Correspondance - Tome I

Gustave Flaubert · Chapitre 31 sur 50

Pages du PDF

Correspondance - Tome I

À Ernest Chevalier ......................................................... 42

Adieu, mon cher Ernest, porte-toi bien. Donne [des] poignées de main pour moi à Pagnerre et à Alfred.

t[out] à t[oi].

As-tu vu Malleux ? — il est à Paris avec sa petite maman qui je crois ne voudra pas l’y laisser.

— Chaque jour je suis embêté par l’agent de police qui veut à toute force que je le fasse sortir souvent, et qui m’emmerde à crever. Au reste je ne l’écoute guère – et je l’envoie chier si bien que je n’ai été le chercher qu’une fois la semaine.

Je me dispute depuis 3 ou 4 jours, sous [le] p[ère] Magnier, avec un élève de chez Eudes. J’ai eu surtout deux disputes où j’ai été magnifique. Tous les élèves de mon banc en étaient émus du boucan que je faisais. J’ai commencé par dire que je me distinguais par ma haine des prêtres et à chaque classe c’est une nouvelle répétition. J’invente sur le compte de l’abbé Eudes et de Julien les plus grosses et absurdes cochonneries, le pauvre dévot en a la gueule bouleversée, l’autre jour il en suait.

 

À ERNEST CHEVALIER

[Rouen,] mercredi 26 décembre 1838.

Je t’ai dit, je crois, que j’étais fort occupé et tu me fais là-dessus des demandes auxquelles je serais bien embarrassé de répondre. Ce qu’il [y] a de sûr, maintenant, et aujourd’hui principalement c’est que je m’emmerde dans la perfection. Depuis 7 à 8 jours je n’ai le cœur de travailler à quoi que ce soit ; tu sais que l’homme a ainsi parfois des

– 42 – moments étranges de lassitude : la vie est si pesante que ceux-mêmes pour qui le fardeau doit être le moins lourd en sont souvent accablés ! Il y a bientôt une semaine que j’ai laissé de côté les études historiques et pour quoi faire ? Que sais-je ? rien du tout. À peine si j’ai le courage de fumer. J’ai le cœur rempli d’un grand ennui. Chose étrange ! et il y a quinze jours j’étais dans le meilleur état du monde.

Ce changement tient peut-être au genre d’œuvre dont je m’occupais il y a quelque temps. Je ne sais si je t’ai dit que je faisais un mystère : c’est quelque chose d’inouï, de gigantesque, d’absurde, d’inintelligible pour moi et pour les autres. Il fallait sortir de ce travail de feu où mon esprit était tendu dans toute sa longueur, pour m’appliquer aux Essais de M. Guizot, capables de faire sécher sur pied tout l’Olympe. Juge de la brusque transition ! et de la torture d’un malheureux homme qui descend des plus hautes régions du ciel pour s’appliquer à des choses abstraites, exactes, mathématiques pour ainsi dire. Maintenant je ne sais s’il faut continuer mon travail qui ne m’offre que difficultés insurmontables et chutes dès que j’avance. Ô l’art, l’art, déception amère, fantôme sans nom qui brille et qui vous perd. — Ou bien continuer à m’emmerder dans les faits ou des considérations sur l’histoire, les hommes, le plan de la Providence, mille choses dont on ne se doute guère…

Passons à un autre chapitre, car si je t’ennuie autant que moi-même, c’est assez.

— Tu m’as dépeint l’agent au naturel, c’est là la masse, la pâte de notre M[onsieu]r. Mais je ne m’en gêne guère et je ne le fais sortir environ que tou[te]s les 3 semaines. C’est déjà trop. Te rappelles-tu comme il nous était à charge l’an passé. Crrrrristi oui comme dit le tourlourou.

 

– 43 –

Diras-tu encore, mon cher Ernest, que je t’écrase de ma supériorité ? J’ai la supériorité d’un fameux imbécile. Tu peux au reste en juger par ma lettre, je sens moi-même toutes les choses qui sont faibles en moi, tout ce qui me manque tant pour le cœur que pour l’esprit – encore plus peut-être (si la vanité ne m’abuse) pour ce dernier, – il y a des endroits où je m’arrête tout court, cela me fut bien pénible récemment encore, dans la composition de mon mystère, où je me trouvais toujours face à face devant l’infini. Je ne savais comment exprimer ce qui me bouleversait l’âme.

Encore moins que tout cela, toutes mes actions sont empreintes de poésie, de libéralité et d’intelligence (quand tu m’en donneras une explication tu auras fait une riche découverte). Ainsi 1° poésie pour uriner ; 2° libéralité pour foirer ; 3° intelligence pour dormir. Non, non, non, et mille fois non, au contraire c’est l’amitié qui t’abuse et qui te fait voir dans mes actions une haute grandeur où il n’y a qu’un intarissable orgueil. Car depuis que vous n’êtes plus avec moi toi et Alfred je m’analyse davantage moi et les autres. – Je dissèque sans cesse, cela m’amuse et quand enfin j’ai découvert la corruption dans quelque chose qu’on croit pur, et la gangrène aux beaux endroits, je lève la tête et je ris. Eh bien donc je suis parvenu à avoir la ferme conviction que la vanité est la base de tout, et enfin que ce qu’on appelle conscience n’est que la vanité intérieure. Oui quand tu fais l’aumône il y a peut-être impulsion de sympathie, mouvement de pitié, horreur de la laideur et de la souffrance, égoïsme même, mais plus que tout cela tu le fais pour pouvoir te dire : je fais du bien, il y en a peu comme moi, je m’estime plus que les autres, pour pouvoir te regarder comme supérieur par le cœur, pour avoir enfin ta propre estime, celle que tu préfères à toutes les autres. S’il y

– 44 – a là-dedans quelque chose qui te paraisse obscur, je te l’expliquerai plus au long. Cette théorie me semble cruelle, et moi-même elle me gêne. – D’abord elle paraît fausse, mais avec plus d’attention je [sens qu’elle est vraie].