Correspondance - Tome I

Gustave Flaubert · Chapitre 43 sur 50

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Correspondance - Tome I

À Ernest Chevalier ......................................................... 67

Adieu, mon vieux, bonne santé, ne m’oublie pas. Tout à toi.

Ma sœur va de mieux en mieux, quoique toujours au régime.

Ne m’oublie pas auprès de tes excellents parents.

 

À ERNEST CHEVALIER

[Rouen,] dimanche matin, 20.

[20 octobre 1839.]

J’avais mal à la tête quand ta lettre est venue, il y a un quart d’heure et le mal de tête s’est passé : je suis réjoui, enchanté, charmé. Tu viens donc dans quinze jours, avant quinze jours. Je t’y invite, tu y as ta chambre, ton lit, du feu déjà qui brûle à la cheminée, la table servie, une pipe bourrée, des bras tout ouverts pour t’embrasser. Nous t’attendons tous avec impatience, comme nous en aurons à nous dire ! Alfred est à Rouen et ne repart pour Paris que vers le 12 novembre. Tu le verras donc. Nous ferons un trio intéressant. D’autant plus que la Toussaint me semble bien tomber et si je ne me trompe j’aurais à peu près trois jours pleins à te donner. Comme il y aura des crachats dans la cheminée ! Quelle salive juteuse ! Quels sirops de pipe ne

– 67 – nous reviendront pas au bec ! – Achille arrive vendredi prochain, tu le verras à Rouen marié et revenu d’Italie, sans doute avec quelques onces de semence d’évaporées ! Maintenant, monseigneur, touchons un point délicat, du moins fort important. Je te prie, au nom de mon amitié et au nom de l’amour de ton excellente mère, de ne te point faire illusion sur ta vigoureuse constitution et quand même vigoureuse [il] y aurait, de ne point lui donner les prodigieuses secousses qui l’ont si ébranlée. Tu pourrais à la fin si bien faire que la machine craquât. Je te conseille de te soigner, […].

L’Ottoman a passé hier un examen de baccalauréat et a été reçu. C’était peut-être la 6e fois, il disait que c’était la 2e mais qui pense pis pense souvent juste. Quand j’en serai là je me regarderai comme un Dieu et j’emmerderai le collège de la meilleure grâce du monde. Voilà tout ce que je sais à te dire pour le présent. Si tu veux quelque chose encore je te dirai en litanie tous les ennuis de mon collège. Et la philosophie, les mathématiques, la physique, tout ce pouding-là me fait mal au cœur et tu feras diversion par ta venue, je t’en remercie d’avance car pour la classe, « nous la lairons-là pour le coup s’il vous plaît » comme dit le sieur de Montaigne.

Sais-tu que « l’homme aux études historiques » ce couillon de première volée, cet historien de premier mérite (s’il lisait cela quelle lèvre inférieure n’allongerait-il pas ?) va publier un livre relatif à l’histoire de Normandie (toujours), édition de luxe, vignettes, culs-de-lampe et fesses de quinquet, portrait de l’auteur, vers latins en tête à sa louange, éloge critique et papier blanc. Ce sera beau, superbe. Après tout, ce sera peut-être un bon livre que personne ne lira. Si ce n’est quelques brutes qui s’occupent

– 68 – d’histoire comme moi par exemple. Vaudrait mieux lire, après tout, lire Tacite racontant la vie de Tibère ou le sournois facétieux, celle [de] Caligula le Grand ou les délices du genre humain, Néron ou l’homme de bonne société. Mais pourquoi pas Chéruel aussi parlant de Jeanne d’Arc avec une déclamation contre le sieur de Voltaire, sans doute, et son estimable Pucelle ? – Toujours l’histoire des Lilliputiens avec le Géant. Les crétins veulent lui cracher au nez et n’atteignent pas seulement la semelle de ses bottes.