, ressemblaient de moins en moins à des exercices et de plus en plus à des périodes d’intimité, de rires et… de plaisir.

Par la suite, Odile et Naïla ont admis avoir un peu embelli la réalité, elles aussi. Elles n’ont pas souffert autant que moi, mais ont chacune eu leurs petits problèmes : irritations, absence de plaisir, infections vaginales, etc.

Il n’y a que Soledad qui n’a jamais exagéré. À la fin, c’est même elle qui se sentait mal. Elle a eu plusieurs partenaires avant Antonin et elle craignait de passer pour une fille facile. Odile s’est exclamée :

– Comme si le sexe était une qualité ou un défaut ! Ce n’est quand même pas ça qui détermine notre valeur en tant que personne !

Depuis, je tiens mes amies informées de mes progrès… et de mes régressions. J’aimerais que la voie de la guérison soit droite, mais c’est plutôt une ligne brisée qui peut monter très haut, puis redescendre encore plus bas.

J’ai quand même de la chance : Luka est merveilleux. Il m’accompagne chez la sexologue, mais un rendez-vous sur deux seulement. Ainsi je peux parler de choses que je ne voudrais pas nécessairement qu’il entende. Luka est aussi allé la voir seul à deux ou trois occasions. Nous ne nous cachons rien, mais nous avons parfois besoin d’un peu de recul.

J’ai encore tendance à voir ma guérison comme une course à remporter ou un examen à réussir. Luka me ramène au moment présent. On a décidé d’y aller petit à petit, une sensation à la fois, pour se réhabituer. Le plaisir est revenu tranquillement, mais j’avais encore du mal à me laisser aller. Luka n’insistait pas. Quand ça devenait trop, je le lui disais. Parfois, tout de suite après, je lui demandais de recommencer. J’ai appris tout doucement à laisser tomber mes défenses et à apprivoiser ma peur.

Ç’a pris presque un an avant qu’il puisse entrer complètement en moi. C’était cet été, quelques semaines avant qu’on parte en voyage. Il y est allé très graduellement et s’est retiré tout de suite pour ne pas me faire mal, mais, pour moi, c’était une victoire (même s’il n’aime pas ce mot).

Les fois suivantes, ç’a duré un peu plus longtemps. Luka n’osait pas trop s’abandonner, alors je lui ai promis de l’avertir si la douleur revenait. Au début, je dois avouer que je ne sentais pas grand-chose. Ça ne me faisait plus mal, mais j’avais l’impression d’être engourdie. C’est plusieurs semaines plus tard que j’ai commencé à éprouver… je ne sais pas… pas un orgasme, mais une sorte de vertige que j’aurais voulu faire durer encore et encore.

Évidemment, la pénétration n’est pas toujours un succès. Quand je me sens trop tendue ou irritée, on s’en tient aux caresses qui, elles, m’envoient presque à tout coup dans un autre monde.

Je contemple le visage de Luka à contre-jour devant le ciel.

Des oiseaux tropicaux survolent la canopée et des singes hurleurs se font entendre sans qu’on les voie. Le vent fouette mes cheveux.

On ne dit rien.

On est seuls au monde.

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