Correspondance - Tome I

Gustave Flaubert · Chapitre 27 sur 50

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Correspondance - Tome I

À Ernest Chevalier ......................................................... 35

Quelle immense position que celle d’un homme ainsi placé devant le monde !

Non, le spectacle de la mer n’est pas fait pour égayer et inspirer des pointes, quoique j’y aie considérablement fumé et pantagruéliquement mangé de la matelote, barbue, laitue, saucissons, oignons, durillons, raves, betteraves, moutons, cochons, gigots, aloyaux.

J’en suis venu maintenant à regarder le monde comme un spectacle et à en rire. Que me fait à moi le monde ? Je m’en importerai peu, je me laisserai aller au courant du cœur et de l’imagination et si l’on crie trop fort je me retournerai peut-être comme Phocion, pour dire quel est ce bruit de corneilles.

T[out] à t[oi].

 

À ERNEST CHEVALIER

Rouen, jeudi 11 octobre 1838.

Non mon cher Ernest je ne t’ai point oublié et c’est dans l’incertitude de savoir où toi-même tu étais que je me suis abstenu de t’écrire. En effet en allant il y a environ une dizaine de jours avec mon père au Vaudreuil, nous nous sommes arrêtés aux Authieux, où le fils Dureau m’a dit qu’il t’avait vu à Elbeuf et je ne savais pas si tu y étais encore ou bien si tu étais parti dans quelque autre contrée porter tes pas et la douce amie qui ne doit jamais te quitter.

Puisque tu seras assez bon garçon pour venir me voir tâche de venir vers la Toussaint, nous serons plus ensemble et je n’aurai pas le collège pour m’embêter – il est vrai que je

– 35 – suis maintenant externe libre ce qui est on ne peut mieux – en attendant que je sois tout à fait parti de cette sacré nom de Dieu de pétaudière de merde de collège. Mais dès maintenant adieu pour toujours aux pions et aux arrêts. Je ferai du Mont Dori tout à mon aise, fumant le matin mon brûle-gueule sur les boulevards et le soir mon cigare sur la place S[ain]t-Ouen et piété à attendre l’heure de la classe au Café National. – Je n’en travaillerai pas moins bien, même plus. Mais je serai moins tiraillé, moins embêté.

J’ai vu ce matin le jeune Paul Malleux à qui j’ai demandé toutes les traductions qu’il possédait pour la classe de rhétorique et ses copies de mathématiques.

Je n’ai rien écrit de neuf depuis que tu m’as vu, j’ai médité, j’ai fait des plans. Mais tout cela si vaguement et avec des formes si peu arrêtées que ce n’est pas la peine de t’en parler.

T’ai-je annoncé le mariage (consommé maintenant) de Chéruel avec Mme Bach ? J’espère que cette dernière ne s’est pas fait attendre longtemps pour se faire renviander. Chéruel n’a pas voulu que la femme de son ami mourût d’onanisme solitaire et il a rebouché le trou en plantant sur pilotis. Ô que Molière a eu raison de comparer la femme à un potage mon cher Ernest. Bien des gens désirent en manger. Ils s’y brûlent et d’autres viennent après.

J’ai assez caleusé ces vacances et j’ai peu lu d’histoire, pour mieux dire pas du tout. J’avais même emprunté à l’homme aux études le théâtre suédois et italien moderne dont je n’ai pas ouvert une page.

J’ai lu dernièrement l’Uscoque de G. Sand ; tâche de te procurer ce roman et tu verras que cet Uscoque est un

 

– 36 – homme qui mérite ton estime. – Je suis à moitié des Confessions de J.-J. Rousseau, c’est admirable. Voilà la vraie école de style.