David Golder
Chapitre XI
La femme de chambre de Joyce entr’ouvrit doucement la porte.
– C’est Mademoiselle qui m’envoie, dit-elle à Gloria qui la regardait avec une expression de froid mécontentement, Ma-demoiselle est prête et réclame Monsieur pour lui faire voir sa robe.
Golder, immédiatement, se leva.
– Elle est ennuyeuse, cette petite, murmura Gloria, du bout des lèvres, d’un ton agacé et hostile, et toi, tu la gâtes, comme un vieil amoureux. Tu es ridicule.
Mais déjà Golder s’en allait ; elle haussa les épaules à la dé-robée.
– Au moins, fais-la se dépêcher, au nom du Ciel ! Quand je l’attends dans la voiture, elle est encore à tourner devant son miroir. Un joli numéro que tu as là, va, je te préviens… Tu as vu comme elle se tient avec les hommes ? Tu peux la prévenir que si elle n’est pas prête dans dix minutes, je pars sans elle. Arran-gez-vous.
Golder, sans répondre, sortit. Dans la galerie il s’arrêta, respira en souriant le parfum de Joyce tellement tenace et péné-trant qu’il embaumait l’étage entier comme un bouquet de roses.
Elle reconnut le pas lourd qui faisait crier le parquet sous son poids et appela :
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– C’est toi ? Entre Dad…
Elle se tenait debout devant la grande glace dans sa chambre illuminée, agaçant du pied Jill, le petit chien pékinois aux poils d’or. Elle sourit, inclina de côté sa jolie tête, demanda :
– Dad, tu aimes ma robe ?
Elle était vêtue de blanc et d’argent. Comme il l’admirait complaisamment, elle désigna du menton, avec une petite gri-mace, son cou pur et fort, ses épaules admirables.
– Je ne suis pas assez décolletée, tu ne trouves pas ?
– On peut t’embrasser ? demanda Golder.
Elle s’approcha de lui, tendit une joue délicatement fardée, le coin de sa bouche peinte.
– Tu te maquilles trop, Joy.
– Il faut bien. J’ai les joues toutes blanches. Je veille trop, je fume trop, je danse trop, dit-elle avec indifférence.
– Naturellement… Les femmes sont idiotes, grommela Golder, et toi, tu es folle par-dessus le marché…
– J’aime tant danser, murmura-t-elle en fermant à demi les paupières. Ses belles lèvres frémissaient.
Elle demeurait debout devant lui, lui abandonnant ses mains, mais les grands yeux étincelants ne le regardaient pas ; ils se contemplaient dans la glace, placée derrière lui. Il dissi-mula mal un sourire.
– Joyce ! Tu es encore plus coquette qu’avant, ma pauvre fille ! D’ailleurs, ta mère m’avait prévenu…
Elle cria vivement :
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– Elle est bien plus coquette que moi, elle, et elle est sans excuse, elle est vieille et laide, tandis que moi !… Je suis belle, n’est-ce pas Dad ?
Golder lui pinça la joue en riant.
– Ah, j’espère bien !… Je n’aimerais pas une fille laide… Il s’arrêta tout à coup et pâlit en portant la main à son cœur, il souffla un instant, les yeux élargis d’une brusque épouvante, puis soupira, laissa retomber son bras… La douleur s’était effa-cée… mais avec lenteur, comme à regret… Il repoussa Joyce, prit son mouchoir, essuya longuement son front, ses joues froides.
– Donne-moi à boire, Joyce…
Elle appela la femme de chambre dans la pièce voisine qui apporta un verre d’eau ; il but avidement. Joyce avait pris son miroir et elle arrangeait ses cheveux en chantonnant.
– Daddy, qu’est-ce que tu m’as acheté ?
Il ne répondit pas. Elle revint vers lui, sauta sur son genou.
– Daddy, Daddy, regarde-moi, voyons, qu’est-ce que tu as ? réponds ! Ne me taquine pas…
Machinalement il prit son portefeuille, lui mit quelques bil-lets de mille francs dans la main.
– C’est tout ?
– Oui. Ça ne te suffît pas ? murmura-t-il en s’efforçant de rire.
– Non. Je veux une auto neuve.
– Comment ? Et la tienne ?
– Elle m’ennuie, elle est trop petite… Je veux une Bugatti. Je veux aller à Madrid avec…
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Elle s’interrompit brusquement.
– Avec qui ?
– Des amis…
Il haussa les épaules.
– Ne dis pas de sottises…
– Ce n’est pas une sottise… Je veux une voiture neuve…
– Eh bien, tu t’en passeras…
– Non, Daddy, Daddy darling… Donne-moi une auto neuve, donne-la moi dis… Je serai sage… Daphné Mannering en a une belle que Behring lui a donnée…
– Les affaires sont mauvaises… L’année prochaine…
– On me dit toujours ça, à moi !… Je m’en fiche bien, par exemple, arrange-toi !…
– Assez ! Tu m’ennuies, cria enfin Golder impatienté.
Elle se tut, sauta à terre, puis réfléchit, revint se frotter contre lui.
– Daddy… Mais si tu avais beaucoup d’argent, tu me l’achèterais ?
– Quoi ?
– L’auto…
– Oui.
– Quand ?
– Tout de suite. Mais je n’ai pas d’argent. Fiche-moi la paix.
Joyce poussa un cri joyeux.
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– Je sais ce qu’on va faire alors ! Nous irons au cercle cette nuit… Je te ferai gagner… Hoyos dit toujours que je porte chance. Tu m’achèteras ma voiture demain !
Golder secoua la tête.
– Non. Tout de suite après le dîner je rentre. Tu ne te rends pas compte que j’ai passé la nuit dans le train ?
– Qu’est-ce que ça fait ?
– Je suis malade aujourd’hui, Joy…
– Toi ? Tu n’es jamais malade…
– Ah, tu crois ?
Elle demanda tout à coup :
– Dad ? il te plaît, Alec ?
– Alec ? répéta Golder : Ah, oui, le petit… Il est gentil…
– Tu aimerais me voir Princesse ?
– Ça dépend…
– On m’appellerait Altesse Impériale…
Elle vint se placer sous le lustre allumé, rejetant en arrière sa fine tête d’or.
– Regarde-moi bien, Dad… Ça m’irait, ce rôle-là ?
– Oui, murmura Golder avec un secret mouvement d’orgueil qui lui fit battre brusquement, presque douloureuse-ment le cœur : oui… Ça t’irait bien, ma fille…
– Tu donnerais beaucoup d’argent pour ça, Dad ?
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– Ça coûte donc si cher ? demanda Golder, son dur et rare sourire tordant légèrement le coin de ses lèvres : ça m’étonnerait… Les princes, à présent, courent les rues…
– Oui, mais celui-là, je l’aime… Une expression passionnée et profonde pâlit son visage jusqu’aux lèvres.
– Tu sais qu’il n’a rien, pas un sou ?…
– Je sais. Mais je suis riche.
– Nous verrons.
– Ah, dit brusquement Joyce, vois-tu, c’est que moi, sur cette terre il me faut tout, ou autrement j’aimerais mieux mou-rir ! Tout ! Tout ! répéta-t-elle avec son regard ardent, impé-rieux ; je ne sais pas comment elles font, les autres !… Daphné, elle couche avec le vieux Behring pour de l’argent… Moi, il me faut l’amour, la jeunesse, tout au monde !…
Il soupira :
– L’argent…
Elle l’interrompit avec un geste emporté et joyeux.
– L’argent… L’argent aussi, naturellement, ou plutôt les belles robes, les bijoux !… tout, je te dis, mon pauvre Dad !… J’aime si follement tout cela ! Je désire tellement être heureuse, si tu savais ! Ou bien, j’aimerais mieux mourir, je te jure !… Mais je suis bien tranquille ! J’ai toujours eu tout ce que je vou-lais au monde !…
Golder baissa la tête, puis murmura, en s’efforçant de sou-rire :
– Ma pauvre Joyce, tu es folle… Tu as été amoureuse de quelqu’un depuis l’âge de douze ans, je crois…
– Oui, mais cette fois… – elle lui jeta un regard lourd et bu-té – Je l’aime… Donne-le moi, Dad…
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– Comme l’auto ?
Il sourit sans gaieté :
– Allons, viens, mets ton manteau, descendons…
Dans la voiture Gloria, chargée de bijoux, raide et scintil-lante dans l’ombre comme une idole barbare et Hoyos les atten-daient.
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