David Golder

Irène Némirovsky · Chapitre 3 sur 30

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David Golder

Chapitre III

 

 

Le téléphone, au chevet de Golder, éclata brusquement en une longue sonnerie, aigre, interminable, mais Golder dormait : il avait au matin un sommeil pesant et profond comme la mort. Enfin il ouvrit les yeux en gémissant sourdement, saisit le récep-teur : « Allô, allô… »

Un moment il continua à crier « Allô, allô », sans recon-naître la voix de son secrétaire, puis il entendit :

– Monsieur Golder… Mort… M. Marcus est mort…

Il se taisait. La voix répéta :

– Allô, vous n’entendez pas ? M. Marcus est mort.

– Mort, répéta Golder lentement, tandis qu’un petit frisson étrange glissait entre ses épaules, mort… ce n’est pas pos-sible… »

– C’est cette nuit, Monsieur… Rue Chabanais… Oui, dans une maison… Il s’est tiré un coup de revolver dans la poitrine. On dit… » Golder coucha doucement le récepteur entre les draps et appuya la couverture dessus comme s’il voulait étouffer la voix qu’il entendait ronronner encore comme une grosse mouche captive.

Enfin, elle se tut.

Golder sonna.

– Préparez-moi mon bain, dit-il au domestique qui venait d’entrer avec le courrier et le plateau du déjeuner, un bain froid.

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– Est-ce que je mets le smoking de Monsieur dans la va-lise ?

Golder fronça nerveusement les sourcils.

– Quelle valise ? Ah oui, Biarritz… Je ne sais pas, je partirai demain, peut-être, ou plus tard, je ne sais pas…

Il jura à voix basse, murmura : « Il faudra aller chez lui demain… Mardi l’enterrement, sans doute… Nom de Dieu… » Le domestique, dans la pièce voisine, faisait couler l’eau dans la baignoire. Il but une gorgée de thé brûlant, ouvrit quelques lettres au hasard, puis il précipita le tout à terre et se leva. Dans la salle de bains il s’assit, croisa sur ses genoux les pans de sa robe de chambre et regarda couler l’eau d’un air absorbé et maussade en tressant d’un mouvement machinal les glands de sa cordelière de soie.

– Mort… mort…

Peu à peu un sentiment de colère l’envahissait. Il haussa les épaules, grommela avec haine : « mort… est-ce qu’on meurt ? si moi, je…

– Le bain est prêt, Monsieur, dit le domestique.

Golder, demeuré seul, s’approcha de la baignoire, trempa la main dans l’eau, l’y laissa ; tous ses mouvements étaient ex-traordinairement lents et vagues, inachevés. L’eau froide glaçait ses doigts, ses bras, son épaule, mais il ne bougeait pas, la tête courbée, regardant d’un air stupide le reflet de l’ampoule élec-trique, pendue au plafond, qui brillait et remuait dans l’eau.

– Si moi, je…, répéta-t-il.

De vieux souvenirs oubliés se levaient au fond de lui, obs-curs, étranges… Toute une dure existence, ballottée, difficile… Aujourd’hui la richesse, demain, plus rien. Puis recommencer… Et encore recommencer… Ah oui, vraiment, s’il avait dû faire ça, il y a longtemps… Il se redressa, secoua machinalement sa main

– 14 – mouillée, vint s’appuyer à la fenêtre, présentant alternativement à la chaleur du soleil ses mains glacées. Il hochait la tête, disait à haute voix : « Oui, vraiment, à Moscou, par exemple, ou bien à Chicago… » et son esprit, malhabile au rêve, reformait le passé en petites images sèches et courtes. Moscou… quand il n’était qu’un petit Juif maigre, aux cheveux roux, aux yeux perçants et pâles, les bottes trouées, les poches vides… Il dormait sur les bancs, dans les squares, par ces sombres nuits du commence-ment de l’automne, si froides… Il lui semblait encore, après cin-quante années écoulées, sentir au fond de ses os l’humidité pé-nétrante des premiers brouillards, épais, blancs, qui collent au corps et laissent sur les vêtements une sorte de givre raide et glacé… Les tempêtes de neige, en mars, le vent…

Et Chicago… le petit bar, le gramophone qui nasillait et grinçait une vieille valse d’Europe, cette sensation de faim dévo-rante, tandis que l’odeur de la cuisine chaude souffle au visage. Il ferma les yeux et revit avec une précision extraordinaire la face noire et luisante d’un nègre ivre ou malade, qui criait, cou-ché dans un coin, sur une banquette, avec des hululements plaintifs, comme un hibou. Et encore… Ses mains, à présent, brûlaient. Il les posa avec précaution à plat sur la vitre, puis les ôta, remua les doigts, frotta doucement les paumes l’une contre l’autre.

– Idiot, murmura-t-il, comme si le mort eût pu l’entendre, idiot… pourquoi as-tu fait ça ?

 

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