Correspondance - Tome I

Gustave Flaubert · Chapitre 37 sur 50

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Correspondance - Tome I

Caroline Flaubert à Son Frère Gustave ............. 56

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

[Paris, 15 mai 1839.]

Bonhomme, nos places sont retenues et nous arrivons demain soir à Rouen. Si papa n’était pas trop occupé, il serait bien aimable s’il venait nous chercher au Pont de l’Arche. C’est donc demain, cher Boun, que je t’embrasserai et que tu me lécheras. Mon piano est acheté et on l’enverra jeudi. J’en ai choisi un avec un gros son exprès pour te plaire. Nous allons aujourd’hui aux Français pour voir Rachel. Lundi, nous avions une loge, mais la future émeute a fait fermer tous les théâtres et nous avons été obligées de nous en retourner à l’hôtel la tête basse.

Adieu, je suis obligée de finir ici ma lettre pour aider à maman à faire les paquets. Embrasse le gros père pour moi. À demain soir, au Pont de l’Arche. Nous ratonnerons. Si tu peux amener Néo, tu me feras un plaisir excessif, car tu sais, on n’aime pas à être éloigné des siens.

Ton Rat et ta sœur respectueuse,

CAROLINE.

Mercredi 11 heures.

 

À ERNEST CHEVALIER

[Rouen,] onze heures, vendredi [31 mai 1839].

C’est demain qu’on se marie. C’est dans la nuit du 1er au 2 juin que le baisage va commencer et que les doux craquements du lit, par la nuit obscure, indiqueront les plaisirs matrimoniaux.

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Je suis dans une atmosphère de dîners. Mercredi dernier Achille nous a payé son dîner d’adieu chez Jay. Le grand homme d’Orlowski l’avait commandé d’une façon pas trop canaille : le frappé c’était l’ordinaire, à cinq nous avons bu 7 [bouteilles] de champ[agne] frap[pé], 1 de Madère, 1 de Chambertin. Hier chez la mère Lormier je me suis foutu un[e] culot[te], demain j’y déjeune, j’y dîne, je recommence à m’empiffrer. Dimanche c’est à la maison iterum et le dimanche suivant, iterum. Ter quaterque beatus qui sic dinare possit !

Et avec tout cela je m’ennuie, je m’emmerde. J’ai le cœur plus vide qu’une botte. Je ne puis ni lire ni écrire ni penser. Il y a de beaux ans que je n’ai touché à un livre d’histoire. Merde pour l’homme aux études.

Les historiens, les philosophes, les savants, les commentateurs, les philologues, les vidangeurs, les ressemeleurs, les mathématiciens, les critiques, etc., de tout ça j’en fais un paquet et je les jette aux latrines.

Vivent les poètes, vivent ceux-là qui nous consolent dans les mauvais jours, qui nous caressent, qui nous embrasent. Il y a plus de vérité dans une scène de Shakespeare, dans une ode d’Horace ou d’Hugo, que dans tout Michelet, tout Montesquieu, tout Robertson.

Adieu, écris-moi vite. Je te donnerai des détails sur…

Alfred part mardi prochain.

 

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