Comme un coup de poignard
Luka
Renaud me fait chier. J’aurais pensé qu’un grand fendant comme lui serait nul au Frisbee, mais il est bon. Très bon. Meilleur que moi, et ça me fait chier. Je suis distrait. Chaque fois qu’une brunette apparaît au loin, entre deux arbres, je pense que c’est Jeanne. Vu l’heure qu’il est, elle ne viendra sûrement pas. Elle doit être avec son copain et ils doivent avoir mieux à faire.
Renaud est sur le mode cruise et Maya-Anne n’est pas la seule à se trouver dans sa ligne de mire. Monsieur flirte aussi avec Delphine et Soledad, même si elles ont un chum et que ceux-ci sont présents. Soledad lève les yeux au ciel chaque fois qu’il ouvre la bouche, ce qui fait sourire Antonin. En revanche, Delphine répond aux œillades du traître par des éclats de rire qui doivent porter aux quatre coins de la ville. Charles fait semblant de ne rien remarquer. Il faut dire qu’il connaît Renaud depuis longtemps ; il doit avoir l’habitude.
Maya-Anne ne semble pas s’en faire avec le comportement de son amant. Ses cheveux dansent sur ses épaules, qu’un film de sueur fait scintiller. Les passants tournent la tête en l’apercevant.
L’ancien Luka, le Luka normal, celui que j’étais avant ce maudit party chez Jeanne, la prendrait par la taille, devant Renaud et tous les autres qui la contemplent de loin, et l’embrasserait juste pour montrer qu’il est le mâle dominant du parc. À la place, j’imagine Jeanne en pleine partie de jambes en l’air avec son mystérieux copain qui doit jouer de la guitare et avoir lu l’intégrale de Réjean Ducharme.
Soledad décrète qu’elle a envie de faire pipi. Renaud lui suggère d’aller s’accroupir au pied d’un arbre, le con, mais elle fait la sourde oreille, bien sûr. Elle demande à Delphine et Maya-Anne de l’accompagner aux toilettes, et toutes deux acquiescent. Elles se dirigent vers le chalet, nous laissant entre gars.
Je m’assois dans le gazon pour boire une gorgée d’eau à ma bouteille. Antonin me rejoint.
– Ça va ? T’as l’air dans la lune, comme ce matin.
– Non, non, ça va. Le Frisbee, ce n’est pas vraiment mon truc. Tu n’aurais pas envie qu’on appelle les gars pour une game de basket ?
– J’ai promis à Soledad de passer la soirée avec elle.
– Tu lui promets ça un soir sur deux.
– Mais, la plupart du temps, elle nous regarde jouer au basket, justement.
On admire les filles, qui sont rendues loin sur le chemin de gravier. Charles demande à Antonin :
– C’est vrai ce que Delphine m’a dit ? Vous avez une relation ouverte, Soledad et toi ?
– Pour vrai ? rigole Renaud qui s’est approché, Frisbee sous le bras. Ouverte comme dans « on a le droit de se tromper, mais on n’a pas le droit d’être fâchés » ?
Antonin émet une exclamation ironique.
– Pensez-vous vraiment qu’on a une relation ouverte ? C’est ce qu’on essaie de se faire croire, mais on sait très bien que, si un de nous deux couche avec quelqu’un d’autre, c’est la fin.
Charles laisse échapper un soupir empreint de déception et de soulagement.
– Je me disais, aussi, qu’une fille ne pourrait jamais accepter ça !
– Parce que tu l’accepterais, toi, si Delphine couchait avec un autre gars ?
Un grand rire niais se fait entendre, mais peut-être suis-je le seul à le trouver niais. Vous aurez deviné qu’il provient de Renaud.
– Vous êtes encore jeunes, les gars.
Il a deux ans de plus que nous, ce qui lui confère bien évidemment une très grande sagesse.
– Vous allez voir, plus tard, vous allez comprendre que la fidélité a ses limites, poursuit-il.
– As-tu trompé Jeanne quand vous étiez ensemble ?
C’est moi qui ai posé la question. Je n’aurais pas dû, mais c’est trop tard. Renaud m’observe un instant. Il arbore un sourire arrogant et peroxydé.
– Avec Maya-Anne, répond-il, et je ne l’ai jamais regretté.
Un poids s’installe sur mon estomac. Une envie folle de lui faire avaler ses maudites dents parfaites me prend aux tripes. Renaud ricane en reculant de quelques pas pour lancer le Frisbee à Charles, qui l’attrape de justesse.
– Come on, m’encourage Antonin en se levant.
Je le suis, mais je m’en irai dès que les filles reviendront. Un bon quart d’heure plus tard, elles sont de retour, et Soledad saute au cou d’Antonin pour l’embrasser à la limite de la décence, lui faisant rater le Frisbee. J’attends qu’elle le lâche pour leur dire que je rentre à la maison.
– Tu ne peux pas ! s’insurge Soledad. Il fait encore super clair !
– Je sais, mais j’ai commencé à six heures, ce matin. Je suis fatigué.
– Reste encore un peu. Jeanne s’en vient, ça va être le fun, on va…
Je l’interromps :
– Jeanne s’en vient ?
– Oui, elle me l’a texté à l’instant.
Renaud sort du cercle de joueurs pour se mêler à la conversation.
– Jeanne s’en vient ?
– Oui, s’impatiente Soledad, c’est ce que j’ai dit.
– Est-ce que son chum est avec elle ?
J’ai beau ne pas aimer Renaud, je suis heureux qu’il ait posé la question, parce que je ne sais pas si je m’y serais risqué. Soledad fait une drôle de grimace.
– Je ne pense pas, non.
– Tu n’as pas l’air de l’aimer, remarqué-je en essayant de prendre un air détaché.
– C’est une manière de voir les choses, raisonne Soledad d’un ton cynique.
– Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il a, son chum ?
Soledad lève une main pour me signifier de me taire.
– Non ! N’essaie même pas ! Je ne dirai rien ! Bon, est-ce que vous venez jouer, ou quoi ?
Avant de réintégrer le jeu, Renaud et moi échangeons un regard. Ça ne dure qu’une fraction de seconde, mais je lis dans le sien ce que mes yeux doivent aussi refléter : malveillance et rivalité.
* *
*
Je vois Jeanne de loin. Elle est seule et j’en suis heureux. Soledad lui envoie la main en criant son nom. Jeanne hâte le pas. Après avoir lancé son sac dans le tas de sacoches que les filles ont jetées pêle-mêle au pied d’un arbre, elle court se placer près de son amie dans le cercle, juste à côté de moi.
– Salut ! me lance-t-elle.
Je ne peux que lui sourire comme un imbécile. Je ne lui demande pas ce qu’elle a fait de son copain dont je ne connais même pas le nom. Antonin crie « hep ! » et m’envoie le Frisbee. La trajectoire du disque m’oblige à sauter très haut, mais je réussis à l’attraper du bout des doigts et le relance à un autre joueur. Assez fier de mon coup, je dois lutter contre mon instinct de mâle en quête d’acclamations pour ne pas me retourner vers Jeanne.
On joue, on s’amuse. Jeanne a les joues rouges. Des mèches bouclées s’échappent de son chignon. J’ai envie de les remettre derrière ses oreilles, comme dans les films. Elle plaisante avec Soledad et Delphine. Elle a l’air heureuse. Quand elle s’arrête pour sortir une bouteille d’eau de son sac, je la rejoins pour boire à la mienne.
– Pas de cacao dans ton eau ?
C’est nul, je sais, mais elle trouve ça drôle.
– Pas en public.
Elle prend une autre gorgée et je jurerais qu’elle me fait un clin d’œil. On retourne au jeu. J’adore la regarder s’étirer pour intercepter une passe. Alors que le Frisbee se dirige vers nous, je tends le bras et elle fait de même. Elle saute, saisit le disque et me rentre dedans en retombant. Nous nous écroulons et elle renvoie le Frisbee au hasard. D’accord, je l’avoue, j’aurais pu m’enlever du chemin, mais je ne l’ai pas fait. Et ça en valait la peine. Nous sommes essoufflés, mais nous rions à en avoir des crampes.
Jeanne arrache une poignée de gazon qu’elle me jette.
– Espèce de maladroit ! Ça t’amuse, de faire tomber les filles ?
– C’est toi qui m’as fait tomber !
– Oh ! Pauvre petit chou !
Elle me lance d’autres brins d’herbe. Au-dessus de nous, le ciel est mauve. Le soleil se couche et on entend les grillons. Maya-Anne envoie le Frisbee vers nous. Elle le fait exprès, je le vois dans ses yeux. Le disque tombe sur le sol.
– Vous ne jouez plus ? demande-t-elle en s’approchant.
– On fait une pause, répond Jeanne sèchement.
– Tant pis pour vous !
Maya-Anne se penche pour ramasser le Frisbee, ce qui accentue son décolleté. Elle repart en balançant son joli petit cul. Je me tourne vers Jeanne. Elle regarde Renaud prendre Maya-Anne à bras le corps pour la déséquilibrer et l’empêcher de faire une passe. Elle chasse une boucle rebelle qui n’arrête pas de tomber sur son front. Encore une fois, j’aurais aimé le faire moi-même.
– Ton chum n’est pas venu avec toi, en fin de compte ?
Ses yeux lâchent Renaud pour s’arrêter sur les miens, mais elle les baisse aussitôt. Qu’est-ce qui m’a pris de lui parler de son chum ? On était bien, là, non ? Qu’est-ce que je peux être con, des fois ! Elle arrache d’autres brins d’herbe qu’elle amasse en monticule devant elle.
– Je l’ai inventé.
Je ne dis rien. Je ne suis pas certain d’avoir bien compris.
– Mon chum, précise-t-elle. Je l’ai inventé.
Je ne dis toujours rien.
– Tu ne me demandes pas pourquoi ? insiste Jeanne.
Renaud court pour saisir le Frisbee qu’Antonin vient de lui envoyer et Jeanne l’observe à la dérobée. Elle fait semblant de s’intéresser à la partie dans son ensemble, mais c’est sur lui que son attention se porte chaque fois qu’il se déplace, qu’il rit ou qu’il bat des cils.
– C’est pour lui que tu as fait ça ? Tu l’aimes encore ?
– Non, répond-elle. C’est pour toi que je l’ai fait.
Elle a parlé tout bas. Elle ne me regarde pas. Je scrute son profil.
– Pour moi ? Ah, OK. Tu aurais juste pu me le dire, si je ne t’intéressais pas. Je ne t’aurais pas harcelée.
– Ce n’était pas pour te repousser, c’était pour me protéger.
– Te protéger ? De moi ?
Ça me semble absurde. Puis je comprends.
– Tu penses que, l’autre jour, chez toi, je voulais juste du cul, c’est ça ? Que je voulais juste une baise, peu importe avec qui ?
– Ce n’était pas juste ça ? me questionne-t-elle en me dévisageant.
Son regard me paralyse. J’ai l’impression qu’elle me voit, moi, celui que je suis, celui qu’il y a sous mon sourire charmeur, celui qui a peur.
– Ce n’était pas juste ça, finis-je par bredouiller. Je veux dire, oui, ç’a toujours été juste ça. Avec les autres. Avec toutes les autres. Ç’a toujours été juste ça, sauf… sauf avec toi.
Je m’arrête, conscient d’être en train de me caler. Elle continue de faire grossir le monticule d’herbe devant elle. Je reprends :
– Il y a quelque chose entre nous ; tu ne le sens pas ?
Elle se lève en époussetant ses fesses pour enlever les bouts de gazon collés à son short. Ça y est. Elle va s’en aller et je vais être obligé de donner ma démission parce que je ne crois pas pouvoir l’affronter toutes les semaines au café.
– Veux-tu aller marcher ? propose-t-elle.
– Avec toi ?
– Non, avec madame Chose.
Elle fait mine de me frapper du bout de sa sandale. Je me lève en riant plus que nécessaire.
– Où tu veux aller ?
Elle hausse les épaules.
– Je ne sais pas. On verra en chemin.
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