Comme un coup de poignard

Ariane Charland · Chapitre 20 sur 32

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Comme un coup de poignard

Jeanne

 

J’aurais aimé que l’attirance sexuelle soit en option. Il devrait exister un formulaire à remplir chaque année, à partir de la puberté.

Voulez-vous être :

a- hétérosexuelle ;

b- homosexuelle ;

c- bisexuelle ;

d- asexuelle.

J’aurais choisi la lettre d. Ma vestibulodynie serait le cadet de mes soucis et je pourrais vivre ma vie sans passer mon temps à rêver à Luka et à ses maudites lèvres parfaites.

Ça fait un mois que nous sommes ensemble, un mois que j’ai peur qu’il me laisse, un mois que je me défile chaque fois que le désir monte un peu trop, un mois que je suis obsédée par le sexe.

Je précise : le sexe qu’on n’a pas.

Je précise encore : le sexe qu’on n’a pas par ma faute.

J’aurais presque préféré qu’il se sauve en courant lorsque je lui ai tout avoué. J’aurais démissionné du café, peut-être même changé mon nom et déménagé en Gaspésie ou à Tombouctou pour être certaine de ne plus le croiser. J’aurais pu poursuivre ma vie tranquille de loser asociale, me morfondre sur mon sort et maudire les hommes à longueur de jour.

Au lieu de ça, je sors avec le garçon le plus beau, le plus attentionné et le plus extraordinaire qui soit, mais on dirait que je fais tout pour l’éloigner. Ma sexologue m’a même chicanée. Oui, ma sexologue, celle qui est censée écouter mes peines sans me juger et être de mon côté en toute circonstance. Elle a commencé la séance en mentionnant que je pouvais inviter mon copain à nos rencontres si je le voulais. J’ai bien dû lui avouer qu’il avait lui-même manifesté son désir de m’accompagner et que c’est moi qui n’avais pas voulu. C’est là qu’elle m’a chicanée.

Enfin, elle ne m’a pas vraiment chicanée, elle est trop gentille pour ça. Elle m’a dit que j’avais l’air de beaucoup l’aimer, ce garçon, et que, si je voulais aller de l’avant avec lui, je devais l’intégrer dans mon processus de guérison. Elle m’a ensuite montré un exercice tout simple que je pouvais faire avec lui. Un exercice extrêmement intime, donc extrêmement gênant. Je ne suis pas du tout certaine d’avoir envie de partager ce type de sexualité technique avec Luka. Lui qui a connu tant de filles, il risque de trouver ça rébarbatif. S’il y a une chose qui ne fait pas partie de ce genre d’exercice, c’est le plaisir.

Une musique dramatique de jeu vidéo m’accueille quand j’entre chez moi. Les rideaux sont tirés. Il fait sombre. Mon frère se transforme en vampire quand il joue à ses jeux ; la lumière du jour le brûle et il se nourrit exclusivement de sang frais. Bon, d’accord, pas de sang ; il boit Coke sur Coke, jusqu’à en avoir des tremblements.

– Ça va, Ti-Guy ?

J’ouvre les rideaux. Il plisse les yeux en émettant une sorte de gargouillis qui sort du fond de sa gorge. Son imitation du vampire, je présume.

– As-tu joué à tes jeux toute la journée ?

– Non, j’ai joué à un jeu toute la journée. J’ai quand même pris le temps de me faire à dîner. Il reste de la soupe poulet et nouilles, si tu en veux, mais elle doit être froide. Renaud est venu ici tantôt.

Il dit tout ça sans détourner le regard de l’écran.

– Quoi ?

– J’ai joué à un jeu…

– Pas ça, la dernière partie.

Il appuie sur Pause.

– Renaud est venu ici tantôt.

– Renaud ? Ici ? Tantôt ? Pourquoi ?

– Pour jouer à Assassin’s Creed avec moi.

– Hein ?

– Ben non ! Il voulait te voir.

Guillaume remet le jeu en marche. Je m’assois sur le divan et je lui vole une gorgée de Coke.

– Qu’est-ce que tu lui as dit ? demandé-je à mon frère.

– Que tu ne voulais pas le voir.

– Tu n’as pas dit ça !

– Quoi ? Tu veux le voir ?

– Non, mais là, franchement ! Tu ne lui as pas dit ça pour vrai ?

– Ben non, je te niaise. T’es poisson, ce soir, la sœur.

– Pis toi, t’es énervant ! Qu’est-ce que tu as répondu à Renaud quand il est venu ici ?

– Que tu l’appellerais.

– Je n’ai pas envie de l’appeler.

– Alors ne l’appelle pas.

– Il va penser que je ne me suis pas encore remise de notre rupture.

– Fais-lui croire que tu as perdu son numéro.

– Il va s’imaginer que je l’ai brûlé avec toutes ses photos.

Guillaume se tourne vers moi sans mettre son jeu sur Pause.

– Tu as brûlé ses photos ?

– Ben non ! C’est qui, le poisson, maintenant ?

Guillaume secoue la tête et retourne à son jeu.

– Tu lui diras que je ne t’ai pas fait le message, c’est tout.

Je le regarde jouer pendant quelques minutes. Je ne connais rien là-dedans, mais je le trouve bon. Son personnage (je sais, on dit avatar, mais ça sonne trop étrange dans ma bouche) saute, tournoie, escalade des murs, court sur des toits, évite des ennemis d’un mouvement d’épaule ou s’en débarrasse d’un coup de lame.

– Il avait l’air bizarre, reprend Guillaume quand son personnage s’arrête au cœur d’une ruelle déserte.

– Qui, ton personnage ?

– Non, Renaud. Et on dit avatar.

– Je sais. Renaud a toujours l’air bizarre. C’est son air de futur grand écrivain.

– Il semblait un peu nerveux. Il était même gentil avec moi, peux-tu le croire ? Il ne m’a pas traité de geek et il m’a serré la main en partant.

Guillaume appuie sur quelques boutons aux fonctions mystérieuses. À l’écran, la scène change et son personnage s’élance dans les rues grouillantes de dangers d’une ville poussiéreuse.

– Vas-tu le rappeler ?

Avant même que je puisse répondre, le téléphone sonne. On se regarde, légèrement alarmés. (Non, pitié, pas Renaud !) Guillaume s’empare du combiné sans fil posé sur la petite table. Il consulte l’afficheur et sourit.

– Respire, ce n’est pas ton ex.

Il répond et, à sa voix suave, je comprends que c’est son ex à lui. Son ancienne ex redevenue sa blonde. Pour combien de temps ? Nul ne peut le prédire. Le soir de notre party, elle n’est pas venue parce qu’elle était avec son précédent copain qui l’avait trompée et qui voulait maintenant la reprendre. Elle a quitté mon frère pour lui, puis elle l’a rappelé une semaine plus tard, en pleurs, parce qu’elle venait encore de se faire tromper. Guillaume l’a consolée et ils se sont réconciliés.

–  Ce soir ? minaude-t-il dans le combiné. Ça tombe mal, j’ai déjà quelque chose de prévu… Oui, avec mes amis… Non, non, je ne peux vraiment pas… Oui, c’est sûr qu’on se reprend bientôt… Je vais penser à toi… Moi aussi… OK, ciao.

Il raccroche, mais une espèce de sourire béat flotte sur son visage.

– Wow, le frère, je suis fière de toi.

– Rapport ?

– Ben, je ne veux pas t’insulter, mais, au début de l’été, Zoé te menait pas mal par le bout du nez. Tu étais son petit chien de poche. Elle sifflait et tu accourais, la langue pendant jusqu’à terre.

– Tu exagères.

– C’est vrai, ta langue n’est pas assez longue pour se rendre jusqu’à terre.

Il me fait une grimace.

– Je ne sais pas, commence-t-il. Quand elle m’a laissé…

– Pour son ex qui l’avait trompée et qui l’a encore trompée.

– Tu n’es pas obligée de ressortir ça chaque fois que je parle d’elle !

– C’est vrai, désolée ; continue.

– Quand elle m’a laissé, je me suis senti con pour toutes les fois où j’avais annulé des trucs pour elle. Après, quand on a repris, j’ai décidé d’être moins chien de poche, comme tu l’as si bien dit.

– Tu m’épates, Ti-Guy. La prochaine fois que j’aurai besoin d’un conseil amoureux, je viendrai peut-être te voir.

– Si tu veux mon conseil, tiens-toi loin de Renaud. Tu n’étais plus ma sœur quand tu sortais avec lui. À la fin, tu étais pire qu’un zombie. Deuxième conseil…

Il hésite un peu, dépose sa manette sur le divan, me regarde et se lance :

– Si tu ne l’aimes pas, ne niaise pas Luka. Lui, il t’aime, il me l’a dit.

Pendant un instant, tout ce que mon corps pétrifié réussit à faire, c’est battre des paupières.

– Quand est-ce qu’il t’a dit ça ? finis-je par articuler.

– On s’est croisés un soir, devant la maison. Je rentrais et il sortait. Il était triste.

– Il t’a dit qu’il était triste ?

– Non. Il avait l’air triste, c’est tout. Je lui ai demandé si tout allait bien entre vous deux.

– Franchement ! Ce n’est pas de tes affaires !

– Parce que toi, tu ne te mêles pas de ma vie privée, peut-être ?

– Qu’est-ce qu’il a répondu ?

– Que c’était la première fois qu’il aimait une fille autant que toi.

Je baisse la tête. Je suis sûre que Guillaume peut entendre battre mon cœur. J’ai les larmes aux yeux sans savoir trop pourquoi.

– C’est pareil pour moi.

– Tu le lui diras, insiste Guillaume, parce que je ne pense pas qu’il soit au courant.

Il continue à jouer. Je fouille dans mon sac, trouve mon cellulaire et l’allume pour consulter l’heure. Luka devrait arriver bientôt. Je décide d’aller l’attendre dehors. Un verre d’eau dans une main et un livre dans l’autre, je m’assois sur les marches du perron. J’essaie de lire, mais je ne suis pas concentrée. Je pense à Renaud et à ce qu’il voulait me dire. Ça devait être important, s’il est venu jusqu’ici.

Un son au bout de la rue me tire de mes pensées, celui d’un ballon qui rebondit sur le trottoir. Je reconnais aussitôt Luka, même s’il porte une veste à capuchon qui lui cache la moitié du visage. Il drible en marchant et s’amuse parfois à faire passer le ballon dans son dos ou entre ses jambes. Je me lève à son approche.

– T’es tellement show-off !

Luka redresse la tête en faisant tourner le ballon sur son index. Il le rattrape juste avant qu’il tombe.

– C’est pour que tu me trouves hot. Est-ce que ça marche ?

– Mets-en !

Je dévale les trois marches du perron pour me jeter sur lui. Il ôte son capuchon et sourit. Je passe mes bras autour de son cou juste avant de l’embrasser. Il m’enlace et le ballon tombe dans la plate-bande soigneusement aménagée par mon père. Toute une talle de fleurs s’en trouve aplatie. Sans me dégager de ses bras, je chuchote :

– Tu sais que je t’aime, hein ?

– Ça fait quand même du bien, un petit rappel.

Quand on réussit à se détacher l’un de l’autre, il se penche pour reprendre son ballon.

– Je vais ramasser ça avant que ton père me tue.

– Oups ! Trop tard.

Mes parents arrivent en auto et se stationnent dans la rue, juste devant la maison. D’habitude, mon père va travailler en vélo ou en autobus, mais ma mère le prend parfois en revenant de son propre travail.

– Tu n’as pas driblé dans mes fleurs, Luka, j’espère ! lance mon père en sortant de la voiture.

– Non, monsieur, je les admirais de plus près. C’est des dahlias, je crois.

– Tu t’y connais en fleurs ? s’étonne mon père.

–  Pas vraiment. J’ai appris le nom de celles-là pour vous impressionner.

Mes parents tombent sous le charme.

– Vas-tu rester à souper ? lui demande ma mère.

– Jeanne m’a invité, si ça ne vous dérange pas.

– Tu ne déranges jamais, voyons !

– Vous êtes gentille. Voulez-vous que je vous aide ?

Il coince son ballon sous son bras et contourne la plate-bande fleurie pour prendre les deux sacs pleins de dossiers que tient ma mère.

– Merci. Mais, s’il te plaît, arrête de me vouvoyer. Appelle-moi Nathalie, ça me ferait plaisir.

Quand Luka passe près de moi, je donne une tape sur son ballon. Pas très fort, juste pour le faire rebondir sur le trottoir. Je l’attrape à deux mains, mais ne m’essaie pas à dribler. Je chuchote à l’oreille de mon amoureux :

– Tu séduis même mes parents, maintenant ?

– Jalouse ?

– Un peu.

Luka, toujours enjôleur, propose à mes parents de leur donner un coup de main à la cuisine, mais mon frère (ô surprise !) nous dit qu’il s’en charge en nous faisant signe que nous pouvons disposer. Il doit être sous le charme de Luka, lui aussi. C’est une vraie plaie ; c’est mon amoureux, bon ! Mais je ne m’obstine pas, trop heureuse de me sauver d’une tâche domestique pour aller embrasser le garçon que j’aime, en paix dans ma chambre.

 

* *

*

 

On est couchés sur mon lit. (Tout habillés, ai-je besoin de le préciser ?) Luka est appuyé sur son coude, la tête dans sa main, et il me caresse la jambe de l’autre.

– Alors, ton rendez-vous ?

Je ne lui parle jamais de mes rendez-vous ; ça me gêne.

– Ma sexologue m’a appris un nouvel exercice.

J’hésite une seconde avant d’ajouter :

– À faire à deux.

Les doigts de Luka se promènent sur ma cuisse.

– À faire à deux ? Avec moi ?

– Non, répliqué-je, avec mon hamster.

Puis je souris avant de lui donner un rapide baiser sur la bouche.

– Bien sûr, avec toi.

– Tu me le montres ?

– Je vais te l’expliquer avant. Tu me diras si ça te tente.

– Ça me tente.

– Laisse-moi te l’expliquer.

J’essaie d’étudier son expression pendant que je parle. Est-il dégoûté, horrifié, scandalisé ? J’essaie aussi d’adopter le ton naturel et professionnel de ma sexologue, mais j’ai l’impression de faire un oral devant une classe, et je crois que je perdrais tous mes points à force de dire « euh », « t’sais » et « là, là ». L’exercice n’est pas compliqué du tout. La patiente (moi) s’allonge sur le dos, un coussin sous les fesses pour détendre ses muscles. Le partenaire (Luka) insère lentement un doigt vous savez où. La patiente (moi) essaie de le sentir, de serrer ses muscles autour, puis de les relâcher graduellement. Avec l’accord de la patiente (moi), le partenaire (Luka) peut introduire un deuxième doigt.

Luka m’interrompt :

– Bref, j’y vais doucement et j’arrête dès que tu me le dis.

– C’est à peu près ça. Pas trop rebuté ?

– Pourquoi ça me rebuterait ?

– Je ne sais pas. Ce n’est pas très… émoustillant.

Il rigole un peu. Ma mère cogne à la porte pour nous annoncer que le repas est prêt.

– Est-ce que tu restes aussi à coucher ? demande-t-elle à Luka pendant qu’on descend l’escalier.

Je dois me retenir à la rampe pour ne pas manquer une marche. Luka me jette un coup d’œil avant de bafouiller :

– Euh ! On ne s’en était pas trop parlé…

Tout ce qui a rapport à la nuit est tabou entre nous. Ça fait un mois qu’on est ensemble, mais on n’a jamais au grand jamais évoqué la possibilité de passer une nuit sous le même toit.

– Discutez-en, propose ma mère. Nous, ça ne nous pose aucun problème.

Je n’en reviens pas ! Quand j’étais avec Renaud, mes parents m’interdisaient de fermer la porte de ma chambre, même en plein jour. Maintenant, ils me poussent carrément à coucher avec mon chum, sans même me demander mon avis.

Bon, ce n’est pas pour mal faire. Mes parents ne sont pas au courant de mes problèmes pour la simple et bonne raison que je ne leur en ai jamais parlé. Ils savent que j’ai eu une grosse peine d’amour après ma rupture avec Renaud et que je vois une sexologue à l’occasion, mais ils ne connaissent pas les détails de la situation. Tout ce que je leur ai dit, c’est que j’ai des questionnements et que ça me fait du bien d’en discuter avec elle.

Peut-être qu’ils auraient pu m’aider si j’étais allée les voir dès que la douleur s’est manifestée, quand je ne savais pas encore ce que j’avais. Maintenant que je suis suivie par une bonne équipe, je ne ressens pas le besoin de les mettre au courant. On s’entend bien, mais ça m’embarrasserait et, après, je serais tout le temps gênée en leur présence. Le sexe n’a jamais été un sujet interdit à la maison, mais disons qu’on ne l’aborde pas trop. C’est d’ailleurs ma sexologue qui m’a affirmé que les parents n’ont pas à être au fait de tout ce qui se passe dans la vie de leurs enfants.

Pendant le souper, c’est à peine si je prononce deux phrases. Heureusement, Luka est plus bavard que moi.

Ce n’est qu’une fois la table débarrassée que nous pouvons enfin parler de l’invitation de ma mère. Nous sommes de retour dans ma chambre, debout l’un en face de l’autre, à chercher nos mots. Une parole de ma sexologue me revient en mémoire. Il paraît que certaines filles ayant le même problème que moi se mettent inconsciemment en couple avec des gars qu’elles ne désirent pas ; ça les fait moins souffrir de ne pas pouvoir coucher avec eux.

Je regarde Luka et je suis consciente que ce n’est pas mon cas. Je le désire tellement que ça me fait presque plus mal que ma vestibulodynie. Et c’est justement parce que je le désire autant que j’hésite à passer une nuit complète avec lui. Et s’il me trouvait nulle ? Et s’il se disait que, tout compte fait, c’est trop compliqué de sortir avec une fille comme moi, une fille qui ne peut pas aller « jusqu’au bout » ?

– Je ferais peut-être mieux de rentrer chez moi, dit Luka. C’est correct, on a tout notre temps.

– Tu veux t’en aller ?

– Je ne veux jamais m’en aller.

Je m’approche de lui. Je lui prends les mains.

– Reste.

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