David Golder
Chapitre XXX
Plus tard il émergea à demi de la nuit comme d’une eau profonde. Il était couché dans sa cabine, étendu sur le dos. Quelqu’un avait glissé sous sa nuque un pardessus roulé et ou-vert sa chemise sur sa poitrine. D’abord il se crut seul. Puis, comme il tournait fiévreusement son visage, la voix du petit Juif souffla derrière lui :
– Monsieur…
Golder fit un mouvement. Le garçon se pencha.
– Oh, Monsieur, est-ce que ça va mieux ?
Un très long moment Golder remua les lèvres comme s’il avait oublié la forme et le son des paroles humaines. Enfin il murmura :
– Allume.
Quand l’électricité fut allumée il soupira péniblement, bou-gea, puis gémit, chercha sur sa poitrine, d’un mouvement lourd et machinal, la place du cœur, mais ses mains retombaient. Il prononça quelques paroles confuses dans une langue étrangère, puis il sembla revenir complètement à lui. Il ouvrit les yeux, dit d’une voix étrangement nette :
– Va me chercher le capitaine.
Le garçon partit. Golder resta seul. Il gémissait un peu quand le bateau était secoué par une lame plus forte. Mais le roulis s’apaisait peu à peu. Dans le hublot la lumière du jour brilla. Golder, épuisé, ferma les yeux.
– 177 –
Quand le capitaine, un gros homme ivre, entra, il paraissait dormir.
– Quoi ? Il est mort, demanda le Grec avec un juron.
Golder tourna lentement vers lui son visage creux, sans couleur, sa bouche blême et pincée. Il murmura :
– Arrêtez… le bateau…
Comme le capitaine ne répondait rien, il répéta plus fort :
– Arrêtez. Vous avez entendu ?
Ses yeux, sous les paupières à demi-baissées, tressaillantes, brûlaient d’une telle flamme que le capitaine se méprit, dit en haussant les épaules, comme à un vivant :
– Vous êtes fou.
– Je donnerai de l’argent… Je vous donnerai mille livres.
Le Grec grogna :
– Allons… il n’a plus sa tête à lui… ça commence… Que le diable m’emporte… Pour qui est-ce que j’ai ramassé ça ?…
Golder marmottait :
– La terre…
Puis :
– Est-ce que vous voulez que je crève seul ici, comme une bête ? Chiens…
Et puis des mots que personne ne comprit.
– Il n’y a pas de médecin à bord, demanda le garçon. Mais le capitaine, déjà, était loin.
– 178 –
Le petit s’approcha de Golder qui haletait avec une sorte de précipitation étrange.
– Patientez un peu, murmura-t-il doucement, nous serons à Constantinople bientôt… Nous allons vite maintenant… La tempête a cessé… Vous connaissez quelqu’un à Constantinople ? Vous y avez de la famille ? quelqu’un ?
– Quoi ? murmura Golder, quoi ?
Pourtant, à la fin, il sembla comprendre, mais il répéta seu-lement :
– Quoi ? et se tut.
Le garçon continuait à chuchoter nerveusement :
– Constantinople… C’est une grande ville… et là-bas, on vous soignera bien… vous guérirez bientôt… N’ayez pas peur.
Mais à cet instant il comprit que le vieux Golder passait. De sa poitrine torturée monta, pour la première fois, le râle sourd de la mort.
Cela dura près d’une heure. Le garçon tremblait. Il ne s’en allait pas pourtant. Il écoutait l’air rouler dans la gorge du mou-rant, avec un grondement profond et rude, une force incompré-hensible, comme si, déjà, une vie étrangère habitait le corps. Il pensait :
– Encore… encore un moment. Puis cela va cesser… Je le laisserai… car je ne sais pas seulement son nom, mon Dieu…
Il regarda ensuite le portefeuille lourd d’argent anglais qu’il avait laissé tomber à terre en couchant le corps. Il se baissa, le ramassa, l’entr’ouvrit, puis soupira, et retenant son souffle, le glissa doucement dans la main ouverte, une main énorme, pe-sante, glacée, déjà morte.
– 179 –
– Qui sait ? Comme cela… Il peut reprendre conscience un moment avant de mourir… Il peut vouloir me laisser cet ar-gent… qui sait ? qui peut savoir ? C’est moi qui l’ai traîné jusqu’ici. Il est seul.
Il recommença à attendre. À mesure que venait le soir la mer s’apaisait. Le bateau glissait sans heurts. Le vent était tom-bé. « La nuit sera belle, pensa le garçon. »
Il avança la main, toucha le poignet qui pendait devant lui ; il battait si faiblement que le bruit de la montre, dans le bracelet de cuir, l’étouffait à demi. Mais Golder vivait encore. Le corps est lent à mourir. Il vivait. Il ouvrit les yeux. Il parla. Cependant, dans sa poitrine, l’air bouillonnait toujours avec son bruit si-nistre, indifférent, comme un torrent s’écoule. Le garçon l’écoutait penché sur lui. Golder dit quelques mots en russe, puis, tout à coup, il commença à parler Yiddisch, la langue ou-bliée de son enfance qui remontait brusquement à ses lèvres.
Il parlait vite, en bredouillant, d’une voix étrange coupée de longs sifflements rauques. De temps en temps il s’arrêtait, re-montait lentement ses mains jusqu’à sa gorge et faisait le geste de soulever un poids invisible. Une moitié de son visage demeu-rait immobile, déjà, l’œil entrouvert, vitreux et fixe, mais l’autre vivait, brûlait. La sueur coulait sans cesse le long de sa joue. Le garçon voulut l’essuyer. Golder gémit : « Laisse… Ce n’est plus la peine… Écoute. À Paris, tu iras chez Maître Seton, rue Auber, 28. Tu lui diras : David Golder est mort. Répète. Répète encore. Seton. Maître Seton, notaire. Donne-lui tout ce qu’il y a dans ma valise et dans le portefeuille. Dis-lui qu’il fasse tout pour le mieux… pour ma fille… Puis tu iras chez Tübingen… Attends. »
Il haletait. Ses lèvres remuèrent, mais le garçon n’entendait plus. Il se pencha si bas qu’il sentait sur sa bouche l’odeur de fièvre, le souffle du mourant.
« Hôtel Continental. Inscris, murmura enfin Golder. John Tübingen. Hôtel Continental.
– 180 –
Le garçon prit à la hâte une vieille lettre dans sa poche, dé-chira le dos de l’enveloppe et inscrivit les deux adresses. Golder, de sa voix qui sombrait, commanda :
« Tu lui diras que David Golder est mort, que je le prie d’arranger… pour ma fille… que j’ai confiance en lui et… »
Il s’interrompit. Ses yeux chaviraient, s’emplissaient d’ombre.
– Et… Non. Cela seulement. C’est tout. C’est bien ainsi.
Il regarda le papier que le petit tenait à la main.
– Donne… Je vais signer… ça vaudra mieux…
– Vous ne pourrez pas, dit le garçon. Cependant il prit la main de Golder, glissa le crayon entre les faibles doigts.
– Vous ne pourrez jamais, répéta-t-il.
Le mourant murmurait : « Golder… David Golder… » avec une espèce d’égarement, d’obstination épouvantée. Le nom, sans doute, les syllabes qui le formaient, sonnaient à ses oreilles comme les mots inconnus d’une langue étrangère… Cependant, il parvint à signer.
Il souffla encore :
– Je te donne tout l’argent que j’ai sur moi. Mais jure d’accomplir exactement tout comme j’ai dit.
– Oui, je le jure.
– Devant Dieu qui t’entend, prononça Golder.
– Devant Dieu.
Une contraction subite passa sur ses traits, et du sang se mit à couler des deux côtés de sa bouche sur ses mains. Le râle cessa. Le garçon dit tout haut d’une voix troublée :
– 181 –
– Est-ce que vous m’entendez encore, Monsieur ?
Toute la lumière du soir frappant le hublot, tombait sur la figure renversée. Le petit frissonna. Cette fois-ci c’était bien la fin. Le portefeuille était demeuré ouvert sous la main étendue. Il le saisit vivement, compta l’argent, le glissa dans sa poche, puis il mit l’enveloppe avec les deux adresses dans sa ceinture, contre sa peau.
– Est-ce qu’il est mort enfin ? pensa-t-il.
Il avança la main vers l’ouverture de la chemise, mais ses doigts tremblaient si fort qu’il ne parvenait pas à sentir battre le cœur.
Il le laissa. Comme s’il craignait de l’éveiller, il recula sur la pointe des pieds jusqu’à la porte. Puis, sans se retourner, il s’enfuit.
Golder demeura seul.
Il avait l’aspect et l’immobilité glacée des morts. Pourtant la mort ne l’avait pas envahi tout entier, tout d’un coup, comme un flot. Il avait senti comment il perdait la voix, la chaleur hu-maine, la conscience de l’homme qu’il avait été. Mais jusqu’à la fin il conserva le regard. Il vit comment la lumière du couchant tombait sur la mer, comment l’eau brillait.
Et, au fond de lui, jusqu’à son dernier soupir, des images ne cessèrent de passer, plus faibles et plus pâles à mesure que venait la mort. Un instant il lui sembla toucher les cheveux, la chair de Joyce. Puis, elle se détacha de lui, tandis qu’il s’enfonçait plus bas dans l’ombre, elle l’abandonna. Une der-nière fois il lui parut entendre son rire, doux et léger, comme un lointain grelot. Puis il l’oublia. Il vit Marcus. Des visages, des formes vagues, comme emportées au fil de l’eau, au crépuscule, tournoyaient un instant, disparaissaient. Et, à la fin, il ne de-meura plus rien qu’un bout de rue sombre, avec une boutique éclairée, une rue de son enfance, une chandelle collée derrière
– 182 – une vitre gelée, le soir, la neige qui tombait et lui-même… Il sen-tit sur sa bouche les flocons de neige épaisse qui fondaient avec une saveur de gel et d’eau, comme autrefois. Il entendit appe-ler : « David, David… » une voix étouffée par la neige, le ciel bas et l’ombre, une voix affaiblie, qui se perdait et se cassait tout d’un coup, comme happée par un tournant de route. Ce fut le dernier son terrestre qui pénétra jusqu’à lui.
– 183 –
Vous avez terminé David Golder
Irène Némirovsky
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