Correspondance - Tome I

Gustave Flaubert · Chapitre 47 sur 50

Pages du PDF

Correspondance - Tome I

À Ernest Chevalier ......................................................... 74

À ERNEST CHEVALIER

[Rouen,] mercredi soir. [18 décembre 1839.]

L’ennui que j’ai t’a paru plus grand qu’il n’existe, tout malheur en est ainsi, c’est comme une montagne qu’on voit de loin : quelque douce que soit sa pente elle nous semble escarpée jusqu’à pic, impossible à gravir, et il se fait pourtant qu’en allant toujours on se trouve enfin l’avoir escaladée. Peut-être quand je t’ai écrit ma lettre (du reste je ne me la rappelle pas maintenant) étais-je dans un moment sombre, cela m’arrive quelquefois quand je suis étendu dans mon fauteuil au coin du feu à penser, à rêver. Le Peut-être de Rabelais et le Que say-je de Montaigne, tous deux sont si vastes qu’on s’y perd. Et puis je deviens bête à tuer.

Et toi bâtin, au lieu de perdre deux feuilles de papier à me moraliser en quelque sorte, raconte-moi plutôt des blagues, des bonnes facéties […], car après tout c’est la meilleure chose, la plus simple, la plus douce. Ah ! si ma vie pouvait aussi être si douce, si simple, si mes ans pouvaient tomber doucement, comme les plumes de la colombe qui s’envolent tranquillement dans les vents et sans être brisés, doucement, doucement.

Si tu veux apprendre des nouvelles, ou tout au moins une nouvelle, je t’apprendrai que je ne suis plus au collège et comme je suis tellement fatigué des détails de mon histoire et que j’en suis tanné je te renvoie à Alfred pour la narration. Je vais donc me préparer au baccalauréat ferme, mais pour commencer je suis d’une paresse extrême et je ne fais que dormir. J’aurais besoin plus que jamais, comme tu vois, de tes cahiers de philosophie, de physique et de mathématiques, tâche de me les envoyer par le commissionnaire de ton pays, n’oublie pas, bâtin.

– 74 –