David Golder
Chapitre XXVII
« Les deux parties contractantes conviennent de conclure l’accord, en ce qui concerne les concessions, dans un délai de trente jours, à partir de la ratification du présent traité… »
Les dix hommes, assis autour de la table, regardèrent Gol-der.
– Oui, allez, murmura-t-il.
« Aux conditions suivantes… »
Golder agita nerveusement la main devant son visage, chassant avec effort une fumée épaisse qui lui emplissait la bouche. Par moments, la figure de l’homme qui lisait, en face de lui, pâle, tout en angles et en creux, avec le trou noir des lèvres ouvertes, lui paraissait à peine distincte, comme une tache de couleur à demi-dissoute dans la fumée.
Une odeur de fort tabac russe, de cuir, de sueur humaine, imprégnait l’air.
Depuis la veille, ces dix hommes n’arrivaient pas à s’entendre sur la rédaction définitive du contrat. Et auparavant, la discussion avait duré dix-huit semaines.
Il regarda l’heure à son poignet, mais la montre s’était arrê-tée. Il jeta un coup d’œil à la fenêtre. À travers les vitres encras-sées, on voyait le jour se lever sur Moscou. C’était une matinée d’août très belle, mais qui avait déjà la transparente pureté gla-cée des premières aubes d’automne.
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« Le Gouvernement Soviétique accordera à la Tübingen Pé-troleum C° une concession s’élevant aux 50 % des terrains pé-trolifères compris entre la région de Teïsk et la plaine dite des Aroundgis, décrits dans le mémorandum présenté par le délé-gué de la Tübingen Pétroleum C°, à la date du 2 décembre 1925. Chaque champ pétrolifère ainsi concédé sera d’une superficie rectangulaire, l’étendue de chacun ne dépassera pas 40 dessia-tines et ils ne seront pas mitoyens…
Golder fit un mouvement.
– Voulez-vous relire ce dernier article, s’il vous plaît ? de-manda-t-il en serrant les lèvres.
« Chaque champ pétrolifère… »
– C’est bien ça, pensa Golder, avec exaspération, il n’en a pas été question avant… Ils attendent jusqu’à la dernière minute pour fourrer leurs saletés de petits articles équivoques, qui ont l’air de n’avoir aucune signification précise… tout ça, afin d’avoir un prétexte pour rompre plus tard, quand on a avancé l’argent pour les premiers frais… On dit qu’ils ont fait la même chose avec l’Amrum…
Il se rappela avoir lu autrefois la copie du contrat avec l’Amrum, celle qui se trouvait parmi les papiers de Marcus. Les travaux devaient commencer à une certaine date… On avait promis officieusement au représentant de l’Amrum que le délai pourrait être prolongé… puis, le contrat avait été annulé… Cela avait coûté à l’Amrum plusieurs millions… Tas de cochons, grommela-t-il.
Il frappa brusquement la table du poing.
– Vous allez biffer ceci immédiatement !…
– Non, clama quelqu’un.
– Je ne signerai pas.
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L’un des hommes s’écria :
– Oh ! très cher David Issakitch…
L’accent russe, câlin et chantant et les formules slaves, courtoises et caressantes, juraient d’une façon bizarre avec son visage jaune et dur, où brillaient de petits yeux étroits, étince-lants, fixes et cruels. Il continua en avançant les bras, comme s’il eût voulu serrer Golder contre son cœur.
– Que dites-vous là, très cher ami ? Goloubtchik… Vous sa-vez fort bien que cet article n’a aucune signification spéciale ? Il ne sert qu’à apaiser les légitimes inquiétudes du prolétariat qui ne saurait voir sans ombrage passer dans les mains des capita-listes une partie du territoire soviétique, sans s’assurer…
Golder haussa violemment les épaules.
– Assez ! Et avec ça ! Et l’Amrum ? Hein ? D’ailleurs, je n’ai pas pouvoir pour signer un article qui n’a été ni lu, ni approuvé par la Compagnie… C’est bien compris, Simon Alexeevitch ?
Simon Alexeevitch ferma le dossier et prononça d’une voix différente :
– Parfait ! Nous attendrons donc qu’elle en ait pris con-naissance et qu’elle l’ait approuvé ou rejeté.
Golder pensa :
– C’est donc ça… Ils veulent traîner encore… Est-ce que l’Amrum ?…
Il repoussa sa chaise avec fracas, se leva.
– Je n’attendrai rien, vous entendez ? Rien !… Le contrat sera signé immédiatement, ou ne le sera jamais !… Prenez garde !… Dites oui, ou non, mais immédiatement !… Car je ne reste pas à Moscou une heure de plus, que ce soit bien enten-du !… Venez, Valleys, dit-il en se tournant vers le secrétaire de la
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Tübingen, qui n’avait pas pris de repos depuis trente-six heures et qui le regardait avec une sorte de désespoir. Est-ce que tout allait recommencer, mon Dieu, pour cette question insigni-fiante. Les palabres, les cris, et le vieux Golder, avec cette voix torturée, effrayante, qui par moments, n’était plus qu’une es-pèce de bouillonnement inarticulé, comme le bruit du sang cou-lant dans la gorge…
– Comment peut-il crier ainsi ? pensa Valleys avec un invo-lontaire sentiment d’épouvante, et les autres ?…
À présent, tous pressés dans un coin de la salle, ils pous-saient des clameurs sauvages, où Valleys distinguait seulement les mots « intérêts du prolétariat » et « tyrannie du capital ex-ploitant » qu’ils se jetaient dix fois en une seconde à la figure comme des coups de poing.
Golder, la face empourprée et gonflée de sang, martelait fiévreusement la table du plat de sa main ouverte, faisant voler les papiers dont elle était chargée. À chaque cri il semblait à Val-leys que le cœur du vieux allait éclater.
– Valleys ! Nom de Dieu !
Il tressaillit, et se leva précipitamment.
Golder passa devant lui comme une tempête, entraînant après soi des hommes qui gesticulaient, hurlaient. Valleys ne comprenait plus une parole. Il suivait Golder comme dans un cauchemar. Ils étaient déjà dans l’escalier quand un des membres de la Commission, qui, seul, n’avait pas bougé de sa place, se leva et rejoignit Golder. Il avait une étrange figure plate et carrée, presque chinoise et d’un ton brun foncé, comme une terre desséchée. C’était un ancien forçat. Il avait les narines tailladées d’une manière horrible.
Golder parut se calmer. L’homme lui parla à l’oreille. Ils revinrent ensemble dans la pièce, se rassirent. De nouveau, Si-mon Alexeevitch recommença :
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– Sur la production annuelle de pétrole qu’on peut évaluer à environ 30.000 tonnes métriques, le Gouvernement Sovié-tique recevra un droit de 5 %. Chaque fois qu’il y aura 10.000 tonnes de plus un droit de 0.25 % sera ajouté jusqu’à ce qu’on arrive au rendement annuel de 430.000 tonnes, où les droits du Gouvernement Soviétique seront portés à 15 %. Le Trésor Sovié-tique recevra également une rétribution égale aux 45 % du pé-trole des puits jaillissants et un droit sur le gaz, allant de 10 % à 35 %, selon la gazoline qu’il contient…
Golder, à présent, écoutait sans rien dire, la joue appuyée sur sa main, les paupières baissées. Valleys crut qu’il dormait : le visage était pâle, affaissé, avec les commissures profondes au coin des lèvres et les narines pincées des morts.
Valleys soupesa du regard les feuilles dactylographiées du contrat qui demeuraient aux mains de Simon Alexeevitch. Il songea avec découragement :
– Ce n’est pas possible que cela finisse un jour…
Golder se pencha brusquement vers lui.
– Ouvrez la fenêtre derrière vous, chuchota-t-il, vite… j’étouffe…
Valleys étonné fit un mouvement.
– Ouvrez, commanda Golder de nouveau, sans presque desserrer les dents.
Valleys repoussa rapidement le battant et se rapprocha de Golder, s’attendant à le voir tomber de sa chaise.
Cependant Simon Alexeevitch lisait toujours : « La Société Tübingen Pétroleum peut exploiter tous ses produits bruts et raffinés sans droits et sans autorisation spéciale. De même elle pourra importer sans frais les machines, l’outillage et la matière première nécessaire à ses opérations, et les denrées pour ses ouvriers… »
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Valleys balbutia précipitamment :
– Monsieur Golder, je vais le faire cesser… Vous n’êtes pas en état… vous êtes livide…
Golder lui serra violemment la main.
– Taisez-vous… Vous m’empêchez d’écouter… Mais taisez-vous donc, nom de Dieu !…
– Les paiements pour les concessions, qui devront être faits par les exploitants au Gouvernement Soviétique, iront du 5 % au 15 % du rendement total des champs pétrolifères et aux 40 % du rendement des puits jaillissants…
Golder poussa un gémissement inarticulé et se courba en deux sur la table, Simon Alexeevitch s’interrompit.
– Je vous ferai remarquer que en ce qui concerne les puits jaillissants, la deuxième sous-commission, dont voici le rapport, estime…
Valleys sentit la main glacée de Golder saisir la sienne sous la table et la serrer convulsivement. Instinctivement, il lui pres-sa les doigts de toutes ses forces. Il se souvint vaguement d’avoir tenu ainsi, une fois, la mâchoire brisée et saignante d’un setter mourant. Pourquoi ce vieux Juif lui rappelait-il si souvent un chien malade, à la mort, et qui se tourne encore avec un coup de dents, un grognement sauvage, une dernière et puissante mor-sure ?
Golder disait :
– Votre note de l’article 27… Nous avons bavé dessus pen-dant trois jours, ça ne va pas recommencer ?… Allez…
« La Société Tübingen Pétroleum peut construire des édi-fices, des raffineries, des pipe-lines et tout ce qui est nécessaire à son travail. La durée des concessions sera d’une période de quatre-vingt-dix-neuf ans… »
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Golder avait arraché sa main de celle de Valleys, et, sous la table, courbé, couché sur la toile cirée maculée d’encre, il écar-tait les vêtements sur sa poitrine, la labourait avec ses ongles, comme s’il eut voulu mettre les poumons à nu. Il serrait son cœur de ses doigts tremblants avec l’acharnement sauvage, ins-tinctif, d’une bête malade qui appuie contre la terre le point douloureux de son corps. Il était livide. Valleys regardait couler la sueur sur son visage en gouttes lourdes et serrées comme des larmes.
Mais la voix de Simon Alexeevitch devenait plus forte, presque solennelle. Il se souleva légèrement sur sa chaise pour achever :
« Article 74 et dernier. À l’expiration de la Concession, les constructions ci-dessus mentionnées et tout l’outillage des champs deviendront la propriété inaliénable du Gouvernement Soviétique. »
– C’est fini, souffla Valleys, avec une sorte de stupeur. Le vieux Golder releva lentement la tête, fit signe qu’on lui passât une plume. La cérémonie des signatures commença. Les dix hommes étaient pâles, silencieux, harassés.
Golder se leva, marcha vers la porte. Les membres de la Commission le saluèrent de loin, avec réserve. Le Chinois seul souriait. Les autres paraissaient las et furieux. Golder inclinait la tête d’un mouvement brusque et raide d’automate. Valleys pensa :
– Maintenant… Il va tomber, c’est certain… il est à bout…
Mais il ne tomba pas. Il descendit l’escalier. Dans la rue, seulement, il parut saisi d’une espèce de vertige. Il s’arrêta, ap-puya son front contre le mur, demeura debout, muet, le corps agité de frémissements.
Valleys appela une voiture, l’aida à monter. À chaque se-cousse la tête de Golder oscillait et retombait sur sa poitrine
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– Enfin, c’est fait… Les cochons…
– Quand je pense, dit Valleys, que nous sommes ici depuis quatre mois et demi ! Quand repartons-nous, Monsieur Gol-der ? C’est un sale pays ! acheva-t-il avec énergie.
– Oui. Vous partirez demain.
– Comment, et vous ?
– Moi, je vais à Teïsk.
– Oh ! fit Valleys frappé.
Il hésita :
– Monsieur Golder… C’est absolument nécessaire ?
– Oui. Pourquoi ?
Valleys rougit.
– Ne puis-je pas aller avec vous ? Je n’aimerais point vous savoir seul, dans ce pays sauvage. Vous n’êtes pas bien.
Golder ne répondit pas, puis il eut un mouvement d’épaules vague et gêné :
– Il faut que vous partiez le plus vite possible, Valleys.
– Mais ne pourriez-vous pas… faire venir quelqu’un, oui ?… Ce n’est pas prudent de voyager ainsi, dans votre état, seul…
– J’ai l’habitude, grommela sèchement Golder.
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