Correspondance - Tome I
À Ernest Chevalier ......................................................... 25
J’ai lu depuis que tu ne m’as vu Catherine Howard, et La Tour de Nesle. J’ai lu aussi les œuvres de Beaumarchais, c’est là qu’il faut trouver des idées neuves. Maintenant je suis occupé au théâtre du vieux Shakespeare, je suis en train de lire Othello, et puis je vais emporter pour mon voyage L’Histoire d’Écosse en trois volumes par W. Scott, puis je lirai Voltaire. Je travaille comme un démon me levant à trois heures et demie du matin.
Je vois avec indignation que la censure dramatique va être rétablie et la liberté de la presse abolie ; oui cette loi passera, car les représentants du peuple ne sont autres qu’un tas immonde de vendus, leur vue c’est l’intérêt, leur penchant la bassesse, leur honneur est un orgueil stupide, leur âme un tas de boue mais un jour, jour qui arrivera avant peu, le peuple recommencera la troisième révolution ; gare aux têtes de roi[s], gare aux ruisseaux de sang. Maintenant on retire à l’homme de lettres sa conscience, sa conscience d’artiste. Oui, notre siècle est fécond en sanglantes péripéties. Adieu, au revoir, et occupons-nous toujours de l’art, qui plus grand que les peuples, les couronnes et les rois est toujours, là, suspendu dans l’enthousiasme avec son diadème de Dieu.
Mille amitiés.
G. FLAUBERT.
À ERNEST CHEVALIER
[Paris,] ce 24 août 1835.
Cher Ernest,
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Voilà au moins une bonne nouvelle à t’annoncer ; nous arriverons jeudi soir chez tes bons parents, nous ne pouvons te dire l’heure précise, seulement nous partirons jeudi matin, vers les six ou sept heures. Oui morbleu nous arrivons jeudi soir chez vous et avec toute la famille, et Achille encore, Achille encore, oui lui en personne, oui Achille, oui tu as bien lu, tu ne t’es pas trompé, mais je vais te dire toute l’histoire. Tu sais que nous devions le laisser à Paris ; ce matin en allant faire une visite à un médecin de Paris (M. Jules Cloquet) papa qui savait qu’il allait faire un voyage en Écosse lui proposa en riant de prendre Achille pour compagnon. L’autre le prit au mot, et voilà mes gens qui vont s’embarquer au Havre le 3 ou le 4 pour courir l’étendue des trois royaumes. Achille revient avec nous à Rouen, et nous allons avec lui mettre le complément à notre voyage en vous allant embrasser. Nous aurons mangé notre pain blanc en dernier lieu.
J’étais à Nogent quand les accusés d’avril sont passés. Oui j’ai vu Caussidière avec ses formes athlétiques, Caussidière l’homme à la figure mâle et terrible. J’ai vu Lagrange, Lagrange c’est l’œil de César, le nez de François Ier, la coiffure du Christ, la barbe de Shakespeare, le gilet à la Républicaine, Lagrange est un de ces hommes à la haute pensée, Lagrange c’est le fils du siècle comme Napoléon et V. Hugo. C’est l’homme de la poésie, de la réaction, l’homme du siècle, c’est-à-dire l’objet de la haine, de la malédiction et de l’envie ; il est proscrit dans ce siècle, il sera Dieu dans l’autre.
À toi de cœur.
G[USTAVE] FL[AUBERT].
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