Comme un coup de poignard
Luka
Je vous épargne le récit de cette première nuit ensemble, dans le même lit, sous les mêmes draps, dans la même chaleur.
Plusieurs semaines ont passé, mais je me souviens de chaque détail. Ce fut à la fois merveilleux et frustrant. Ce n’est pas le fait qu’on n’ait pas pu aller « jusqu’au bout », comme elle dit, que j’ai trouvé frustrant. Non, ça, j’y étais préparé, même si je mentirais en prétendant que je n’y avais pas pensé, que je ne l’avais pas secrètement espéré.
Ce qui m’a fâché, c’est de ne pas avoir réussi à lui arracher le moindre gémissement de plaisir. Pas un soupir, pas un murmure, rien. Ce n’est pas elle qui m’a fâché ; je me suis fâché tout seul. C’est mon imbécile d’ego qui en a pris un coup.
Allez-vous me traiter de menteur si je vous dis que ce n’était jamais arrivé ? Bon, peut-être quelques fois au début, quand je n’avais pas d’expérience, mais plus depuis longtemps. Vous me répondrez que certaines filles ont fait semblant pour ménager mon orgueil, justement, et vous aurez sans doute raison. Il est très possible que certaines filles, ou même plusieurs (mais pas toutes, s’il vous plaît, pas toutes), aient mis en pratique leur talent d’actrice.
Jeanne, elle, n’a pas eu cette délicatesse. Si c’était douloureux, elle me le faisait savoir assez vite. On a essayé l’exercice de sa sexologue. J’avais tellement peur de lui faire mal que ça me paralysait. C’est elle qui a guidé ma main vers son sexe, mon majeur en elle. Cette nuit-là, ça n’a pas très bien marché. On était trop stressés.
La deuxième fois qu’on s’est retrouvés au lit, c’était chez moi. On a enlevé tous nos vêtements et elle s’est installée sur le dos, un coussin sous les fesses, prête à travailler. Elle me dictait où mettre mes doigts, comment les placer, comment les bouger, sur un ton quasi militaire. Un peu plus à gauche, un peu plus haut, non, c’est trop, plus doucement, plus fort, plus lentement, on ne bouge plus.
– Oui, mon capitaine !
Elle a ri, quand j’ai dit ça, et elle s’est détendue. Elle m’a avoué qu’elle avait peur, qu’elle voulait vraiment réussir.
– Réussir quoi ?
– Je ne sais pas. Le sexe. L’amour.
La troisième fois, c’est moi qui lui ai demandé de ralentir. Je voulais qu’on refasse l’exercice, mais je voulais qu’on prenne notre temps. Je l’ai embrassée dans le cou.
– Ça, est-ce que c’est bon ?
Elle a dit oui. J’ai continué et on a complètement oublié l’exercice. Il n’y a pas eu d’orgasme de son côté, mais un long et presque instantané du mien quand sa main a pris mon érection pendant que ses dents me mordillaient l’oreille.
Jouissance divine. Jouissance frustrante, encore une fois, parce que non partagée.
Les nuits suivantes, ou parfois les après-midi ou les matinées, nous avons alterné exercices et échanges de baisers, de caresses, de frissons. C’était encore elle qui me guidait. Elle laissait sa main sur la mienne du début à la fin. J’observais son visage concentré pendant que je sentais ses muscles se serrer et se relâcher autour de mes doigts. Je la trouvais tellement belle !
Il y a des jours où elle était très relax, et d’autres où elle avait trop mal pour que nous tentions quoi que ce soit. Mais ceux-ci étaient de moins en moins nombreux, et les exercices portaient tranquillement leurs fruits.
On apprenait à se connaître. À connaître l’autre et à se connaître soi-même. Avant d’être avec Jeanne, j’étais tellement obsédé par ma performance, par l’idée d’être un bon amant, que je ne m’étais jamais demandé ce que moi, j’aimais. Bon, je suis un gars, je ne suis pas difficile. Qu’on me touche avec la main, la langue ou le pied, ça me va, tant qu’on me touche. Mais ce que j’aime, ce que j’aime vraiment, c’est qu’on me regarde, qu’on prononce mon nom.
Jeanne, elle, ne jouissait pas. Après nos exercices, je faisais remonter mes doigts jusqu’à son clitoris ou j’y glissais ma langue. Je voyais qu’elle aimait ce que je lui faisais, mais ce n’était pas tout à fait l’extase. Je lui ai demandé si elle avait déjà eu un orgasme en se masturbant. Elle a ri, elle a rougi, et elle a fini par me lancer un oreiller en disant que ce n’était pas mes oignons. Ce n’est que quelques jours plus tard qu’elle a répondu, s’empourprant et levant les yeux au ciel comme si je n’avais pas cessé de la harceler.
– Oui, OK, t’es content, là ?
J’ignorais tout à fait de quoi elle parlait, alors elle a dû préciser d’un ton impatient :
– J’arrive à… tu sais… me donner… C’est le vagin, le problème, pas mon… mon… Bon, tu sais ce que je veux dire.
J’ai essayé de ne pas en conclure que c’était moi qui étais trop nul pour la faire jouir et je lui ai demandé de me guider, comme elle le faisait pendant les exercices.
– J’ai peur de perdre le contrôle, a-t-elle admis. Ce n’est pas toujours gracieux. Je fais des gestes, des grimaces…
– Moi aussi.
Elle a souri, a mis sa main dans mon boxer.
– Je suis au courant.
* *
*
Je sais maintenant où la toucher, ce qui lui fait mal et ce qui lui plaît. Je crois que, comme moi, elle ne se connaissait pas autant qu’elle le supposait. Elle aime que mes doigts bougent lentement, que ma langue l’effleure à peine ; elle aime les gestes fluides et les longues pauses immobiles.
Nous sommes nus, dans le lit, et je la sens se tendre vers moi, tous ses nerfs s’efforçant de capter le plus petit mouvement, la plus petite sensation.
Elle est tout près, j’en suis sûr. Sa respiration s’accélère, son dos se cambre, sa tête oscille de gauche à droite. Je suis tellement excité que j’en perds mes moyens.
Et c’est là que je gâche tout. Je ne sais pas exactement ce que je fais, un mouvement trop brusque ou trop fort. Elle pousse un cri, mais pas celui que j’attendais, un petit cri de surprise. Elle s’assoit dans le lit, repousse les cheveux qui cachaient son visage, s’excuse…
Je l’interromps, le cœur serré, terrifié à l’idée de lui avoir fait mal.
– Non, c’est moi. Je suis désolé… Je ne voulais pas…
– Ce n’est pas grave, me coupe-t-elle.
Elle replie ses jambes pour mieux s’asseoir, grimace.
– Tu as encore mal ?
– Ça va passer. J’ai l’habitude.
Elle se lève, encore nue, et prend son uniforme de travail sur le bureau.
– Je vais me préparer.
On est chez ma sœur, qui habite maintenant seule, sa coloc ayant déménagé avec son fiancé. Barbara est en voyage avec une amie et elle m’a prêté son appartement. C’est le matin, j’ai congé, et Jeanne travaille seulement en après-midi. Je l’attends en débandant tout seul entre les draps. Quand elle revient, habillée, son sac sur l’épaule et les cheveux en désordre, j’ai l’impression qu’elle a pleuré. Je lui prends la main pour la faire asseoir près de moi.
– Ça va être correct, tu vas voir, on va continuer les exercices demain ou un autre jour.
– Il faut que j’aille au travail.
Elle part sans me regarder.
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