Comme un coup de poignard

Ariane Charland · Chapitre 7 sur 32

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Comme un coup de poignard

Luka

 

 

Soledad crie de joie, je ne sais pas trop pourquoi. Jeanne vient de lui taper dans la main comme pour sceller une entente, mais elle l’a fait lentement. Son visage à elle ne reflète pas l’allégresse de son amie.

– Comme ça, me relance la cliente, tu veux être électricien.

J’étais en train de lui expliquer que j’étudie en électronique industrielle.

–  Peut-être, je ne sais pas trop pour le moment. Il y a quand même plusieurs débouchés. Je pense que je me dirigerais plutôt vers l’instrumentation ou l’automatisation.

Elle penche la tête pour mieux lire mon nom sur l’affreuse épinglette qu’on porte pour travailler.

– Et c’est quoi, tes origines ?

– Mon père est Polonais, ma mère est Haïtienne. Je suis né ici.

– Oui, tu as vraiment l’accent québécois. Parles-tu polonais ?

– Non.

– Créole ?

– Non plus.

Pas vraiment Haïtien, pas vraiment Polonais et pas vraiment Québécois. Essayez de vous forger une identité avec ça. Même si je sais que la curiosité des gens n’est pas méchante, j’ai toujours l’impression de ne pas correspondre aux attentes. C’est peut-être juste moi qui ai de la difficulté à me situer par rapport à ça.

Au secondaire, je n’appartenais à aucun clan. J’avais de très bons amis que je vois encore aujourd’hui, mais on aurait dit que je ne cadrais nulle part. Disons que j’ai eu mon lot de commentaires douteux à propos de mon nom (un Polonais qui ne parle pas polonais !), de la couleur de ma peau (trop foncée pour certains, trop pâle pour d’autres) ou de mon accent (que j’avais tendance à modifier en fonction de mon interlocuteur). Encore une fois, ce n’était pas méchant, juste agaçant.

La cliente a d’autres questions, mais je prétexte une tâche urgente pour les éluder. Je rapporte quelques tasses sales à la cuisine avant de retourner derrière le comptoir. Soledad me fait un clin d’œil et Jeanne m’ignore. Quelques personnes viennent acheter des frappés pour emporter, mais c’est plutôt calme. On dirait que les clients se présentent toujours en troupeau.

– Bon ! lâche Soledad. Je vais aller laver un peu de vaisselle.

– Ça peut attendre, objecte Jeanne. Il n’y en a pas tant que ça.

–  Raison de plus pour le faire maintenant, rétorque Soledad. Ça va aller plus vite.

Elle disparaît alors dans la cuisine. Jeanne jette un coup d’œil vers l’horloge. Elle doit avoir hâte que son quart de travail se termine et je dois avouer que moi aussi. Sa présence, juste là, à mes côtés, tellement proche que je pourrais toucher son bras, me rend nerveux. Elle est étrange, aujourd’hui. Encore plus que d’habitude. Elle me lance de brefs regards, elle se mordille les lèvres et elle m’a souri deux fois en quarante-cinq minutes, ce qui est un record.

J’attrape mon sac à dos que j’ai glissé sous le comptoir à mon arrivée.

– Est-ce que ça te dérange si je prends ma pause maintenant, pendant qu’il n’y a personne ?

– Non, bien sûr que non.

– OK.

Je m’assois sur un tabouret et je commence à manger mon semblant de lunch : un sandwich au beurre, deux pommes, trois barres de céréales et un pot de yogourt au citron. Jeanne reste plantée devant moi, de l’autre côté du comptoir, les bras croisés. J’ai l’impression qu’elle m’observe, mais je n’ose pas lever les yeux pour le vérifier. Je ne vois que sa robe noire et ses mains agrippées à ses coudes. Je m’empare d’un des journaux qui traînent et je le feuillette, à la recherche de l’horaire de cinéma.

– Quelque chose de bon ? me demande Jeanne quand je le trouve.

Elle a parlé vite et ses joues sont devenues roses. Je lui dirais bien qu’elle est belle, mais j’ai peur que ça la fasse fuir. Elle n’a pas l’air du type à accepter facilement les compliments.

– Il y a un festival de films est-européens qui commence cette semaine. Je voulais peut-être aller en voir quelques-uns.

Elle rit, surprise, et c’est un vrai rire, comme hier après le passage du vieux con.

– Des films est-européens ! s’exclame-t-elle.

– Oui, ils font des films, là-bas aussi. Ils sont arrivés au XXIe siècle en même temps que tout le monde.

Elle rougit jusqu’aux oreilles.

– Oh ! Je ne voulais pas… Ce n’est pas ce que je… Je sais bien que…, bafouille-t-elle, visiblement gênée.

– C’est correct, la rassuré-je en souriant pour lui faire comprendre que je ne suis pas vexé. Je sais que ce n’est pas ça que tu sous-entendais.

– Je ne cherchais pas du tout à insinuer… C’est juste que, la seule fois que je t’ai entendu parler de cinéma, tu allais voir une rétrospective de Jackass avec Antonin et vos amis.

Elle se mord l’intérieur d’une joue, probablement consciente que ce n’était pas la réplique la plus fine du monde.

– Et c’était vraiment drôle ! rétorqué-je. C’est peut-être toi qui devrais élargir tes horizons.

– J’ai vu tous les films dans lesquels Louis-José Houde a joué, est-ce que ça compte ?

– Il n’est pas aussi débile que Steve-O, mais on va dire que oui.

Elle désigne le journal.

– Alors, qu’est-ce que tu vas aller voir ? m’interroge-t-elle.

–  J’aime bien les films polonais. Des fois, je comprends un ou deux mots et je me sens super intelligent !

– Je n’ai jamais vu de film polonais. En fait, je crois que je n’ai jamais vu de film est-européen. Faudrait peut-être que j’élargisse mes horizons, comme tu l’as dit.

Je rêve ou elle vient de me tendre une perche grosse comme le bras ? Je hausse les épaules le plus nonchalamment possible.

– Veux-tu qu’on y aille ensemble ? Les films sont sous-titrés, inquiète-toi pas.

– Euh, oui, OK. Quand ?

– Il y en a un qui a l’air bon vendredi soir. Es-tu libre ?

– Oui, ça devrait. C’est à quelle heure ?

– Huit heures, et je finis à sept. On pourrait se retrouver ici et marcher jusqu’au cinéma, si ça te tente.

–  Euh, oui, OK, c’est une date. Enfin… un rendez-vous. Entre amis, marmonne-t-elle.

Elle passe une main sur son front pour replacer une mèche bouclée. J’ai envie de sauter par-dessus le comptoir pour la prendre dans mes bras.

Ding !

La porte s’ouvre. Un homme entre. Il veut plusieurs cafés, alors je laisse mon lunch pour aider Jeanne. Elle ne me parle pas, mais le silence n’est plus inconfortable. Même qu’elle rit quand je me pince le nez pour imiter la voix nasillarde du client. (J’attends qu’il soit parti, bien sûr.) J’avais hâte que son quart se termine, mais, maintenant, je voudrais qu’il s’éternise.

Soledad revient quelques minutes avant l’heure de leur départ. Charles et Delphine sont déjà là pour les remplacer. Juste avant de partir, Jeanne m’adresse un sourire timide et lance :

– À vendredi !

Je finis mon quart dans un état quasi second. Un écho répète dans ma tête : « à vendredi, à vendredi, à vendredi… »

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