David Golder
Chapitre VIII
Quand Golder s’éveilla, il était deux heures passées, mais la maison paraissait vide.
– Rien n’a changé, songea-t-il.
Il imagina avec une espèce de sombre humour, Gloria, telle qu’il l’avait vue venir tant de fois, vers lui, dans l’allée, se hâtant, le corps balancé sur des talons trop hauts, la main levée en écran devant son vieux visage peint qui fondait dans la lumière étincelante… Elle dirait : « Hellô David, comment vont les af-faires ? » et « Comment vas-tu ? » mais seule la première ques-tion appellerait une réponse… Plus tard la cohue brillante de Biarritz envahirait la maison. Ces têtes… Elles lui soulevaient le cœur quand il y pensait… Tous les escrocs, les souteneurs, les vieilles grues de la terre… Et cela boirait, mangerait, se saoule-rait toute la nuit à ses frais… Une cour de chiens avides… Il haussa les épaules. Qu’est-ce qu’il pouvait faire ? Autrefois, cela l’avait amusé, flatté… « Le Duc de… Le Comte… Hier le Maha-radjah chez moi… » De la boue. Mais à mesure qu’il devenait plus vieux et malade, il se fatiguait davantage des gens, de leur tumulte, de sa famille et de la vie.
Il soupira, frappa la vitre derrière lui, appela le maître d’hôtel qui dressait le couvert, lui fit signe de lever les stores. Le soleil flamboyait dans le jardin et sur la mer. Quelqu’un cria : « Bonjour Golder ! »
Il reconnut la voix de Fischl et se tourna lentement sans lui répondre. Quel besoin avait eu Gloria de l’inviter, celui-là ? Il le regarda avec une sorte de haine comme une caricature cruelle. Il se tenait debout sur le pas de la porte, un petit juif gras, roux
– 36 – et rose, l’air comique, ignoble, un peu sinistre, avec ses yeux brillants d’intelligence derrière les fines lunettes à branches do-rées, son ventre, ses petites jambes faibles, courtes et tordues, ses mains d’assassin qui tenaient tranquillement une boîte de porcelaine, pleine de caviar frais, collée contre son cœur.
– Golder, tu es là pour longtemps, mon vieux ?
Il s’avança, prit une chaise, posa à terre la boîte à demi vide.
– Tu dors, Golder ?
– Non, grogna Golder.
– Comment vont les affaires ?
– Mal.
– Moi, ça va très bien, dit Fischl en croisant les bras avec effort sur son ventre : je suis très content.
– Ah, oui, les pêcheries de perles dans la rade de Monaco, ricana Golder : je croyais qu’on t’avait foutu en prison…
Fischl rit longuement avec bonne humeur.
– Mais parfaitement, j’ai passé en Cour d’Assises… Mais, comme tu vois, ça n’a pas plus mal fini que d’habitude… Il compta sur ses doigts.
– Autriche, Russie, France. J’ai été en prison dans trois pays, j’espère que c’est fini, qu’ils vont me laisser tranquille… Que le diable les emporte… Je ne veux plus gagner, je suis vieux…
Il alluma une cigarette, demanda :
– Comment était la Bourse hier ?
– Mauvaise.
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– Tu ne sais pas comment étaient les Huanchaca ?
– Mille trois cent soixante-cinq, dit vivement Golder en se frottant les mains : tu t’es bien foutu dedans, hein ?
Lui même se demanda brusquement pourquoi il était tel-lement heureux de voir Fischl perdre son argent ? Il ne lui avait jamais rien fait. Je ne peux pas le voir, comme c’est drôle, son-gea-t-il.
Mais Fischl haussa les épaules.
– Iddische Glick, fit-il.
– Il doit être riche à millions, de nouveau, le cochon, pensa Golder qui savait reconnaître le petit frémissement inimitable et sincère, cet accent sourd et brisé qui souligne les paroles indiffé-rentes et révèle l’homme touché, aussi sûrement qu’un soupir ou un cri : il s’en fout…
Il grommela :
– Qu’est-ce que tu fais ici ?
– Ta femme m’a invité… Dis donc…
Il se rapprocha de Golder, baissa machinalement la voix.
– Mon vieux, j’ai une affaire qui t’intéresserait… Tu n’as jamais entendu parler des mines argentifères d’El Paso ?
– Dieu merci, non, interrompit Golder.
– Il y a des milliards là-dedans.
– Il y a des milliards partout, mais il faut pouvoir les pren-dre.
– Tu as tort de refuser de faire des affaires avec moi. Nous sommes faits pour nous entendre. Tu es intelligent, mais il te
– 38 – manque l’audace, le goût du risque, tu as peur du gendarme. Hein ?
Il rit d’un air enchanté.
– Moi, je n’aime pas les affaires banales, vendre, acheter… mais commencer, lancer quelque chose, créer… Une mine au Pérou, par exemple, on ne sait même pas où ça se trouve… Tiens, j’ai lancé quelque chose comme ça, il y a deux ans… Les actions souscrites, on n’avait même pas remué un pouce du ter-rain, naturellement… Eh bien, voilà la spéculation américaine qui se jette là-dessus… Mon vieux, tu me croiras si tu voudras, en quinze jours les terrains avaient décuplé… J’ai vendu avec un bénéfice énorme… Les affaires, comme ça, c’est de la poésie…
Golder haussa les épaules.
– Non.
– Comme tu voudras… Tu le regretteras… Celle-là était honnête…
Il fuma un instant en silence.
– Dis donc…
– Quoi ?
Il regarda Golder en plissant les yeux.
– Marcus…
Mais la vieille figure demeurait immobile ; seulement, au coin de la bouche, un muscle sauta brusquement.
– Marcus ? Il est mort.
– Je sais, dit doucement Fischl, pourquoi ?
Il baissa davantage la voix.
– Qu’est-ce que tu lui as fait, vieux Caïn ?
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– Ce que je lui ai fait ? répéta Golder.
Il détourna légèrement la tête.
– Il a voulu rouler le vieux Golder, dit-il, avec une soudaine violence, tandis que ses joues creuses perdaient leur couleur de cendre et rougissaient brusquement : c’est dangereux… Fischl rit.
– Vieux Caïn, répéta-t-il avec complaisance, mais tu as rai-son. Moi, je suis trop bon.
Il s’interrompit, prêta l’oreille.
– Voilà ta fille, Golder.
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