Comme un coup de poignard
Luka
Je descends les marches lentement. Mon corps est lourd et je ressens des picotements partout où Jeanne m’a touché. Je la veux encore et je suis certain qu’elle me voulait, elle aussi. Je le sais à la façon qu’elle avait de s’accrocher à moi, à ses mains qui se perdaient dans mon dos et sur ma nuque, à ses jambes qui retenaient les miennes prisonnières, à ses dents qui mordillaient ma bouche, mon menton, ma gorge.
Je n’arrive pas à croire que je sois parti juste parce qu’elle m’a avoué voir un autre gars. Ce n’est pas mon genre. Mon genre, ç’aurait été de lui faire un sourire plein d’assurance et de lui sortir une réplique effrontée.
Je m’arrête au milieu de l’escalier pour laisser mon érection s’évanouir. Je regarde en haut. L’étage est vide. Jeanne est restée dans sa chambre, mais n’a pas fermé la porte. Je voudrais remonter, la prendre dans mes bras et l’embrasser encore. Mais je ne le fais pas. Pour la première fois de ma vie, j’ai peur de me faire rejeter.
Je sais, je sais, j’ai l’air du dernier des prétentieux. N’allez pas croire que je ne me sois jamais fait dire non. J’ai flirté avec tellement de filles qu’il faut bien que certaines d’entre elles m’aient envoyé promener. Et pas juste certaines. Beaucoup de filles m’ont signifié de façon plus ou moins aimable qu’elles étaient prises, ou simplement que je n’étais pas leur genre. C’est juste que je n’en faisais pas un drame. Je leur offrais mon plus beau sourire et leur répondais que c’était tant pis pour elles. Ça les amusait et c’était suffisant pour que quelques-unes changent d’idée.
Mais là, avec Jeanne, j’ai peur.
Je vérifie mon pantalon. Oui, ça y est, je suis présentable. Je dégringole pratiquement le reste de l’escalier et, quand j’arrive en bas, quelqu’un me saute dessus. Quelqu’un qui porte des boucles d’oreilles rose fluo et qui sent la bière à la moufette.
– Je pensais que tu avais disparu ! beugle Juliette à mon oreille.
Elle titube. Je ris en la prenant dans mes bras pour la stabiliser.
– Jeanne voulait me montrer une photo.
Juliette s’en fout. Elle se pend à mon cou. Je glisse une main dans le bas de son dos, sous sa camisole.
– Viens, dit-elle en m’entraînant dehors. J’ai envie de danser.
On retourne dans la cour, où elle balance ses hanches au rythme de la musique.
– J’aime tellement ça, cette chanson-là !
– Ah. Je ne la connais pas.
– Non ?
Elle essaie de me forcer à suivre ses mouvements.
– Coudonc ! Je pensais que tous les Blacks savaient danser !
– Je suis à moitié polonais, précisé-je en me sentant con.
Je n’ai pas honte de mes origines, loin de là, mais je m’en veux de m’en servir comme excuse.
Juliette se colle à moi et ses mains se faufilent sous mon t-shirt. Elle m’embrasse. Je lui rends son baiser avec une seconde de retard. Je me demande si Jeanne peut nous voir. Je sais bien qu’elle a quelqu’un d’autre, mais je ne voudrais pas qu’elle me prenne pour un courailleux.
Puis je me rappelle que c’est exactement ce que je suis, et j’embrasse Juliette avec plus d’ardeur, mes mains se baladant sans gêne sous sa camisole. Je plaque ma bouche sur son oreille pour lui demander si elle a envie d’aller ailleurs. Elle me fait signe de la suivre.
On sort de la cour. On traverse la rue.
– Où tu m’emmènes ?
Elle montre le bout de la rue.
– Mon auto est juste là.
On marche en silence. On ne se tient pas la main. On ne se regarde même pas.
Elle déverrouille les portières. On monte et on baise sur la banquette arrière. Je pense à Jeanne.
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