Correspondance - Tome I

Gustave Flaubert · Chapitre 48 sur 50

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Correspondance - Tome I

À Ernest Chevalier ......................................................... 75

Je lis du Cousin, et tout ce que tu voudras en accompagnement. Si tu étais un Dieu et que tu puisses me faire passer six mois d’un coup de tête et me faire arriver demain matin au 20 août avec le grade de bachelier je te bâtirais un temple d’or.

Merde pour la philosophie.

Tout à toi.

Une autre fois je serai plus long.

 

À ERNEST CHEVALIER

[Rouen,] dimanche, après déjeuner,

heures de vêpres, je crois.

[20 janvier 1840.]

À l’heure qu’il est, je suis assis dans mon fauteuil, j’ai les jambes croisées, un carton sur les genoux, la plume à la main, assez loin d’un feu qui flambe et qui me rougit la joue droite. Car ne sachant que faire, je fais du feu, qui m’est inutile. C’est comme les grands hommes, il faut du sublime incompréhensible et cela leur rôtit le cœur comme une tartine que les peuples savourent et lèchent tout comme un sandwich. Voilà une comparaison qui si elle n’est pas des plus suiffées est des plus graissées, car je pensais à la graisse d’oie étalée sur du pain, que je viens de manger il y a environ une demi-heure 2 minutes 3” — 28 goors/72 (suivant le système métrique, car M. Métrique en est l’auteur). Ah pâtin ! plaisantera et plein d’esprit.

Ta lettre était celle de l’homme vertueux, tu y parlais de l’amitié en termes aussi beaux que Seneca. « C’est mon

 

– 75 – homme, c’est mon Seneca, insulter Seneca c’est m’insulter moi-même. » Je connais ton excellent cœur et je n’avais pas besoin de cette effusion pour le savoir, pour l’apprécier. Tu es bon, excellent, plein de générosité, et bon compagnon. Sois-le toujours ; on a beau dire, un cœur est une richesse qui ne se vend pas, qui ne s’achète [pas], mais qui se donne. Qu’avais-tu donc le jour que tu m’as écrit, ignores-tu encore que d’après la poétique de l’école moderne (poétique qui a l’avantage sur les autres de n’en être pas une) tout beau se compose du tragique et du bouffon, cette dernière partie manque dans ta lettre. Si tu étais aussi aimable que moi c’est-à-dire que si tu prenais un format de papier qui fût un peu bonhomme comme le mien, tes lettres seraient doubles en longueur, je les aimerais doublement, j’espère que tu m’écrirais un volume la prochaine fois, avec vignettes, culs-de-lampe, etc., où je veux une masse de facéties, de dévergondage, d’emportement, le tout pêle-mêle en fouillis sans ordre sans style – en vrac comme lorsque nous parlons ensemble et que la conversation va, court, gambade, que la verve vient, que le rire éclate, que la joie vous saccade les épaules et qu’on se roule au fond du cabriolet, comme ce certain jour de convulsive mémoire où nous blaguions sur Léger, avec ses pantoufles du matin, faites avec des vieilles bottes coupées en diagonale, son gilet de franche couleur bronze antique, et ses crachats qui culottaient son parquet de pavés. Voilà de ces jours, de ces délicieuses matinées où nous fumions, où nous causions à Rouen, à Déville, etc., qui vivront avec moi. Je les revois, elles repassent en foule les voilà nous y sommes encore, tant c’est frais, tant c’est d’hier, tant j’entends encore nos paroles sous les feuilles, couchés sur le ventre, la pipe au bec, la sueur sur le front, nous regardant en souriant d’un bon rire du cœur qui n’éclate pas mais qui s’épanouit sur le visage. Ou bien nous sommes au

 

– 76 – coin du feu, toi tu es là à trois pieds à gauche près de la porte, tu as la pincette à la main, tu dégrades ma cheminée, voilà encore un rond tout blanc que tu as fait sur le chambranle. Nous causons du collège, du présent et du passé aussi, ce fantôme qu’on ne touche pas mais qu’on voit, qu’on flaire, comme un lièvre mort, on l’a vu courir, sauter dans la plaine, et le voilà sur la table. L’existence après tout n’est-elle pas comme le lièvre quelque chose de cursif qui fait un bond dans la plaine, qui sort d’un bois plein de ténèbres pour se jeter dans une marnière, dans un grand trou creux ? Mais [c’est] de l’avenir, de l’avenir surtout que nous parlions, Ô l’avenir, horizon rose aux formes superbes, aux nuages d’or, où votre pensée vous caresse, où le cœur part en extase et qui à mesure qu’on s’avance, comme l’horizon en effet car la comparaison est juste, recule, recule et s’en va. Il y a des moments où l’on croit qu’il touche au ciel et qu’on va le prendre avec la main, crac, une plaine, un vallon qui descend, et l’on court toujours emporté par soi-même pour se briser le nez sur un caillou, s’enfoncer les pieds dans la merde ou tomber dans une fosse.

Je fais de la physique, et je crois [que je] passerai bien pour cette partie. Reste ces diables de mathématiques (j’en suis aux fractions, et encore je ne sais guère la table de multiplication, j’aime mieux celle de Jay que celle de multiplication) et le grec. Je te dis adieu pour commencer à préparer le de Corona. J’ai le temps mais je m’y prends d’avance. Lis le marquis de Sade et lis-le jusqu’à la dernière page du dernier volume, cela complétera ton cours de morale et te donnera de brillants aperçus sur la philosophie de l’histoire.

Je fume avec toi le calumet de paix, ce qui veut dire que je vais bourrer ma pipe de caporal.

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