Comme un coup de poignard

Ariane Charland · Chapitre 19 sur 32

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Comme un coup de poignard

Troisième partie - La chute

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Luka

 

Je regarde Jeanne apporter un brownie extra crème glacée, extra pépites de chocolat et extra sauce au caramel à une enfant turbulente actuellement concentrée sur l’édification d’un immense château en cubes de sucre. Son père a commencé par lui dire d’arrêter pour ne pas gaspiller, mais, comme la petite peste a couru d’un bout à l’autre du café en faisant semblant de tirer à la mitraillette sur les clients, j’ai jugé que cette activité moins violente était mieux pour tout le monde et je leur ai apporté une boîte de cubes de sucre neuve. La fillette a donc poursuivi sa construction et le père a commandé un triple expresso pour lui.

Jeanne dépose son chef-d’œuvre devant l’enfant, qui la remercie avant de se jeter sur son assiette. Polie, quand même, la démone. Jeanne débarrasse quelques tables et je contemple la courbe de sa nuque quand elle se penche pour donner un coup de chiffon. Je pourrais passer la journée entière à l’admirer.

Une coulée de café brûlant se répand sur mon pouce. Merde, le triple expresso ! Je retire la tasse pleine tout en suçant ma jointure endolorie. Jeanne se moque un peu de moi pendant que je l’apporte au père de famille épuisé. En passant derrière elle, j’enlace sa taille et j’embrasse son lobe d’oreille. Elle sent la lavande – l’odeur de son shampooing. Mon nez se perd dans ses cheveux.

– Tu as des clients, dit-elle en riant.

– Ils n’ont qu’à se débrouiller tout seuls. Je suis occupé.

Je retourne quand même à mon poste, un sourire idiot aux lèvres. Je suis con. Con et amoureux. Je vais servir la courte file qui s’est formée pendant que j’embrassais ma chérie. (Elle déteste que je l’appelle chérie.) Aujourd’hui, je suis le préposé aux cafés. Jeanne s’occupe du comptoir des repas avec Delphine.

Renaud entre juste au moment où le dernier client de ma file s’en va. Mon sourire s’efface. Qu’est-ce qu’il peut m’énerver, celui-là ! Si seulement il s’assoyait à une table… Mais non ! Il faut qu’il s’installe au comptoir pour mieux nous déranger. En plus, c’est moi qui suis pris avec lui vu que les tabourets sont du côté des machines à café. Je jette un coup d’œil à l’enfant turbulente. Il me semble que le moment serait bien choisi pour tirer à la mitraillette imaginaire. Mais le père et la fille dégustent tranquillement leur commande, posant parfois un cube de sucre sur le château de plus en plus haut.

– Ça va, mon Luka ?

Je ne suis pas son Luka. Je suis le Luka de son ex, c’est tout.

– Toujours. Toi ? Tu continues ton grand roman ?

– Toujours. T’as l’air de trouver ça drôle ; je me trompe ?

Je ne fais rien pour lui cacher le sourire ironique qui se dessine sur mon visage dès qu’on évoque son livre.

– Mon roman, poursuit-il, je ne sais pas s’il va être publié un jour, mais, si je ne l’écris pas, c’est sûr qu’il ne le sera jamais. Tu n’as pas ça, toi, un grand rêve ?

Je hausse les épaules.

– J’aime ma vie exactement comme elle est. C’est sûr que j’ai des rêves, mais des petits, comme de voyager avec ma blonde.

Je fais un clin d’œil à Jeanne qui nous écoute tout en beurrant un petit pain qu’elle remplit ensuite de jambon et de fromage. Renaud lui envoie la main. Il attend qu’elle s’éloigne avec son sandwich pour se pencher vers moi et murmurer :

– Ça va bien, vous deux ? C’est toujours l’amour fou ?

Je lui trouve un air louche que je n’aime pas. Il faut dire que je n’aime aucun de ses airs. Sa question me met sur la défensive.

– Oui, ça va très bien, pourquoi ?

– Oh ! pour rien.

Il replonge le nez dans son ordinateur, mais, comme d’habitude, je trouve qu’il n’écrit pas beaucoup. Tous les prétextes lui semblent bons pour observer Jeanne. Je le déteste pour ce qu’il lui a fait subir quand ils sortaient ensemble. Il ne l’a peut-être pas forcée à coucher avec lui, mais il aurait pu se montrer plus compréhensif. Et je me déteste presque autant pour cette espèce de gêne que je ressens à ne pas pouvoir me vanter de mes prouesses sexuelles. Le pire, c’est que ça n’a jamais été mon genre.

Jeanne et Delphine ont bientôt terminé leur journée de travail. C’est Charles et Jason, un nouveau, qui les remplaceront. Charles arrive en avance pour manger son lunch. Après avoir salué sa douce d’un rapide baiser sur les lèvres, il s’installe à un tabouret près de Renaud. Ça m’arrange. Ainsi, je suis débarrassé de celui-ci et je n’ai pas à parler à mon collègue. Je n’ai rien contre lui, mais le seul fait de savoir qu’il apprécie Renaud me le rend antipathique.

Jason arrive peu de temps après. Il est gentil, mais semble avoir du mal à assimiler la multitude de tâches qui font partie de l’emploi. À quatorze heures, les filles nous quittent. Elles nous disent au revoir et Jeanne vient m’embrasser. Je l’enlace. Je ne veux pas la laisser partir.

– Veux-tu que j’aille chez toi après mon shift ? Je finis à quatre heures. On pourrait…

– Je ne sais pas, m’interrompt-elle. J’ai déjà prévu quelque chose.

Elle m’entraîne vers la porte et ajoute en chuchotant qu’elle a un rendez-vous avec sa sexologue à seize heures trente.

– Veux-tu que j’y aille avec toi ?

– Non, non, ce n’est pas nécessaire, je suis capable d’y aller toute seule.

– Je sais, mais j’ai envie de t’accompagner. Ça fait un mois qu’on est ensemble, il me semble qu’il serait temps, non ?

– C’est long ; tu t’ennuierais. On parle juste d’affaires de filles.

– Ça ne me dérange pas. J’aime ça, les affaires de filles, surtout quand ça concerne celle que j’aime.

– Écoute, réplique-t-elle, pourquoi tu ne viendrais pas souper à la maison, à la place ? Je devrais revenir un peu avant six heures.

J’essaie de ne pas prendre cette invitation pour un rejet. J’essaie aussi de ne pas remarquer que je viens de lui dire que je l’aime et qu’elle n’a pas répondu. Je souris en affirmant que ça me ferait plaisir d’aller souper chez elle. Jeanne m’embrasse sur la joue et se sauve. Je reste planté devant la porte comme un imbécile, jusqu’à ce qu’un client arrive et manque de me rentrer dedans. Je retourne à ma machine à café.

– Tu es sûr que tout va bien entre vous deux ? m’interroge Renaud tandis que je prépare un énième café glacé.

– Oui, pourquoi ?

Je suis encore sur la défensive. Renaud le remarque. Il attend que Jason et Charles soient occupés ailleurs pour préciser sa pensée.

– Alors… tout va bien de ce côté-là aussi ?

Je n’ai pas besoin de lui demander de quel « côté » il parle.

– Je ne veux pas te vexer, mon Renaud, mais tu n’es pas mon ami, et je n’ai pas l’intention de parler de ma blonde avec toi.

– OK, OK, fâche-toi pas. C’est juste que, quand on était ensemble, ça ne se passait pas très bien de ce côté-là, si tu vois ce que je veux dire.

Son rire cynique me donne envie de lui aplatir le nez contre son clavier. Je décide de l’ignorer, mais il me relance un peu plus tard :

– Jeanne, c’était ma première blonde, mais j’avais quand même de l’expérience. Pas elle, par contre.

Je serre les mâchoires. Renaud continue sans se rendre compte que je suis à deux doigts de lui foutre mon poing sur la gueule.

– J’étais son premier. Je pense qu’elle avait beaucoup d’attentes. Moi aussi, peut-être. Elle n’a pas trop aimé ça, et ça ne s’est pas amélioré par la suite. Je n’aurais pas dû la tromper. Lui as-tu répété ce que je t’ai dit au parc, l’autre jour ?

Je fais non de la tête. Non, je n’ai pas dit à la fille que j’aime que son premier chum l’a trompée parce qu’elle avait trop mal pour coucher avec lui. Renaud lève les yeux vers moi comme s’il recherchait mon pardon ou je ne sais quoi.

– Je voulais juste voir si ç’allait être différent avec une autre, tu comprends ?

Non, je ne comprends pas. Ou plutôt oui, peut-être, et c’est ce qui m’enrage. Je n’ai pas envie de la tromper, mais je ne peux m’empêcher d’envier mes amis qui, eux, font l’amour avec leur blonde. J’appuie mes mains sur le comptoir pour me pencher vers Renaud.

– La baise, ça se fait à deux, man. Si tu n’étais pas capable de lui faire prendre son pied, c’est peut-être toi qui avais un problème, pas elle.

Je me redresse. Je n’arrive pas à croire que je l’ai appelé man, un titre que je réserve uniquement à mes amis. Histoire de m’éloigner de lui, je vais aider Jason à préparer les cinq frappés qu’une famille vient de commander. En fait, au lieu de le seconder, je lui suggère de me laisser faire pour que ça aille plus vite. Ce n’est pas très aimable, mais je mets ça sur le compte de Renaud qui m’a énervé. Je viens d’insinuer que Jeanne et moi couchions ensemble et je m’en veux. J’ai fait exactement ce qu’elle reproche aux gars en général, c’est-à-dire de mesurer leur performance sexuelle au degré de jouissance de leur partenaire.

Tout va bien entre nous, c’est la vérité. Je l’aime, je pense qu’elle m’aime aussi, et on a plein de points communs, mais il y a une sorte de barrière que je n’ai pas encore réussi à faire tomber. Une barrière physique, bien sûr, avec laquelle je peux composer, même si je trouve ça difficile. Ce qui me met tant sur la défensive, c’est l’espèce de clôture qu’elle a érigée autour de son cœur.

Je peux vivre sans baiser, mais pas sans sexe, vous saisissez la différence ? Jeanne semble résignée à avoir une relation purement platonique, comme si elle n’avait aucun besoin, aucun désir. Je sais qu’elle ne peut pas avoir de relation sexuelle complète et je le respecte. J’accepte son rythme et je la laisse s’éloigner quand elle sent qu’on va trop loin. Ce qui me manque, c’est l’intimité qui vient avec le sexe. Ç’a toujours été mon moyen pour me rapprocher d’une fille.

Une fois la famille aux cinq frappés servie et satisfaite, Renaud m’interpelle avant que je puisse m’occuper à autre chose.

– Ça va, man ? Je ne voulais pas te fâcher, avec mes questions. C’était juste de la curiosité. Jeanne, c’était ma première relation sérieuse. Ma seule, en fait. T’sais, je tiens encore à elle d’une certaine façon. Tout ce que je veux, c’est son bonheur.

Je fais un son à mi-chemin entre un grognement et un rire. « Tu me niaises-tu, là ? » expriment mes yeux.

– Sérieux, Luka, je te le jure. J’ai été con, quand je sortais avec elle. Je ne me suis pas toujours bien comporté. Je me sentirais juste mieux si je savais qu’elle est heureuse avec toi.

Il n’a plus son air narquois. On dirait même qu’il attend réellement ma réponse. J’hésite. J’ai beau ne pas l’aimer, sa sollicitude me semble sincère. Son cynisme n’était peut-être qu’une façade. Au moins, il reconnaît qu’il a été con.

– Jeanne, je l’aime, OK ? Je ferais tout pour elle. T’es content, là ?

C’est le mieux que je puisse faire. Il hoche la tête et on ne s’adresse plus la parole. J’ai des clients à servir et il a un livre à écrire. Il reste une demi-heure à mon quart de travail quand Jason échappe un bac de vaisselle. Le fracas fait sursauter tout le monde et quelques imbéciles applaudissent. (Mais pas Renaud, il faut quand même lui donner ça.) Charles lève la tête du sandwich qu’il est en train de préparer, mais je lui fais signe que je m’en occupe. Je m’accroupis pour aider Jason à ramasser les éclats de porcelaine. Il y en a partout.

– Qu’est-ce que tu faisais avec un bac au complet ?

Ma question est sortie un peu plus rudement que je ne l’aurais voulu. Jason a l’air désemparé.

– Je suis désolé, je ne sais pas, il n’y avait plus de bols, alors je suis allé en chercher.

– La prochaine fois, dis-je en essayant de me radoucir, prends-en seulement une pile. On les met dans le bac quand ils sortent du lave-vaisselle, c’est tout. On ne le ramène pas ici.

– Franck va me tuer…

Je vais chercher le balai.

– Ben non ! S’il n’a pas tué Jeanne quand elle a envoyé promener madame Chose, il ne te tuera pas pour deux ou trois bols.

– Plutôt douze ou treize.

– Tu as juste à lui proposer d’en déduire la valeur de ta paye. Il va se sentir tellement mal qu’il va te dire d’oublier ça.

– Tu penses ?

– Inquiète-toi pas, on fait tous des gaffes. Prends ça comme un genre d’initiation.

Ça me fait drôle de lui prodiguer mes conseils de pro. Il n’y a pas si longtemps, c’était moi, le petit nouveau. Je le trouve sympathique, Jason, même s’il manque de confiance en lui. On finit de passer le balai. Renaud a quitté sa place, mais son ordinateur est toujours ouvert sur le comptoir. Il est allé aider Charles, qui n’arrivait plus à servir tout le monde. Bon, ne me dites pas que je vais commencer à le trouver sympathique, lui aussi !

– Le gars qui était assis là…, commence Jason.

– Quel gars ?

Pas Renaud, pas Renaud, pas Renaud…

– Le grand blond, tu sais, qui vient souvent.

Qu’est-ce qu’il a à me parler de Renaud, lui ?

– Il sort avec Maya-Anne, non ? continue Jason.

– On peut dire ça, oui.

– Il ne vient jamais quand Maya-Anne travaille. Il vient parfois la chercher ou la reconduire, mais il ne reste pas.

– Possible. Peut-être qu’il a peur d’être déconcentré.

– Mais il vient tout le temps quand Jeanne travaille. Et il passe son temps à la regarder.

Tiens, il a remarqué, lui aussi. Jason hausse les épaules.

– Je voulais juste te le dire, vu que c’est ta blonde.

– Merci, c’est cool de ta part.

On rapporte le balai et le bac vide dans la cuisine. Quand on revient, Renaud est de retour sur son tabouret. N’ayant aucune envie de lui parler, je décide d’entamer une conversation avec Jason. Il semble de nature timide et, si on doit être collègues, il vaudrait mieux que j’apprenne à le connaître. Je m’apprête à lui demander s’il va au cégep ou à l’université, mais il me devance :

– Joues-tu au basket, parfois ?

Je l’avoue, sa question me prend par surprise.

– Oui, tout le temps. Pourquoi ?

– C’est à toi, le ballon qui est dans le bureau ?

– Oui, c’est comme une dépendance. Je l’emporte partout et je m’arrête dès que j’aperçois un panier.

Jason sourit.

– Il y a pire, comme dépendance.

– J’imagine. Toi, est-ce que tu joues ?

– Pas depuis la fin du secondaire, mais faudrait bien que je m’y remette. C’est pour ça que je posais la question. Je me disais qu’on pourrait se faire une petite game, un de ces quatre. Je suis moins maladroit avec un ballon qu’avec un bac à vaisselle.

Je hoche la tête en riant.

– Je vais sûrement jouer demain soir avec Antonin et quelques-uns de nos amis. Ça te tente ?

– Oui, OK, mais je risque d’être rouillé !

– Pas grave. Je te texterai pour te dire où et à quelle heure.

Je n’invite pas Renaud et il ne s’invite pas non plus.

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