Comme un coup de poignard

Ariane Charland · Chapitre 16 sur 32

Pages du PDF

Comme un coup de poignard

Jeanne

 

 

Je mets le mélangeur en marche.

Ils parlent de moi, j’en suis sûre. Renaud a-t-il flairé le mensonge ? A-t-il deviné que j’avais inventé mon prétendu chum de toutes pièces ? Me traite-t-il de frigide ou de « pas déniaisée » dans mon dos ? Serait-il assez chien sale pour évoquer les détails de notre vie sexuelle ?

Je crois que, si Luka apprend que je suis incapable de coucher avec un garçon, j’en mourrai.

La nuit, quand je me glisse dans mon lit, je rêve qu’on continue à s’embrasser, qu’on se déshabille et qu’on fait l’amour. En fait, j’y pense tout le temps.

J’ai vu ma sexologue, hier après-midi. Je lui ai raconté ce qui s’était passé entre Luka et moi la semaine passée, au party. Elle m’a demandé pourquoi je l’avais mis à la porte si j’avais tellement envie qu’il reste. Sur le coup, je n’ai pas su quoi répondre.

Si je ne l’avais pas repoussé, j’aurais été obligée de parler à Luka de mon problème. Il m’aurait sans doute dit la même chose que mes amies, que je n’avais qu’à me détendre et que c’était peut-être mon ex qui ne savait pas comment s’y prendre. Ensuite, après avoir compris que c’est une vraie maladie et que ce n’est pas qu’une question de détente, d’amour ou de technique, il aurait eu pitié de moi et se serait imaginé que je me suis fait violer dans mon enfance. J’aurais dû lui assurer que non, que personne ne m’avait maltraitée, que j’étais juste défectueuse.

Je sais que je ne suis pas la seule dans mon cas et que je ne devrais pas avoir honte. Je le sais, mais je n’y peux rien. Je préfère que Luka continue de s’illusionner à mon sujet, d’où le grand sourire que je m’accroche au visage. C’est mon nouveau moyen de défense. Je souris, même si j’ai envie de crier. J’ai l’impression que, si j’arrête, quelque chose en moi va se briser. J’ai même commencé à me maquiller. Pas grand-chose, juste une touche de mascara, histoire de cultiver mon image de fille forte et épanouie.

Luka s’éloigne de Renaud et de Maya-Anne. Celle-ci me jette un regard qui m’apparaît moqueur et légèrement méprisant. Quant à mon ex, il se remet à écrire avec conviction, mais je pense déceler un certain malaise dans sa posture.

Pourquoi fallait-il qu’il revienne ? Quand on s’est laissés, j’ai voulu démissionner, mais il m’a proposé de le faire, lui. Il avait envie de passer à autre chose, de toute façon. J’avais cru comprendre que le café était devenu mon territoire et qu’il n’en traverserait pas la frontière sans permission.

Sa présence me donne des sueurs froides, et c’est pire parce que Luka est là. J’aurais aimé qu’ils ne se rencontrent jamais. L’ambiance est étrange. Avant que Renaud et Maya-Anne n’arrivent, on avait du plaisir. Antonin faisait le clown, Luka plaisantait, et je pouvais me convaincre que ma vestibulodynie ne me gâchait pas la vie.

Luka passe près de moi tandis que je verse un mélange de café, de caramel et de glace pilée dans un énorme verre en plastique transparent. Il s’arrête, me sourit.

– Ça va ? Ça ne te fait pas trop bizarre de revoir ton ex ?

– Renaud ? Pff ! Non, c’est correct !

Il hoche la tête et s’en va. Au bout du comptoir, Renaud lance son gobelet vide dans la poubelle et donne une taloche derrière l’écran de son portable pour le fermer.

– Je vous quitte, les potes !

Il prend Maya-Anne par la taille en ajoutant :

– Il y a trop de distractions, par ici. Je vais aller travailler chez moi.

Il serre la main d’Antonin et s’apprête à faire de même avec Luka, mais celui-ci tient déjà deux cafés glacés. Renaud se contente donc d’un « à ce soir, man ! » avant de venir vers moi.

– J’ai été ravi de te revoir. Ce serait le fun que tu viennes jouer au Frisbee avec ton nouvel amoureux. J’aimerais ça, le rencontrer.

Je le gratifie d’un sourire crispé.

– Je vais lui en parler. Bonne chance dans ton écriture.

Dès qu’il est parti, Maya-Anne me prend à part.

– Ça ne te dérange pas, hein, que je fréquente ton ex ? Enfin, fréquenter…

Elle a un rire plein de sous-entendus. Je lui offre le même sourire crispé qu’à Renaud.

– Ben oui. Je veux dire, ben non, ça ne me dérange pas, voyons.

Comme si je n’étais pas au courant qu’ils couchent ensemble depuis notre rupture ! Je me suis toujours demandé si Renaud m’avait trompée avec elle.

Maintenant que Renaud n’est plus là, Maya-Anne n’arrête pas de tourner autour de Luka ; à croire qu’elle s’est donné pour mission de me rendre folle. Je sais qu’elle a couché avec lui aussi. Ça paraît à la façon dont elle le regarde. Son sourire malicieux est sans équivoque. Elle ne fait pas que l’imaginer sans ses vêtements, elle se remémore un souvenir, c’est évident. Chaque fois qu’elle passe près de lui, c’est-à-dire tout le temps, elle lui caresse la main, la taille ou même les fesses. Je n’arrive pas à savoir s’il aime ça ou pas. Il ne lui rend pas la pareille, mais il ne la repousse pas non plus. Devant son manque de réaction, Maya-Anne se plante devant lui.

– Qu’est-ce qui se passe, beauté ? Tu n’es pas jaloux de Renaud, j’espère.

Elle prend une pose aguicheuse et chuchote assez fort pour qu’Antonin et moi puissions l’entendre :

– Ne t’en fais pas, je suis comme toi, pas du genre à me contenter d’un seul lapin.

C’est ce moment que choisit madame Chose pour se plaindre que son café est trop froid. Je contemple la tasse qu’elle me tend, puis, je ne sais pas ce qui se passe, on dirait qu’un démon prend possession de mon corps. Je pète ma coche.

– Ça fait plus de trois heures qu’il traîne sur votre table, votre café ! C’est normal qu’il soit froid !

– Jeune fille, vous n’avez aucun droit de me parler sur ce ton.

–  Je vous parlerai sur le ton que je veux ! répliqué-je. Vous, vous ne vous gênez pas pour nous faire chier !

– Jeune fille, je connais le propriétaire, vous saurez. Je suis cliente depuis des années et vous venez de me perdre, ma petite.

– On s’en fout, de vous perdre ! Tout le monde est écœuré de vous entendre vous plaindre !

Madame Chose se met à respirer fort. Quelqu’un me prend le coude. Je veux me dégager, mais je reconnais la main de Luka.

– C’est l’heure de ma pause, dit-il. Tu m’accompagnes ?

Je le dévisage un moment, puis je hausse les épaules.

– OK.

Je le suis dans le bureau pendant que Maya-Anne ricane et qu’Antonin s’occupe de madame Chose. Luka ferme la porte, puis on s’assoit sur les chaises pivotantes. Je cache mon visage dans mes paumes. Le démon vient de me quitter.

– Je suis la pire des connes.

– Ben non ! s’exclame Luka. Tu viens de réaliser le rêve de tous les préposés au service à la clientèle du monde.

Je le regarde à travers mes doigts.

– Ouain, sauf que je viens de perdre ma job.

– Peut-être pas. Franck est Français. Les Français s’engueulent tout le temps ; c’est leur façon de se parler.

C’est vrai que, lorsqu’il est avec ses compatriotes, Franck n’arrête pas de gueuler. J’enlève mes mains de mon visage, mais des larmes apparaissent dans mes yeux. Je bats des paupières pour les empêcher de couler. Le genou de Luka frôle le mien.

– C’est madame Chose qui t’énerve comme ça ?

– Peut-être.

–  Arrête de t’en faire, me console-t-il. Je suis sûr qu’elle nous coûte plus cher qu’elle nous rapporte, avec tous ses muffins et ses cafés qu’on doit passer au micro-ondes.

J’ébauche un sourire. Ça me touche qu’il essaie de me réconforter. Je ne suis pas sûre que je le mérite.

– Tu devrais retourner travailler si tu ne veux pas perdre ta job, toi aussi.

Il fait signe qu’il s’en balance. À travers la porte, on entend Maya-Anne qui parle avec un client. Le murmure diffus des conversations a repris. Je tends l’oreille. Aucune trace du timbre rugueux de madame Chose.

– Penses-tu qu’elle est partie ?

– Je vais aller voir, m’offre Luka.

Il se lève et sort de la pièce, refermant la porte derrière lui. Cinq minutes plus tard, il revient avec deux bols qu’il transporte sur un plateau. Il me donne celui qui a du cacao sur le dessus.

– Chaï latté pour madame.

– Appelle-moi pas madame, ça me fait penser à madame Chose.

– Elle est partie, en passant.

– Bon débarras, dis-je en trempant mes lèvres dans le thé chaud. Merci pour le chaï. Et pour le cacao dessus. Comment tu sais que c’est toujours ce que je bois l’après-midi ?

– Parce que c’est toujours ce que tu bois l’après-midi ! J’ai pensé que ça te ferait du bien. Il paraît que les boissons chaudes aident à se calmer. C’est scientifiquement prouvé.

– C’est scientifiquement prouvé, hein ?

– J’ai entendu ça dans The Big Bang Theory. Il n’y a pas plus scientifique que ça !

On rit. C’est une émission que je ne manque jamais. J’écoute même les reprises.

– Antonin a donné deux muffins et une carte-cadeau de vingt dollars à madame Chose, m’informe Luka.

– Vingt dollars ! C’est beaucoup. Franck n’aimera pas ça. Je suis en train de mettre tout le monde dans la merde.

– Antonin dit que, s’il n’est pas content, Franck n’aura qu’à prélever le montant sur sa prochaine paye.

J’en reste bouche bée.

– Il est trop gentil, finis-je par marmonner.

– Antonin a toujours été comme ça ; le bon gars de notre gang.

– Soledad est chanceuse de l’avoir.

– Si seulement elle pouvait en prendre conscience.

–  Elle l’aime comme une folle, affirmé-je pour défendre mon amie. C’est juste qu’elle ne sait pas comment le lui exprimer.

Un silence s’installe. On se regarde dans les yeux. J’aimerais toucher son visage, mais je m’en abstiens. Je voudrais lui avouer que j’ai menti, que je n’ai pas de copain et que c’est lui que je veux. J’ai envie de lui expliquer la vérité et de lui parler de ma peur et de ma maladie. Peut-être qu’il comprendrait.

La vérité est là, sur mes lèvres, sur le point de sortir. Luka sourit, il doit voir que je m’apprête à parler. Peut-être même qu’il devine à quel point c’est important pour moi.

Mais la peur prend le dessus et je me lève.

– Je vais y retourner avant qu’Antonin trouve que j’abuse et que Maya-Anne me traite de paresseuse.

– J’y vais avec toi, dit Luka.

Il ouvre la porte et, en bon gentleman, me fait signe de le précéder. Je sors de la pièce avec le sentiment d’avoir échoué à un test. Pas à un test scolaire, mais à un de ces tests vitaux qui déterminent le reste de notre existence.

OceanofPDF.com