Comme un coup de poignard
Luka
J’aurais dû lui offrir de marcher avec elle. Au moins jusqu’à son autobus. J’ai failli le faire, mais j’ai eu peur qu’elle me trouve fatigant.
Je ne l’ai pas questionnée à propos de notre rendez-vous annulé. Je me demande si elle sait comment j’ai occupé ma soirée après son coup de téléphone. Maya-Anne a l’habitude de parler ouvertement de ses amants, mais elle ne donne jamais de noms.
Vous croyez peut-être que je regrette d’avoir couché une deuxième fois avec elle, mais ce n’est pas le cas. Jeanne venait de me rejeter et ça me mettait dans un état que je ne comprenais pas. Je n’étais pas vraiment triste. En fait, c’était comme si je m’y étais attendu. Comme si une partie de moi l’avait espéré.
Si on était allés au cinéma, on se serait parlé, on aurait appris à se connaître et j’aurais eu peur. Peur que Jeanne s’attache à moi, mais aussi peur qu’elle ne s’attache pas.
Si elle s’était attachée, j’aurais craint de ne pas être à la hauteur.
Si elle ne s’était pas attachée, j’aurais ressenti un vide. Le même vide que j’ai essayé de combler avec Maya-Anne.
J’arrive chez moi et je grimpe les marches qui mènent à notre logement, au troisième étage. Avant même d’introduire ma clé dans la serrure, j’entends des rires et des voix de femmes. J’ouvre la porte. Ma mère sursaute. Ses amies braquent des regards curieux sur moi.
– C’est ton fils ? dit l’une.
– Il a tellement grandi ! s’exclame une autre.
– C’est fou comme vous vous ressemblez ! s’extasie la troisième.
Ma mère me fait signe d’approcher. Sur la table, quatre coupes de vin et deux bouteilles vides côtoient des croûtes de fromages et des miettes de pâtisseries.
– Je croyais que tu étais chez des amis, souligne ma mère.
– Non, je t’aurais appelée.
Elle me présente ses trois invitées.
– Fabienne nous a tellement parlé de toi et de ta sœur ! m’apprend ensuite Nicole.
– On a déjà l’impression de vous connaître ! soutient Charline.
– Viens t’asseoir, m’invite Annette. Il reste du dessert et du vin au frigo.
– Merci, mais je suis fatigué. Je vais aller dans ma chambre, si ça ne vous dérange pas.
Elles se confondent aussitôt en excuses et proposent de partir pour me laisser dormir. Je dois presque les supplier de rester.
– Le bruit ne m’a jamais dérangé, les rassuré-je.
Ma mère lève les yeux au ciel.
– C’est parce que tu deviens sourd à force de dormir avec tes écouteurs.
Après lui avoir juré de ne pas trop monter le volume, je me dirige vers ma chambre. J’arrête aux toilettes et, quand je sors, elle m’attend dans le couloir. Je pense qu’elle va me sermonner pour une raison ou une autre, mais elle me sourit.
– Ça ne te fâche pas que j’aie invité des amies sans t’en parler ?
– Non. Pourquoi ça me fâcherait ?
– C’est aussi chez toi. J’aurais dû te demander si tu prévoyais rester ici ou sortir.
– Tu as le droit d’inviter qui tu veux, maman.
Elle me regarde longuement.
– Tout va bien, mon Luka ? finit-elle par lâcher.
– Oui, pourquoi ?
– On est vendredi. Sais-tu pendant combien de temps tu m’as habituée à ton absence le vendredi soir ? Tu es toujours chez des amis… ou des filles.
– Maman !
– Tout ce que je veux savoir, c’est si tu vas bien.
– Je vais bien. Je suis juste… J’avais envie de rentrer, c’est tout.
Ma mère hoche la tête. Elle sait que je ne lui raconte pas tout, mais elle le respecte. Voulez-vous me dire pourquoi toutes les mères du monde sont capables de deviner en un clin d’œil quand ça ne va pas ?
– N’oublie pas que je suis là si tu as besoin de parler. Ou de ne pas parler.
– Je vais m’en souvenir. Bonne nuit, maman. Amuse-toi. Pour vrai, ça me fait plaisir que tes amies soient là.
Voilà presque quatre ans que mon père habite avec sa nouvelle conjointe, mais ma mère répète sans cesse qu’elle est bien seule. L’ennui, c’est qu’elle est tout le temps seule, justement. C’est une bonne chose, qu’elle voie des amies. Elle m’embrasse sur le front, mais, comme je suis plus grand, c’est moi qui dois me pencher.
Les écouteurs dans les oreilles, je me couche en pensant à Jeanne. Elle m’obsède, cette fille.
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