Comme un coup de poignard

Ariane Charland · Chapitre 6 sur 32

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Comme un coup de poignard

Jeanne

 

 

– Tu ne peux pas partir comme ça ! J’ai besoin de toi, moi ! Tu ne peux pas me laisser toute seule !

Je suis consciente de mes yeux exorbités, mais c’est plus fort que moi. Soledad n’a pas le droit de m’abandonner avec Luka, j’en ferais une crise cardiaque.

– Tu ne seras pas toute seule, tu vas être avec Luka.

Que répondre à ça ?

Il est midi trente et ça fait une heure que nous sommes enfermées dans le bureau situé au bout du couloir, tout au fond du café. Soledad a pleuré longtemps, puis elle a passé un bon moment à insulter Antonin avant de se remettre à pleurer, se demandant quoi faire pour le reconquérir. Maintenant, elle veut rentrer chez elle pour aller cuver son chagrin (et possiblement espionner celui qui lui cause ces sautes d’humeur). Pendant ce temps, Luka se débrouille avec les clients. Il n’est pas venu nous demander de l’aider malgré la file qui s’est formée. Je me sens mal pour lui, mais il n’avait qu’à ne pas accepter de remplacer son ami (et à ne pas me troubler autant).

– Si tu restais, dis-je à Soledad, tu pourrais t’arranger pour flirter avec un ou deux clients. Luka irait le dire à Antonin et ça le rendrait jaloux. Ou, mieux, je pourrais appeler mon frère pour lui demander de venir te cruiser tout l’après-midi !

Je suis machiavélique. Je vais brûler en enfer, c’est sûr. Soledad n’a pas l’air convaincue de mon plan.

– Ton frère n’a pas, genre, quatorze ans ?

– Seize ans, on en a deux de différence.

– C’est quand même trop jeune. De toute façon, je ne peux pas servir les clients comme ça.

Elle désigne ses grands yeux bleus qui sont maintenant rouges et gonflés.

– Ben oui ! Ils vont avoir pitié de toi et ils vont te laisser plein de tip. On va pouvoir se payer la traite en gâteaux aux carottes !

Les cafés sont gratuits pour les employés, mais pas les pâtisseries. Un jour où nous avons reçu beaucoup plus de pourboire que d’habitude, nous avons acheté un morceau de chaque gâteau en vitrine. Après les avoir tous goûtés, nous leur avons décerné des médailles imaginaires, et c’est le gâteau aux carottes qui a remporté l’or. Soledad rit un peu en se remémorant cet épisode et, surtout, le mal de cœur qui a suivi.

– Je vais aller aux toilettes me refaire un maquillage qui a de l’allure, puis je te rejoins en avant. Laisse-moi cinq minutes, OK ?

– Mais pas plus, hein ?

– Ben non ! m’assure-t-elle.

– Tu ne te sauveras pas par la fenêtre des toilettes ?

– Qu’est-ce qui se passe ? As-tu peur de Luka ?

– Pantoute !

Nous sortons du bureau, puis Soledad se dirige vers la salle de bain. Dans le café, Luka a beau être ultra pressé, il trouve le temps de sourire à chaque client. Son sourire, c’est la première chose qu’on remarque. Après, ce sont ses yeux. Ils sont noisette et toujours pleins d’étincelles.

Sans faire de commentaire, je vais prendre la commande du prochain client en ligne. J’observe Luka du coin de l’œil, tout en versant des cafés glacés et des limonades aromatisées, preuve que l’été est à nos portes. Quand on a réussi à servir tout le monde, on se regarde, un peu mal à l’aise (du moins de mon côté), comme si on venait de traverser une dure épreuve. Luka passe une main sur son crâne rasé où on n’aperçoit qu’une toute petite repousse de cheveux noirs. Il sourit, mais demeure silencieux. Un ridicule instinct de survie me dicte de prendre mes jambes à mon cou. Je serais tentée de le faire, mais j’ai l’impression que je lui dois quelque chose. Après tout, il vient de se taper l’affluence du midi pratiquement seul.

– Tu remplaces Antonin ?

C’est tout ce que je trouve à lui dire. Il semble un peu abasourdi que je lui adresse la parole et, en vérité, je le suis autant que lui.

– Il m’a appelé à la dernière minute ; désolé d’être arrivé en retard.

Il me sourit (encore ce maudit sourire craquant !) et je remarque que le coin gauche de sa bouche remonte davantage que le droit (ce qui le rend encore plus craquant). Il fait un mouvement de tête vers la salle de bain.

– Soledad va bien ? Antonin ne m’a pas expliqué ce qui s’était passé.

– Oui, oui, elle a juste… Elle ne s’attendait pas à ce que ce soit toi qui rentres.

Et moi non plus. Il hoche la tête sans rien ajouter. Mon malaise grandit et je ne sais pas quoi faire de mes mains. Je crois que je n’ai jamais été aussi consciente d’avoir des mains, en fait. Pour les occuper, j’attrape un torchon et entreprends de nettoyer le comptoir. J’en profite pour m’éloigner. Je ne sais pas s’il cherche lui aussi à me fuir, mais Luka va débarrasser les tables. Il demande même aux clients si tout est à leur goût et s’ils désirent autre chose.

Je me rends compte que j’ai arrêté de frotter pour mieux l’épier. Comme s’il l’avait senti, il lève les yeux et nos regards se croisent. Je baisse aussitôt le mien. Merde ! Je n’aurais pas dû me détourner aussi vite ; il va s’imaginer que je ne l’aime pas. Ou, pire, que je l’aime. Je relève donc la tête et risque un petit sourire dans sa direction. Il me sourit en retour, mais avec hésitation.

Je lui tourne le dos pour passer un linge sur la porte du réfrigérateur, déjà brillante de propreté. Luka doit me trouver bizarre. Je lui parle, je le snobe, je lui souris, je le snobe encore. J’essaie d’adopter une attitude pleine d’assurance, mais on dirait que je ne sais plus comment m’y prendre. J’ai chaud en dépit de l’air conditionné.

Comme je ne peux pas passer ma vie à nettoyer des taches imaginaires, je vais me verser un bol de chaï latté que je saupoudre de cacao. Tout goûte meilleur avec du cacao. Luka continue à laver les tables. Le soleil éclaire ses mains. Je me demande si elles sont douces.

– Arrête de le regarder, chuchote Soledad à mon oreille, tu vas finir par l’user.

Mon amie a encore les paupières gonflées, mais elle ne pleure plus. Elle a refait son maquillage en en mettant plus qu’à son habitude pour masquer les traces de chagrin.

– Je ne le regarde pas tant que ça, répliqué-je, sur la défensive.

Soledad fait une moue ironique.

–  Je pense sincèrement que tu es en train de creuser un trou dans sa tête avec tes yeux.

Je lui fais signe de parler plus bas, même si Luka est loin et que la musique couvre nos voix. C’est du vieux Offenbach – le groupe de rock, pas le compositeur classique. Luka marque le rythme en tapant sur sa cuisse et chantonne le refrain : oui, mais mes bluuuuues passent puuuus dans’ poooorte. Un sourire naît sur mes lèvres, mais je m’empresse de le réprimer parce que Soledad m’observe.

– Ça fait combien de temps que tu n’as pas couché avec un gars ?

Je recrache la gorgée que je viens de prendre dans mon bol et m’exclame :

– Quoi ?

J’ai crié trop fort ; Luka se tourne vers nous. Soledad le salue de la main, avec un grand sourire. Il lui répond, mais je crois qu’il se demande si l’apparente joie de mon amie est sincère ; après tout, ce pourrait être une ruse pour lui soutirer des renseignements sur Antonin. Une cliente l’interpelle pour qu’il vienne nettoyer sa table. Elle a renversé son fond de café et je parie qu’elle l’a fait exprès. Elle est belle, mais trop vieille pour lui, ce qui ne l’empêche pas de lui faire les yeux doux. Mon expression doit trahir une certaine forme de contrariété, parce que Soledad prend un air espiègle.

– Tu es quand même célibataire depuis un bout, dit-elle. Ça doit bien faire…

– Treize mois.

– Treize mois ? C’est plus qu’un an, ça ! Tu n’as couché avec personne depuis ?

Je prie très fort que mon visage ne devienne pas rouge.

– Aucun ne m’a assez intéressée pour ça.

– Même…

Ses yeux obliquent vers Luka, qui est en train de plaisanter avec la cliente trop vieille. Le seul fait de penser à lui comme ça me donne le vertige. Voilà des semaines que j’essaie justement de ne pas m’imaginer qu’on couche ensemble. Ça ne servirait à rien, puisque ça n’a aucune chance de se produire.

– On va faire un pari, reprend Soledad. Moi, je dois récupérer Antonin. Toi, tu dois coucher avec Luka.

Elle murmure tellement bas que je me demande si j’ai bien entendu. En fait, non, je sais que j’ai parfaitement bien compris, mais mes oreilles se sont mises à bourdonner. Mon cœur bat à tout rompre et je tremble de l’intérieur ; à croire que je suis en danger de mort, seule dans la forêt, devant le grand méchant loup. Heureusement, un client entre et je me rue vers lui pour prendre sa commande.

Quand il repart avec son café glacé extra crème fouettée, j’implore tous les dieux de la terre et du ciel que mon amie ait oublié cette histoire de pari. Son immense sourire m’indique toutefois qu’il n’en est rien.

– Pis ? Qu’est-ce que t’en penses ?

– Je n’ai pas envie de me rembarquer là-dedans.

– Dans quoi ?

– Avoir un chum.

–  Qui te parle d’avoir un chum ? s’exclame-t-elle. Contente-toi de coucher avec.

–  Je n’ai jamais fait ça, coucher avec un gars qui n’était pas mon chum.

– Déniaise, Jeanne ! Tout le monde le fait.

Tout le monde le fait. C’est vrai. Tout le monde le fait, sauf moi. J’observe encore Luka qui parle à la cliente. Peut-être que, si je n’étais pas moi… Peut-être que, si je n’étais pas défectueuse… Juste à le regarder, j’ai mal. Pas vraiment mal, mais… C’est difficile à décrire. Je m’imagine au lit avec lui et je sais que j’aurais mal. Je sais que je ne pourrais pas. Je sais que je devrais lui dire d’arrêter et je sais qu’il serait déçu, qu’il ne comprendrait pas, parce que, justement, tout le monde le fait.

–  Pis ? T’embarques ? On pourrait gager une bouteille de vin. Non, une bouteille de champagne ! Rien d’exorbitant, juste un mousseux bien ordinaire, quelque chose avec des bulles pour faire festif.

Elle est surexcitée. Pour gagner du temps, je lance :

– Mais ce n’est pas juste. Tu as déjà une longueur d’avance sur moi. Tu sais bien que tu vas reprendre avec Antonin tôt ou tard.

– Tu crois ?

Elle a de l’espoir plein les yeux. Je hoche la tête.

– Il ne peut pas se passer de toi.

Elle rougit comme si je venais de lui faire le plus beau compliment du monde.

– Mais, si on reprend, je veux que ce soit pour vrai, tu comprends ? Je ne veux plus qu’on se laisse. Je veux qu’on reste ensemble pour longtemps.

– Je suis sûre que ça va arriver, tu vas voir, la rassuré-je en posant une main sur son épaule.

– OK, alors toi, tu dois coucher avec Luka et moi, je dois rester avec Antonin au moins trois semaines.

– Trois semaines ? Au moins trois mois, ce serait mieux.

– OK, trois mois ! Et, si jamais on réussit toutes les deux, on achètera deux bouteilles !

Elle me présente sa main droite, paume vers le haut, pour que je scelle notre pari en tapant dedans. J’hésite. Je n’ai aucune chance de le gagner, ce pari, pour la simple et bonne raison que je n’essaierai même pas. Je ne pourrai jamais coucher avec Luka ni avec personne. Mon corps ne veut pas et, si je le force, il se venge en me faisant croire qu’on est en train de me brûler vive.

C’est con, je devrais en parler à Soledad. C’est mon amie, je suis sûre qu’elle comprendrait. Mais, même si elle comprenait, elle aurait pitié de moi et ça ne me tente pas. Tout le monde le fait et j’ai honte de ne pas le faire, moi aussi.

De toute façon, je doute que Luka veuille de moi. Avec ce qui s’est passé hier, je dois être tombée assez bas dans son estime. J’entends encore mon rire quand il m’a demandé si ça me tentait d’aller au parc avec lui et ses amis. Non mais, quelle conne ! Il a dû penser que je riais de lui. Dans ma tête, je formule un autre pari : arrêter d’agir comme la pire des snobs.

Je place lentement ma paume sur celle de Soledad.

– Yeah ! s’écrie mon amie. C’est parti !

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