David Golder
Chapitre XX
Plus tard, il se leva, se traîna péniblement jusqu’à la salle de bains voisine. Il voulait boire. Il chercha longtemps la carafe d’eau bouillie préparée pour la nuit, ne trouva rien. Il ouvrit les robinets de la baignoire, mouilla ses mains et sa bouche. Il se redressa lentement ; ses genoux tremblaient comme ceux d’un vieux cheval tombé, à demi-mort et qui tente encore de se mettre debout sous les coups de fouet.
Le vent plus vif de la nuit soufflait par la fenêtre ouverte. Il s’approcha machinalement, regarda dehors sans rien voir, ten-dant la tête d’un mouvement d’aveugle. Puis il eut froid, revint dans sa chambre.
Il marcha sur du verre écrasé, poussa un juron étouffé, re-garda couler le sang de ses pieds nus avec indifférence, se re-coucha. Il grelottait. Il roula étroitement les couvertures autour de son corps, de son visage, colla son front contre l’oreiller. Il était harassé. « Je vais m’endormir… oublier… demain, je pen-serai… demain… » Quoi ? demain ? Qu’est-ce qu’il pouvait faire ? Il n’y avait rien à faire. Rien. Hoyos… ce sale maque-reau… et Joyce… « C’est vrai qu’elle lui ressemble ! » cria-t-il brusquement d’une voix désespérée. Mais presqu’aussitôt, il se tut, serra les poings. Gloria avait dit : « Comme elle l’aime… tu n’as jamais vu ?… elle a deviné depuis longtemps… » Elle savait, elle riait de lui, elle venait se frotter à lui pour de l’argent. Petite grue, petite… Il murmura péniblement, les lèvres sèches : « Je n’ai pas mérité cela… »
Comme il l’avait aimée, comme il avait été fier d’elle, comme ils s’étaient bien foutus de lui, tous… Un enfant à lui, pauvre imbécile, il avait pu croire vraiment qu’il possédait
– 114 – quelque chose sur terre… Son destin… Travailler toute la vie pour rester à la fin, seul et nu, les mains vides… Un enfant ! Mais à quarante ans, il était déjà vieux et glacé comme un mort ! C’était la faute de Gloria, elle l’avait toujours détesté, méprisé, repoussé… son rire… parce qu’il était laid, lourd, malhabile… Et au commencement, quand ils étaient pauvres, la peur, l’épouvante qu’elle avait d’un enfant… « David, prends garde, David, fais attention, si tu me fais un enfant, je me tue… » Belles nuits d’amour, en vérité ! Et puis… Il se rappelait à présent, il se rappelait bien… Il y avait dix-neuf ans de cela. Il compta. En 1907. Dix-neuf ans. Elle était en Europe, lui en Amérique. Quelques mois auparavant, il avait gagné, pour la première fois de l’argent, beaucoup d’argent dans une affaire de construc-tions… De nouveau il n’avait plus rien. Gloria traînait seule quelque part en Italie. De brefs télégrammes, de temps en temps : « Manque d’argent. » Toujours il s’en procurait pour elle. Comment ? Ah, un mari juif doit s’arranger…
Une compagnie de financiers américains s’était formée pour créer une ligne de chemin de fer dans l’Ouest, un pays ter-rible, des plaines, des marais… Au bout de dix-huit mois, tout l’argent était mangé, ils étaient tous partis l’un après l’autre… Lui, alors, avait repris l’affaire en mains. Il avait trouvé des capi-taux, il était parti pour là-bas, il y était resté… Quand il mettait ses deux fortes, lourdes mains dans une affaire, il ne lâchait pas facilement, non…
Il vivait, comme les ouvriers, dans une baraque en planches pourries. C’était la saison des pluies. L’eau suintait des murs, coulait des toits mal joints, quand le soir venait, les moustiques énormes des marais sifflaient dans l’air. Tous les jours les hommes mouraient des fièvres. On les enterrait le soir, pour ne pas interrompre le travail. Les cercueils attendaient tout le jour, sous des bâches mouillées, luisantes, qui claquaient sous la pluie et le vent.
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Et c’était là que Gloria avait débarqué un beau jour, avec ses fourrures, ses ongles peints, ses talons pointus qui s’enfonçaient dans la vase…
Il se rappelait comme elle était arrivée, comme elle était entrée chez lui, comme elle avait ouvert avec peine une petite fenêtre aux vitres encrassées. Dehors les grenouilles criaient. C’était un soir d’automne, un ciel rouge foncé, presque brun qui se reflétait dans les marais… Joli spectacle… Un misérable vil-lage… une odeur de bois moisi, de boue, d’eau… Il répétait : « tu es folle… Mais pourquoi es-tu venue ? Tu vas attraper les fièvres… J’ai bien besoin d’une femme sur les bras… » – « Je m’ennuyais, je voulais te voir, nous sommes mari et femme, nous vivons comme des étrangers, aux deux bouts de la terre. » Plus tard : « Où coucheras-tu ? » Il n’y avait qu’un seul lit de camp étroit et dur. Il se rappelait comme elle avait dit plus bas : « Avec toi, David… » Dieu sait que cette nuit-là, il ne voulait pas d’elle. Il était abruti de fatigue, le travail, les veilles, la fièvre… Il respirait avec une sorte de crainte son parfum oublié. Il répé-tait : « Tu es folle, tu es folle… » tandis qu’elle collait contre lui son corps brûlant et murmurait avec haine entre ses dents ser-rées : « Mais tu ne sens donc rien ? Tu n’es plus un homme ? Tu n’as pas honte ?… » Est-ce qu’il n’avait rien deviné alors ?… Il ne se rappelait plus bien lui-même… Quelquefois, on ferme les yeux, on détourne la tête, on ne veut pas voir… À quoi bon ? Quand on ne peut rien faire… Et après on oublie… Cette nuit-là, comme elle s’était arrachée de lui, avec ce geste lassé, repu, de bête gorgée. Elle s’était endormie, jetée sur le lit, les bras en croix, respirant plus fort, comme dans un cauchemar… Il s’était levé. Il avait travaillé comme toutes les nuits. La lampe à pétrole filait et charbonnait, il pleuvait, les grenouilles criaient sous les fenêtres.
Quelques jours après elle repartait. Cette année-là. Joyce était née… Naturellement…
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Joy… Joy… Il répétait son nom, stupidement, avec un san-glot rauque et sec, comme un cri d’animal… Celle-là, il l’avait aimée… Sa petite… sa petite fille… Il lui avait tout donné. Elle se fichait bien de lui, elle se frottait à lui, comme une grue caresse, embrasse le vieux qui l’aime… Elle savait bien qu’il n’était pas son père… L’argent, seulement l’argent. Est-ce qu’elle serait par-tie, comme elle l’avait fait ? Et quand il l’embrassait, et qu’elle se détournait de lui… « Oh, Dad, tu vas m’enlever ma poudre… » Elle avait honte de lui. Il était lourd et maladroit, avec des ma-nières grossières… Une humiliation sauvage lui tordait le cœur. Une lourde, chaude larme coula lentement de ses yeux gonflés, le long de sa joue. Il l’écrasa avec son poing tremblant. Pleurer pour ça, pour cette petite grue, lui, David Golder !… « Elle est partie, elle t’a laissé, malade, seul… » Mais, du moins, elle n’avait pas vu son argent, cette fois. Il se rappela avec un plaisir aigu, sauvage, comme elle était partie sans un sou. Hoyos… il disait : « Il fallait la gifler, mon cher… » À quoi bon ? C’était ça, la meilleure vengeance. Ils avaient oublié que l’argent était à lui, et que demain, s’il voulait, ils crèveraient de faim, tous… Il di-sait « tous », mais il ne pensait qu’à Joyce. Elle n’aurait plus rien, plus un sou, pas ça… il fit claquer son ongle, durement, contre ses dents serrées… Ah, ils avaient oublié qui il était… Un pauvre homme malade, à la mort, trompé, ridicule, mais aussi David Golder ! À Londres, à Paris, à New-York, quand on disait « David Golder » c’était le nom d’un vieux Juif dur, qui toute sa vie, avait été détesté et craint, qui avait écrasé ceux qui lui vou-laient du mal. « Les chiens, les chiens, murmura-t-il : ah, je leur montrerai, avant de mourir… puisqu’elle a dit, puisqu’il faut mourir… Ses mains tremblantes s’embarrassaient dans les plis du drap ; il regarda avec une sorte de pitié désespérée les doigts lourds, secoués de fièvre : « Qu’est-ce qu’ils ont fait de moi ? » Il ferma les yeux, grinça avec haine : « Gloria ». Ses perles glis-santes et froides comme des paquets de serpents noués… et l’autre… la petite catin… « Et que sont-elles sans moi ? Rien, de la boue. J’ai travaillé, j’ai tué, dit-il tout à coup, tout haut, d’une voix étrange ; il s’arrêta, tordit lentement ses mains : oui, j’ai tué
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Simon Marcus, je sais bien… Tu le sais bien, va, murmura-t-il sombrement à lui-même, et maintenant… Et ça s’imagine que je vais continuer, travailler comme un chien jusqu’à ce que je crève, ça s’imagine, ma parole !… » Il poussa un éclat de rire sec et bizarre comme une toux étranglée : « la vieille folle… et l’autre, la… » Il jura en Iddisch, une malédiction à voix basse : « Non, ma belle, fini, bien fini… va… » Il faisait jour. Il enten-dait du bruit derrière la porte. Il appela machinalement :
– Qu’est-ce que c’est ?
– Un télégramme, Monsieur.
– Entrez.
Le domestique fit un mouvement :
– Monsieur est malade ?
Il ne répondit pas, prit le télégramme, lut :
– Manque d’argent. Joyce.
– Si Monsieur veut répondre, dit le domestique qui le re-gardait curieusement, le télégraphiste est encore là…
– Quoi ? dit-il lentement. Non… Il n’y a pas de réponse…
Il se recoucha, demeura immobile, les yeux fermés. Lœwe, quelques heures plus tard, le trouva ainsi. Il n’avait pas bougé. Il soufflait avec une expression d’effort douloureux, la tête rejetée en arrière, les lèvres ouvertes, tremblantes, décolorées par la fièvre et la soif.
Il refusa de se lever, de répondre ; pas un mot, pas un ordre ne sortit de lui ; il paraissait mort à moitié, détaché de la terre. Lœwe lui mit dans la main des lettres avec des demandes de crédits, de délais, de secours, mais toujours les doigts inertes re-tombaient sans signer. Lœwe, affolé, repartit le soir même. Trois jours plus tard, entraînant des fortunes diverses, comme
– 118 – un torrent indifférent, la débâcle de David Golder, en Bourse, avait passé.
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