Comme un coup de poignard
Luka
J’entre dans le café et, même si c’est bondé, je remarque tout de suite que Jeanne n’y est pas. Au bout du couloir, la porte de la salle de bain est ouverte. Pas de Jeanne. J’ai encore espoir qu’elle sera dans le bureau, qui est toujours fermé, mais je ne vois pas ce qu’elle ferait là.
Antonin, qui verse de la grenadine dans un verre de limonade, lève brièvement les yeux pour me saluer. Je m’installe sur un des tabourets, en face de Maya-Anne. De la musique classique sort des haut-parleurs au plafond.
– Bach ? Mozart ?
Maya-Anne, qui est en train de préparer un grand frappé à la noisette, me regarde comme si j’étais le dernier des attardés.
– Rachmaninov. Tu n’entends pas le jeu des mains ?
Elle dépose l’immense gobelet de plastique à côté de la caisse enregistreuse et fait sauter ses longs doigts sur un piano imaginaire avant de faire payer le client.
– Bien sûr, dis-je en prenant un faux air savant, le jeu des mains, maintenant que tu m’en parles.
– J’avais besoin de me détendre les nerfs, énonce-t-elle sur un ton pas vraiment détendu.
– J’avoue que j’ai rarement vu autant de monde ici !
La file ne cesse de s’allonger. Maya-Anne prend une nouvelle commande. Un café glacé pour emporter. Facile. C’est la dernière fin de semaine avant la rentrée et il fait encore une chaleur mortelle en ce mois d’août.
– On est dans le rush depuis tantôt à cause de ta blonde, me signale Maya-Anne.
– Jeanne ?
Je me tourne vers Antonin comme s’il pouvait, d’un seul regard, répondre à l’essaim d’interrogations qui prend d’assaut ma tête, mais mon ami est trop occupé pour me voir.
– Tu ne savais pas qu’elle était malade ? s’étonne Maya-Anne.
– Non, on… Elle est retournée chez elle ?
Maya-Anne me dévisage par-dessus la machine à café.
– Elle n’est pas rentrée. Elle aurait pu trouver quelqu’un pour la remplacer, mais non, elle ne s’est juste pas pointée. Ça manque un peu de savoir-vivre, si tu veux mon avis.
– Elle a quand même appelé pour nous prévenir, nuance Antonin en déposant des boules de crème glacée sur trois assiettes de gâteau. Pis on s’est débrouillés. On est capables d’en prendre, des files, nous autres !
Je me force à rire pendant qu’il passe au client suivant. Maya-Anne le considère avec froideur avant de saupoudrer un nuage de cannelle sur un bol de chaï latté.
– Elle aurait pu avoir un minimum de décence et nous appeler avant le début de son shift, pas après.
– Ça n’aurait pas changé grand-chose, fait remarquer Antonin en mettant le mélangeur plein de glaçons en marche.
– Et toi, me crie Maya-Anne pour couvrir le bruit, qu’est-ce que tu fais ici ?
Pour ne pas avoir à répondre, je fais semblant d’avoir senti mon téléphone vibrer dans ma poche. Je le sors et je vérifie si j’ai des messages. Pas d’appel manqué, pas de nouveau texto.
Antonin arrête le mélangeur. Maya-Anne attend toujours ma réponse.
– Je voulais juste un café pour emporter, annoncé-je en rangeant mon téléphone.
Elle m’en verse un, même si la file est de plus en plus longue, et le dépose devant moi en refusant mon argent.
– Tu travailles ici, tu n’as pas à payer.
– Mais je ne travaille pas aujourd’hui.
– La maison te l’offre, mon beau.
Je la remercie. Après avoir ajouté du lait, je marmonne quelque chose comme « je reviens » et je quitte le café. Je m’assois sur le banc juste devant la baie vitrée et sélectionne le nom de Jeanne dans mes contacts.
J’ai fait ça au moins cent fois depuis qu’elle est partie. J’ai passé l’après-midi à regarder sa photo et les dix chiffres de son numéro sur le petit écran noir. Je ne savais pas si je devais l’appeler ou attendre que ce soit elle qui le fasse. J’étais dans le lit et je sentais encore son odeur sur moi. J’aurais voulu la garder plus longtemps, mais il fallait bien que je prenne ma douche si je voulais sortir. Quand je suis revenu dans la chambre, son odeur était encore partout dans les draps. J’ai même trouvé un long cheveu frisé que je n’ai pas voulu jeter. Je l’ai laissé sur l’oreiller et je suis parti. S’ils m’avaient vu faire, mes amis se seraient moqués de moi jusqu’à la fin de mes jours. Ou ils m’auraient pris pour un freak.
Je bois une gorgée de café et j’appuie sur le nom de Jeanne. Le téléphone sur l’oreille, je compte les sonneries. Je l’imagine en train de fouiller dans le bordel de son sac. Ou peut-être qu’elle a vu mon nom et qu’elle a choisi de me bouder. Je bois une autre gorgée de café et c’est là que j’entends sa voix.
– Salut.
À son timbre, je comprends qu’elle a hésité avant de répondre. J’avale croche, tousse un peu et finis par articuler d’une voix très peu virile :
– T’es malade ?
Un court silence flotte. Elle se doute que j’ai parlé à Antonin ou à Maya-Anne. Je ne lui dis pas que je suis venu jusqu’au café dans le seul but de la voir.
– Ça ne me tentait pas d’aller travailler, finit-elle par affirmer.
– À cause de ce qui s’est passé ce matin ? Écoute…
– Je n’ai pas envie d’en parler, Luka.
J’entends de la musique et des gens qui parlent. On dirait qu’elle est au restaurant ou chez quelqu’un.
– T’es où ?
– À la galerie d’art, près du café. Il y a une expo sur Boris Vian.
À la galerie d’art, près du café. À peine quelques mètres nous séparent. Je m’apprête à lui proposer d’aller la rejoindre quand une voix grave ressort du bruit de fond.
– Il y a quelqu’un avec toi ?
– Oui… Renaud.
Elle prononce son nom comme si elle avouait une faute honteuse, mais j’avais déjà reconnu son pseudo-accent français. Je ne sais pas comment réagir. Dois-je m’en foutre, faire une crise de jalousie, raccrocher ? Finalement, tout ce que je dis, c’est :
– OK.
– Je l’ai rencontré par hasard. C’est lui qui m’a parlé de l’exposition.
– OK.
– Veux… Veux-tu qu’on se voie tantôt ? Après le souper, peut-être ?
– OK.
– Je t’aime.
– OK… Je veux dire, moi aussi, je t’aime.
– Je t’appelle plus tard.
– OK.
Elle met fin à la conversation et je reste hébété sur le banc. Je cale mon café. Quand mon gobelet est vide, je le jette à la poubelle avec une pensée pour notre pauvre planète polluée et j’envoie un texto à mes amis :
Parc à 8 ?
Je n’ai pas besoin de mentionner quel parc. On va toujours à celui qui se trouve près de chez Thierry. J’inclus Antonin dans les destinataires, même s’il se trouve dans le café juste derrière moi. Il est le premier à répondre :
Cool.
Puis il m’envoie un message privé :
Ça va ?
Il doit m’observer à travers la vitre et se demander ce que je fais encore là.
Besoin de me changer les idées.
Sa réponse arrive presque aussitôt :
Moi aussi.
Je lui renvoie un point d’interrogation, mais il ne répond pas. Alors je tape :
S ?
Il confirme :
S.
Et me retourne la question :
J ?
C’est à mon tour de confirmer :
J.
OceanofPDF.com