David Golder

Irène Némirovsky · Chapitre 1 sur 30

Pages du PDF

David Golder

Chapitre Premier

 

 

– Non, dit Golder.

Il leva brusquement l’abat-jour, de façon à rabattre toute la lumière de la lampe sur le visage de Simon Marcus, assis en face de lui, de l’autre côté de la table. Un moment, il regarda les plis, les rides, qui couraient sur toute la longue figure foncée de Mar-cus, dès que remuaient ses lèvres ou ses paupières, comme sur une eau sombre, agitée par le vent. Mais les yeux lourds, en-dormis d’Oriental, demeuraient calmes, ennuyés, indifférents. Un visage clos comme un mur. Golder abaissa avec précaution la tige de métal flexible qui soutenait la lampe.

– À cent, Golder ? Tu as bien compté ? C’est un prix, dit Marcus.

Golder murmura de nouveau :

– Non.

Il ajouta :

– Je ne veux pas vendre.

Marcus rit. Ses longues dents brillantes, pavées d’or scintil-laient bizarrement dans l’ombre.

– En 1920, quand tu les as achetées, tes fameuses pétroli-fères, ça valait quoi ? demanda-t-il de sa voix nasillarde, iro-nique, qui traînait sur les mots.

– J’ai acheté à quatre cents. Si ces cochons de Soviets avaient rendu les terrains nationalisés aux pétroliers, c’était une belle affaire. J’avais Lang et son groupe derrière moi. Déjà, en

– 4 –

1913, la production journalière de Teïsk était de dix mille tonnes… Pas de bluff. Après la conférence de Gênes mes actions sont tombées d’abord de 400 à 102, je me rappelle… Puis… Il fit un geste vague de la main : mais j’ai gardé… En ce temps-là on avait de l’argent.

– Oui. Maintenant, tu te rends compte que des terrains pé-trolifères en Russie, en 1926, pour toi, c’est de la merde ? Hein ! Tu n’as pas les moyens ni le désir d’aller les exploiter personnel-lement, j’imagine ?… Tout ce qu’on peut en faire, c’est gagner quelques points en créant des mouvements de Bourse… Cent, c’est un bon prix.

Golder frotta longuement ses paupières enflées, brûlées par la fumée qui emplissait la pièce.

Il dit de nouveau, plus bas :

– Non, je ne veux pas vendre. Seulement, quand le Tübin-gen Pétroleum aura conclu cet accord pour la concession de Teïsk, auquel tu penses, alors je vends.

Marcus prononça une sorte de « Ah, oui » étouffé, et ce fût tout. Golder dit avec lenteur :

– L’affaire que tu mènes derrière mon dos depuis l’année dernière, Marcus, celle-là même… On t’offrait un bon prix pour mes actions, une fois l’accord signé ?

Il se tut, car le cœur lui battait presque douloureusement, comme à chaque victoire. Marcus écrasa lentement son cigare dans le cendrier plein.

– S’il dit part à deux, pensa brusquement Golder, il est fou-tu.

Il inclina la tête pour mieux écouter la voix de Marcus.

Il y eut un court silence, puis Marcus dit :

– 5 –

– Est-ce qu’on joue par moitié, Golder ?

Golder serra les mâchoires :

– Quoi ? Non.

Marcus murmura en baissant les cils :

– Ah, il ne faut pas avoir un ennemi de plus, Golder. Tu en as bien suffisamment.

Ses mains serraient le bois de la table et remuaient faible-ment avec un petit crissement d’ongles, rapide et aigu. Éclairés par la lumière de la lampe, les longs doigts maigres, blancs, chargés de lourdes bagues, brillaient sur l’acajou du bureau Empire ; ils tremblaient légèrement. Golder sourit.

– Tu n’es plus très dangereux, à présent, mon petit…

Marcus se tut un moment, examinant avec application ses ongles peints.

– David… part à deux !… Hein !… On est associés depuis vingt-six ans. On passe l’éponge, et on recommence. Si tu avais été ici en décembre, quand Tübingen m’a parlé…

Golder tordit nerveusement la corde du téléphone, l’enroula autour de ses poignets.

– En décembre, répéta-t-il avec une grimace : oui… tu es bien bon… seulement…

Il se tut. Marcus savait aussi bien que lui qu’en décembre il cherchait des capitaux en Amérique, pour la « Golmar », cette affaire qui les liait depuis tant d’années, comme un boulet de forçat. Mais il ne dit rien. Marcus continuait :

– David, il est encore temps… Il vaut mieux, crois-moi… On traite ensemble avec les Soviets, veux-tu ? L’affaire est diffi-cile. Pour les commissions, pour les bénéfices, part à deux par-

– 6 – tout, hein ?… C’est loyal, j’espère ?… David ?… Hein !… autre-ment, mon petit…

Il attendit un instant une réponse, un acquiescement, une injure, mais Golder respirait avec peine et demeurait muet. Marcus souffla :

– Dis donc, il n’y a pas que la Tübingen au monde…

Il toucha le bras inerte de Golder comme s’il voulait l’éveiller. « Il y a d’autres Sociétés plus jeunes, et de… d’un ca-ractère plus spéculatif, dit-il en cherchant ses mots, qui n’ont pas signé l’accord de 1922 sur les pétroles et qui se foutent des anciens ayant-droits, de toi par conséquent… Ceux-là pour-raient…

– L’Amrum Oil ? dit Golder.

Marcus grinça :

– Tiens, tu sais ça aussi ? Eh bien, écoute, mon vieux, je re-grette, mais les Russes signeront avec l’Amrum. Maintenant, puisque tu refuses de marcher, tu peux garder tes Teïsk jusqu’au Jugement dernier, tu peux te coucher avec tes Teïsk dans la tombe… »

– Les Russes ne signeront pas avec l’Amrum.

– Ils ont signé, clama Marcus.

Golder fit un mouvement de la main.

– Oui. Je sais. Un accord provisoire. Il devait être ratifié par Moscou dans un délai de quarante-cinq jours. Hier. Mais, comme il n’y a rien eu de fait encore une fois, tu t’es inquiété, tu es venu essayer avec moi de nouveau…

Il acheva très vite, en toussant.

– Je vais t’expliquer. Tübingen, n’est-ce pas ? l’Amrum lui a déjà soufflé des champs de pétrole en Perse, il y a deux ans.

– 7 –

Alors, cette fois-ci, je crois qu’il aimerait mieux crever que de céder. Jusqu’à présent, ça n’a pas été difficile, d’ailleurs ; on a offert davantage au petit Juif qui traitait avec toi pour les So-viets. Téléphone à présent, tu verras…

Marcus, tout à coup, cria d’une voix bizarre, pointue, comme celle d’une vieille femme hystérique :

– Tu mens, cochon !

– Téléphone, tu verras.

– Et… le vieux… Tübingen… il sait ?

– Oui. Naturellement.

– C’est toi qui as fait ça, canaille, crapule !

– Oui. Qu’est-ce que tu veux, rappelle-toi… L’année der-nière, dans l’affaire du pétrole de Mexique, il y a trois ans avec le mazout, les beaux millions qui ont passé de ma poche dans ta poche ? Qu’est-ce que j’ai dit ? Je n’ai rien dit. Et puis… Il sem-bla chercher encore des arguments, les réunir dans son esprit, puis il les repoussa d’un mouvement d’épaules.

« Les affaires », murmura-t-il avec simplicité, comme s’il eût nommé un dieu redoutable.

Marcus, immédiatement, se tut. Il prit sur la table un pa-quet de cigarettes, l’ouvrit, frotta l’allumette avec application. « Pourquoi est-ce que tu fumes ces sales Gauloises, Golder, riche comme tu es ? » Ses doigts tremblaient très fort. Golder les regardait sans rien dire comme s’il mesurait la vie aux der-niers tressaillements d’une bête blessée.

– J’avais besoin d’argent, David, dit Marcus tout à coup d’une voix différente. Une grimace brusque lui tordit un coin de la bouche : je… j’ai terriblement besoin d’argent, David… Tu ne veux pas… me laisser gagner un peu ?… Est-ce que tu ne crois pas que…

– 8 –

Golder buta sauvagement l’air du front.

– Non.

Il vit les mains pâles se nouer, se lier l’une à l’autre, entre-laçant les doigts crispés, enfonçant les ongles dans la chair.

– « Tu me ruines », dit enfin Marcus d’une voix sourde et étrange.

Golder, les yeux obstinément baissés, ne répondait rien. Marcus hésita, puis se leva, repoussa doucement sa chaise.

– Adieu, David. Quoi ? jeta-t-il tout à coup dans le silence avec une force extraordinaire.

– Rien. Adieu, dit Golder.

 

– 9 –