Comme un coup de poignard
Jeanne
Ça ne fait pas du tout quarante-six mille fois que je me change. Et ce n’est pas du tout en pensant à Luka que je rejette, reprends et re-rejette chaque morceau de ma garde-robe.
Ce soir, c’est le grand soir. Celui du party.
Après avoir opté pour une robe grise toute simple, j’essaie de faire quelque chose avec la masse de frisotis que devient ma chevelure par temps humide. J’ai chaud. Je sue. Mes vêtements me collent à la peau. J’attache mes cheveux en une boule informe au sommet de mon crâne.
Maquillage ? Pas de maquillage ? Je fouille dans l’ancien étui à crayons qui me tient lieu de trousse de beauté. Ombre à paupières verte (verte ?), crayon pour les yeux à la mine cassée, rouge à lèvres tout incrusté dans le bouchon, vernis à ongles décanté. La moitié des produits ont probablement expiré à l’âge de pierre. Je finis par déterrer un tube de mascara dont la brosse ne ressort pas pleine de grumeaux lorsque j’en dévisse le bouchon. Je me rappelle l’avoir acheté pour la fête de Noël du café.
J’en applique trois couches en écarquillant les yeux devant mon miroir de poche. Je range le reste des produits en me promettant d’en faire le tri demain, l’année prochaine ou dans dix ans.
On sonne à la porte. J’entends mon frère s’éjecter du divan.
– Je crois que c’est la femme de ma vie, ça ! Elle a dit qu’elle arriverait tôt.
– Coucou ! lance Soledad lorsque Guillaume lui ouvre.
Je sors de ma chambre et descends. Du haut des marches, je la vois serrer mon frère dans ses bras comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis des lustres.
– Tu… Tu es la première, bafouille Ti-Guy, visiblement décontenancé.
– Veux-tu de la sangria ? demande aussitôt Soledad en extirpant une bouteille de vin de son sac.
– Euh… non merci, je suis au rum and Coke, ce soir.
– C’est moi qui ai acheté le rhum, précisé-je en allant à la cuisine pour me prendre un verre d’eau.
– Criminelle ! me taquine mon amie. C’est illégal d’acheter de l’alcool pour un mineur.
Elle vient me rejoindre pendant que Guillaume retourne à son jeu vidéo. Le salon étant contigu à la cuisine, c’est comme si nous étions dans la même pièce. Soledad pose sa bouteille sur le comptoir, puis en tire deux autres de son énorme sac, une de 7UP et une de jus d’orange.
– Wow ! dis-je. C’est comme un tour de magie. Tu n’aurais pas aussi un lapin, là-dedans ?
– Non, mais… Tadam !
Elle sort un canif muni d’un tire-bouchon. Je prends un air impressionné.
– Avec ça, tu es certaine de pouvoir survivre des semaines en forêt !
Je grimpe sur une chaise pour prendre un grand pichet dans une armoire haute. Soledad y verse le contenu des trois bouteilles, ajoute des glaçons et nous sert un verre chacune. Sangria maison pour jeunes filles pauvres et pressées aux papilles gustatives pas trop capricieuses.
Maintenant que je peux boire un peu malgré mes médicaments, je trinque avec plaisir. J’essaie toutefois de ne pas abuser, parce que ça m’affecte plus que les autres. Une gorgée de trop, et le monde se met rapidement à tournoyer.
Pendant qu’on sort dans la cour pour échapper à l’air stagnant de l’intérieur, je lui demande où est Antonin.
– Je ne sais pas, répond-elle. Il faisait quelque chose avec ses amis cet après-midi, mais il devrait venir plus tard. Je pense qu’il n’apprécie pas trop notre nouvelle relation ouverte.
Leur réconciliation est maintenant officielle, mais ils n’ont pas voulu se jurer fidélité.
– Dis-moi pas que tu en as… tu sais… profité.
– Ben non, voyons ! Par contre, je ne me gêne pas pour le rendre jaloux.
On s’installe sur des chaises longues.
– Ta cour est tellement hot ! s’exclame Soledad.
C’est vrai que notre cour est pas mal hot. Elle n’est pas très grande, mais il y a plusieurs arbres, des fleurs partout et des lanternes multicolores accrochées à des poteaux qui font le tour du terrain.
Soledad habite un appartement luxueux au centre-ville. Ses parents sont continuellement partis en voyage, que ce soit par affaires ou par plaisir. Elle a visité tellement de pays qu’elle en oublie tout le temps quand elle essaie d’en dresser la liste. En fait, je la soupçonne de le faire exprès pour éviter qu’on la trouve prétentieuse. Dès qu’elle commence à énumérer les endroits qu’elle a vus, on lui demande ce que font ses parents pour pouvoir se payer autant de billets d’avion. Elle répond, presque honteuse, qu’ils possèdent leur propre agence de publicité et que sa mère a hérité d’une somme considérable lorsque ses grands-parents sont décédés.
Je bois une gorgée de sangria avant de répondre :
– Il y a une terrasse sur le toit de ton immeuble. Tu pourrais t’installer une serviette et télécharger des bruits de vagues pour te faire croire que tu es à la plage.
– Et me faire reluquer par mon voisin envahissant ? Non, merci.
– Tu ne lui as pas fait croire que tu ne parlais pas français ?
– L’erreur de ma vie ! Depuis ce temps-là, il essaie toujours d’exercer son espagnol avec moi.
Soledad a beau s’appeler Soledad, elle n’a pas plus de sang latino que moi. Ses parents ont décidé de la baptiser ainsi parce qu’ils se sont rencontrés en Espagne. Son nom signifie solitude, et elle le déteste. Elle est persuadée qu’il la prédestine à une vie de recluse. Si elle se débrouille bien dans la langue de Cervantès, c’est uniquement grâce aux cours qu’elle a suivis à l’école, et à ses nombreux séjours en pays hispanophones.
Je sirote ma sangria. Les glaçons ont déjà presque fondu. Le soleil me fait plisser les yeux et je passe une main sur ma nuque pour y décoller les mèches qui ont échappé à mon chignon. D’énormes lunettes fumées à monture rose et orange traînent sur une autre chaise. Je les laisse dehors pour lire. J’aime lire au soleil. Je ne les mettrais jamais pour me promener dans la rue, mais, dans ma cour, personne ne peut me voir, hormis ma famille.
Je les attrape et les pose sur mon nez.
– Ouh ! s’exclame Soledad. Ça te fait un beau look.
– Un look de mouche ?
– Non, non, c’est sérieux, tu devrais les porter plus souvent.
– Ha ! ha ! Plutôt mourir. Elles sont un peu trop colorées pour moi.
– Aurais-tu peur de porter autre chose que du gris ? me demande Soledad en jetant un coup d’œil éloquent à ma robe.
– Je ne porte pas toujours du gris.
– Non, c’est vrai, tu portes aussi du noir, du brun et, parfois, quand tu te sens vraiment wild, du kaki.
– As-tu quelque chose contre le gris ?
– C’est une couleur triste, prétend-elle.
– Une couleur triste ? Mais c’est à peine une couleur !
– Exactement. C’est terne. C’est déprimant.
J’observe ses vêtements. Elle porte un short rouge et une camisole à motifs africains. Comme je n’ai rien à répliquer, je pose mon verre par terre et m’empare d’un ballon de basket abandonné près de ma chaise.
– Arrête d’insulter ma garde-robe, dis-je en le lui lançant.
Elle se penche pour éviter le projectile.
– Oh ! Tu me provoques en duel, c’est ça ?
Elle va chercher le ballon et me le renvoie. Je l’intercepte au vol et m’efforce de l’expédier dans le panier accroché au mur de brique de la maison. Je rate mon coup, puis c’est Soledad qui s’essaie. Elle le manque aussi. Je saisis le ballon au bond et m’élance en pirouettant sur moi-même. Soledad se précipite pour me bloquer, précaution bien inutile car le ballon effleure à peine le filet. Mon amie le récupère avant qu’il ne roule dans le gazon et y va d’une nouvelle tentative. Telle une vedette des Harlem Globetrotters, elle fait de grands bonds en tâchant de faire passer le ballon entre ses jambes, puis elle se retourne pour le lancer de dos. Le ballon passe à trois mètres du filet.
Alors que j’entreprends une virevolte particulièrement ridicule, mes lunettes démesurées me glissent du nez. Du coin de l’œil, j’aperçois mon frère qui sort sur le balcon avec Antonin et… Luka. Mon cœur réagit avant mon cerveau. Il s’emballe, mes jambes s’emmêlent et je me retrouve les quatre fers en l’air et les bobettes à la vue de tous.
Ai-je mentionné que je porte une petite culotte blanche ? Blanche ! Si au moins elle avait été noire. Ou grise comme ma robe. Ou même rouge ou verte ou bleue. Mais non, elle est blanche, parce que c’est le deuxième commandement de toutes les vulvodynies, « des culottes de coton blanc tu porteras », venant tout de suite après « tes skinny jeans tu brûleras ».
Par solidarité féminine, Soledad s’écroule avec moi. Pour cacher ma gêne – et aussi parce que c’est quand même drôle –, je ris aux éclats. Mon amie s’empare du ballon que j’avais lâché et le lance vers le filet. Elle rate son coup, bien sûr, et c’est Luka qui rattrape le projectile. D’un simple mouvement du poignet, il réussit un panier.
Luka et Antonin descendent dans la cour, mais Guillaume retourne à l’intérieur. Antonin pose une glacière près du mur, sur la bande d’asphalte qui sépare la maison de la pelouse. Au soleil, ses cheveux roux sont presque aveuglants. Il sort quatre bouteilles vertes transparentes. Luka prend la sienne, Soledad en accepte une en l’embrassant, mais je refuse poliment en reprenant mon verre de sangria.
– Tu es sûre ? insiste Antonin. On a acheté une caisse de vingt-quatre exprès pour en donner.
Je souris. Je n’ai bu qu’un demi-verre, mais j’ai déjà la tête qui tourne, peut-être à cause de ma chute, peut-être à cause des yeux de Luka.
– Oui, je suis sûre. Je n’aime pas la bière verte.
– La bière verte ? s’étonne Luka en portant sa bouteille à sa bouche.
Sa voix résonne dans le goulot et je trouve ça drôle. Je lui demande :
– Ça ne goûtait pas trop la moufette ?
Il rigole.
– Juste assez, mais je ne déteste pas ça.
– Toutes les bières en bouteilles vertes goûtent la moufette.
– Parce que tu as déjà fait une dégustation à l’aveuglette ? m’interroge-t-il.
– Pas besoin. C’est scientifiquement prouvé.
– C’est scientifiquement prouvé, hein ? se moque-t-il gentiment.
J’acquiesce :
– Je te le jure ! C’est la couleur de la bouteille ; ça laisse passer trop de lumière et ça altère le goût. Je t’enverrai le lien vers l’étude, si tu veux.
Il accepte volontiers et on continue à parler. La cour se remplit. La plupart des gens passent directement par la ruelle. Ce sont tous des amis de mon frère, mais, chaque fois qu’il en accueille un, il paraît déçu que ce ne soit pas Zoé.
* *
*
Un peu plus tard dans la soirée, j’aperçois Odile et Juliette, les deux filles avec qui je me tenais au secondaire. J’ai longtemps hésité avant de les inviter. J’avais envie de les voir, mais elles me rappellent une période de ma vie que j’aimerais oublier.
On se salue, on se serre dans nos bras, on s’exclame que ça fait trop longtemps et qu’il faut absolument se voir plus souvent. Je leur présente Soledad, Antonin et Luka. Tout le monde se serre la main. On parle de tout et de rien. Je remarque que Juliette semble trouver Luka de son goût. Elle le touche dès qu’elle en a l’occasion et s’esclaffe à chacune de ses plaisanteries. Soledad m’adresse un regard qui signifie : « Si tu ne fais rien, elle va te piquer ton mec. » Je hausse les épaules, symbole universel pour dire : « Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ? »
Je ris avec les autres, mais je ne sais même plus de quoi ils parlent. Je suis perdue dans mes pensées. Odile s’approche.
– Ça va bien, toi ?
– Moi ? Pourquoi ça n’irait pas ?
Odile me regarde dans les yeux et je sais que, comme moi, elle repense à notre dernière soirée de filles. C’était l’an dernier, au printemps. Je sortais de chez Renaud et je l’avais appelée en panique. Je pleurais tellement que je n’arrivais pas à articuler. Elle m’a juste invitée à venir chez elle et elle a appelé Juliette en renfort. Je crois que j’aurais préféré qu’elle ne le fasse pas. Odile était celle avec qui j’étais le plus à l’aise.
J’ai commencé par leur apprendre que c’était fini avec Renaud. Tandis que je pleurais sans discontinuer, Odile répétait qu’il ne me méritait pas et Juliette me disait d’en revenir, qu’il y avait des milliers d’autres gars et que je pouvais utiliser n’importe lequel d’entre eux pour oublier Renaud et, accessoirement, le rendre jaloux.
C’est là que j’ai explosé. Je leur ai avoué que je ne pouvais pas le rendre jaloux, qu’aucun gars ne voudrait de moi parce que je n’arrivais pas à faire l’amour comme tout le monde, que j’avais mal, que j’avais peur, que je m’étais forcée, que je m’étais tellement forcée, mais que je n’y arrivais plus, que j’avais été obligée d’arrêter Renaud pendant qu’il me pénétrait, que c’était trop douloureux, qu’il avait semblé comprendre, qu’il m’avait embrassée, cajolée, caressée, puis qu’il avait voulu réessayer et que je l’avais encore repoussé.
Ce n’était pas la première fois que ça arrivait, mais c’était la fois de trop. Pour moi comme pour lui. Il ne comprenait pas pourquoi je ne pouvais pas être comme les autres filles, comme son ex, comme les blondes de ses amis. Moi non plus, à ce moment-là, je ne le comprenais pas.
On s’est engueulés. J’ai crié que ce n’était pas ma faute et que je ne pouvais plus continuer à me forcer. Il a répondu que, si j’avais besoin de me forcer pour coucher avec mon chum, il y avait un problème. Je suis partie en claquant la porte. Il n’a pas essayé de me retenir.
J’ai eu droit à des regards de pitié. Odile a tenté de me rassurer ; elle aussi, elle avait eu mal, au début, mais elle avait appris à se détendre et à mieux exprimer ses désirs à son copain. Depuis, ç’allait beaucoup mieux. La différence, c’est que je n’en étais plus à mes premières fois avec Renaud et que ce n’était pas qu’une question de désir ou de détente. C’est à ce moment que Juliette a ajouté :
– Il avait probablement raison sur un point. Quand on aime un gars, on ne l’aime pas juste avec son cœur, on l’aime avec son corps aussi. C’est physique. Sauf peut-être pour les filles qui ont déjà été violées ou quelque chose.
Elle a haussé les sourcils pour savoir si c’était mon cas. Il y a eu un silence, puis j’ai secoué la tête, plus par hébétude que pour répondre à sa question. Non, je n’avais jamais été violée. Je n’avais aucune excuse. J’étais juste défectueuse. Juliette n’a pas semblé consciente de ma détresse, mais Odile m’a pris la main et m’a donné les coordonnées de sa tante sexologue. Tout avait été dit. Dans l’esprit de mes amies, c’était réglé. Dans le mien, c’était le chaos.
Et d’être là, dans ma cour, avec elles, ça me replonge dans ce chaos.
– Tu ne m’as jamais rappelée, finit par dire Odile.
Elle m’avait téléphoné quelques jours après cette soirée.
– Je suis désolée, Odile, vraiment. Il se passait plein de choses dans ma vie et j’avais besoin de changement. Je ne voulais pas te perdre. C’est juste arrivé.
– C’est correct. C’est juste que, la dernière fois qu’on s’est vues, tu… enfin, tu n’allais pas super bien.
– Ça va mieux. Il y a longtemps que j’ai oublié Renaud. On n’était pas faits pour être ensemble.
– Tu n’as pas eu besoin d’appeler ma tante, finalement ?
– Quelle tante ?
OK, je le fais exprès. Je me suis bel et bien trouvé une sexologue que j’adore et à qui je peux tout confier, mais ce n’est pas la tante d’Odile. Je ne me serais pas sentie à l’aise. Je secoue la tête en feignant de me rappeler subitement.
– Non, ça n’a pas été nécessaire. Ça va mieux, maintenant. J’ai fréquenté un gars de mon cégep pendant quelques mois et c’était numéro un.
Je me demande si Odile arrive à lire dans mes yeux que je suis la plus grande menteuse de l’histoire. Sûrement pas, puisqu’elle me sourit.
– Tant mieux ! Je suis contente pour toi.
Elle me raconte ensuite ses amours. Pourquoi est-ce que nous, les filles, sommes incapables de parler d’autre chose que des gars ? Est-ce qu’ils font la même chose, eux ? J’aperçois mon frère en grande conversation avec un groupe d’amis. Il dit quelque chose en faisant des mouvements comme s’il se battait au sabre laser. Ils discutent cinéma ou jeux vidéo. Zoé n’a toujours pas fait acte de présence.
* *
*
Plus les heures passent, plus l’univers valse autour de moi. J’ai le rire facile, mais je ne me sens pas joyeuse pour autant. Juliette est restée scotchée à Luka toute la soirée et il ne semblait pas pressé de la faire décoller.
Le party s’est déplacé à l’intérieur et quelqu’un a baissé le son de la musique pour éviter de déranger les voisins. Mon frère et ses amis jouent à un jeu. Luka et Juliette sont avec eux et boivent chacun une bière verte. Je me sers un nouveau verre de pseudo-sangria auquel j’ajoute une tonne de glaçons. C’est au tour de Luka d’avoir la manette. À l’écran, sa planchiste virtuelle s’élance sur la piste enneigée. Juliette s’exclame chaque fois qu’il exécute une manœuvre plus ou moins spectaculaire.
Je retourne dans la cour. Des amis de mon frère bavardent entre eux, mais je ne les connais pas. Soledad et Antonin sont couchés sur la même chaise longue et semblent dormir. Odile est partie depuis un moment, alors je décide de siroter ma sangria toute seule. Je m’assois sur le rebord d’un grand bac en bois rempli de fines herbes. Ça sent la menthe. Je lève le visage vers le ciel, mais on ne voit pas les étoiles. La musique joue en sourdine et se mêle au chant des grillons. Quelques chansons passent. C’est Guillaume qui a créé la liste de lecture et il y a vraiment de tout : pop, rock, hip-hop, jazz, rétro…
– Salut.
Je reconnais la voix. Luka s’assoit à mes côtés. Je ne m’attendais pas à le voir, mais, en même temps, c’est comme si c’était dans l’ordre des choses. On ne dit rien. Il tape doucement le rythme de la musique sur le bac
à fleurs et se met à chanter tout bas les paroles. C’est * Alger de Jean Leloup.
– Je te jure mon frère, il a neigé, il a neigé hier à Alger. C’est là aussi que je l’ai connue, la première fille que je l’ai perdue, la première fille que je l’ai aimée, la première fille que je l’ai caressée.
J’observe son profil que je connais par cœur. J’ai les jambes lourdes et la tête légère. Je chante avec lui :
– Les olives et les oliviers et la mer Méditerranée… et la mer Méditerranée.
J’attends que la chanson se termine pour lui demander d’où il la connaît.
– Mes parents l’écoutaient quand j’étais petit, répond-il. C’est une de mes chansons préférées. Ça m’a toujours donné le goût de voyager.
– C’est pareil pour moi. Quels pays tu aimerais visiter ?
– Je suis allé en Europe de l’Est quelques fois avec mon père et en Haïti une fois avec ma mère, pour voir de la famille, alors j’aimerais aller ailleurs. En fait, ce qui me plaît, c’est le dépaysement, peu importe où. Toi ?
– Partout ! dis-je avec un geste censé englober le monde entier. La seule fois que j’ai pris l’avion, c’était pour aller en Floride avec mon frère et mes parents. Je rêve de voir les pyramides d’Égypte depuis toujours. La Grèce, aussi. Et l’Italie. Ah ! et l’Asie, l’Indochine, l’Indonésie, ce coin-là.
Il me pousse amicalement de l’épaule.
– Il risque d’y avoir des serpents.
– J’ai déjà pris un serpent à sonnette dans mes mains, tu sauras.
– Un serpent à sonnette ? Où ?
– En Floride, il y a cinq ans, dans un refuge pour reptiles. J’ai même une photo, si tu ne me crois pas.
– Je ne te crois pas, réplique-t-il.
– Tu ne me crois pas ?
– Tu vas devoir me montrer la photo. Il y a cinq ans, tu avais quoi, treize ans ?
– Treize ans, des broches et les cheveux jaunes, oui ! J’avais essayé de les décolorer moi-même, mais ça n’a pas très bien marché. C’est une ruse pour pouvoir te moquer de moi, hein ?
Il désigne son crâne rasé.
– Moi, à cet âge-là, j’avais des cheveux, c’est encore pire.
Je ris, même si je ne sais pas pourquoi.
– Attends, dit-il, je pense que j’ai une photo dans mon téléphone.
Après quelques recherches, il me montre un portrait de famille. Il est mignon comme tout avec ses cheveux noirs qui forment une immense boule sur sa tête souriante.
– Tu triches ! Tu as pas mal moins que treize ans, là-dessus.
– C’est vrai, c’était juste avant le deuxième divorce de mes parents. J’avais neuf ans.
Il m’explique que son père est arrivé de Pologne à vingt-huit ans. Il était en voyage d’affaires et ne parlait pas un mot de français. C’est sa mère, qui travaillait pour la division québécoise de la même compagnie, qui était chargée de le guider dans la ville. Ils communiquaient en anglais, par gestes et par longs regards langoureux. Ils se sont mariés, ont eu une fille qu’ils ont baptisée Barbara, comme la chanteuse, ont divorcé, sont restés amis, ont eu un fils pas prévu du tout, l’ont appelé Luka parce que ça se prononce bien dans toutes les langues, se sont remariés pour le bien de leurs enfants, ont divorcé de nouveau quelques années plus tard, toujours pour le bien de leurs enfants, ne sont pas restés amis, n’ont pas eu de troisième enfant et ne se parlent plus que par courriel, et encore.
– Et toi, tes parents ? m’interroge-t-il quand il a fini.
– Toujours ensemble, le calme plat.
Un silence s’installe, mais il n’est pas lourd. On se regarde. On se sourit.
– Est-ce qu’il va falloir que je te torde un bras pour que tu me montres la photo avec le serpent ?
– Tu promets de ne pas rire de mes broches ?
– Promis.
– Ni de mes cheveux jaunes.
– J’adore tes cheveux.
– OK. La photo est dans ma chambre.
Il me suit à l’intérieur. Juliette est trop absorbée par le jeu qui se déroule à l’écran pour nous voir passer. On entre dans ma chambre. Je lui indique une des photos collées au mur. Luka esquisse un sourire amusé.
– Ça t’allait bien, le jaune. Ça te donnait un petit air punk.
– Tu avais promis de ne pas rire !
– Je ne ris pas. Tu étais super jolie.
Je le pousse gentiment avec mon épaule parce que je ne sais jamais comment réagir quand on me fait un compliment. Luka montre le portrait d’un gros chat tigré.
– Et lui, c’est qui ?
– Boubou. Il est mort il y a deux ans. Vas-tu me traiter de bébé si je te dis qu’il me manque encore ?
– Non. Moi, j’avais un chien. Quand il est mort, j’ai pleuré pendant des mois, mais ne le répète à personne, ça pourrait nuire à ma réputation de macho.
Je promets en le poussant encore avec mon épaule. Il désigne les autres photos d’animaux.
– Et eux, ils étaient aussi à toi ?
– Oui. Là, il y a Doudou, mon premier hamster, Toutou, mon deuxième, et Loulou, mon troisième.
– Tu as eu beaucoup de hamsters. Et tu leur donnais des noms originaux.
– C’est mignon, des hamsters, bon ! Et pour les noms, j’avais à peu près quatre ans, alors un peu d’indulgence, s’il te plaît.
On observe les autres photos. Il y en a de mes amis, de ma famille, de plantes que je trouve belles et de paysages divers.
Après un moment, il se tourne vers moi. Il semble sur le point de me poser une question, mais elle ne franchit pas ses lèvres. Je ne sais pas si je me suis approchée sans m’en rendre compte, mais il est vraiment très près. Son visage en est embrouillé. Il me touche la main. Je ne bouge pas. Ses doigts remontent le long de mon bras, lentement, tout doucement. J’entends sa respiration. Il se penche vers moi, hésite. Je m’avance. Je me hisse sur la pointe des pieds.
Je l’embrasse.
Il m’embrasse.
On s’embrasse.
Le monde disparaît. Nos langues se trouvent, nos corps se soudent et nos bras nous retiennent l’un l’autre, nous empêchant de tomber ou de nous envoler.
D’un léger coup de pied, je ferme la porte de ma chambre. On se retrouve sur mon lit. On continue à s’embrasser. Nos mains se prennent, caressent l’autre, voyagent, se reprennent. J’ai envie de lui. J’ai envie de sa bouche sur moi, dans mon cou, sur mes seins. Je veux sa peau sur ma peau. Il enlève son t-shirt, commence à détacher ma robe. Nos jambes s’emmêlent. Je sens son érection sur ma cuisse…
Je me relève en vitesse. Luka s’assoit, l’air un peu effaré.
– Ça va ? J’ai fait quelque chose ? Je t’ai fait mal ?
– Non, non, c’est juste… Je ne peux pas.
Je tiens ma robe à moitié ouverte serrée contre ma poitrine. Il se lève aussi, vient vers moi. Il me touche le bras. Sa main est chaude. Je m’éloigne d’un pas. Sa main reste dans les airs une seconde, puis redescend.
– On peut prendre ça plus relax, si tu veux. Peut-être que ç’allait trop vite ?
– Non, non, ce n’est pas ça. C’est juste… Il y a quelqu’un d’autre. Dans ma vie, je veux dire. Je ne suis pas libre.
– Oh ! OK. Il… Il n’est pas venu ce soir ?
– Il ne pouvait pas. Il va à mon cégep. Il travaille, aussi. Il travaillait ce soir. Ce n’est pas encore officiel, mais on se voit souvent. Il est super cool ; je suis sûre que vous vous entendriez bien.
OK, chut, Jeanne ! Tu en mets trop !
Luka ramasse son t-shirt, le remet, répète qu’il est désolé et sort de la chambre. J’ai envie de le rattraper, mais je reste où je suis.
OceanofPDF.com