David Golder
Chapitre XXIX
À cinq heures les premiers coups de sirène dans le port éveillèrent Golder.
Il se baissa péniblement, prit ses chaussures, tourna encore une fois le robinet vide du lavabo, sonna, attendit longtemps en vain ; un peu d’eau de Cologne était restée au fond de la bou-teille, dans la valise ; il la versa sur ses mains et son visage, ra-massa ses affaires, descendit.
En bas, seulement, il put arriver à se faire servir un verre de thé. Il paya, sortit.
Machinalement, il chercha des yeux une voiture. Mais la ville paraissait déserte. Un sable épais, soulevé par le vent de la mer, ensevelissait à demi les bornes, recouvrait les rues, où les pas demeuraient marqués profondément comme dans la neige. Golder fit signe à un gamin qui courait sans bruit, pieds nus, au milieu de la chaussée.
– Porte-moi ma valise jusqu’au port ? Il n’y a pas de voi-ture ?
L’enfant ne semblait pas comprendre. Mais il se chargea de la valise et marcha en avant.
Les maisons étaient fermées, les fenêtres clouées de planches. Des banques, des édifices publics, mais désaffectés, abandonnés. Sur les murs, la trace de l’aigle impériale, grattée dans la pierre, comme une blessure… Involontairement, Golder pressait le pas.
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Il reconnaissait vaguement certaines sombres et vieilles impasses, des maisons de bois branlantes. Mais quel silence… Brusquement, il s’arrêta.
Ils n’étaient pas loin du port. L’air sentait une forte odeur de sel et de vase. Une échoppe de cordonnier, noire, petite, avec sa botte de fer, qui se balançait devant la fenêtre en grinçant… Au coin de la rue l’hôtel où il avait habité, un garni de matelots et de filles, était encore debout. Le cordonnier était un cousin de son père établi dans le pays ; quelquefois Golder était venu manger chez lui. Il se rappelait bien… Il fit un effort pour tâcher de se souvenir des traits de cet homme. Mais il retrouva seule-ment le son de cette voix aigre et plaintive, sans doute parce qu’elle ressemblait à celle de Soifer :
– Reste, garçon… Tu crois qu’on ramasse l’argent par terre, là-bas ? Va, partout, la vie est dure.
Instinctivement Golder fit un mouvement pour tourner le bec de cane, mais ses mains retombèrent. Il y avait quarante-huit ans ! Il haussa les épaules, s’en alla.
– Si j’étais resté pourtant ?
Il rit du bout des lèvres. Qui sait ? Gloria faisant le ménage et cuisant les galettes à la graisse d’oie, le vendredi soir… Il murmura faiblement : « la vie… » Mais comme c’était bizarre qu’au bout de tant d’années, il fût ramené dans ce coin perdu de la terre…
Le port. Il le reconnaissait comme s’il l’eût quitté la veille. Le petit bâtiment, à demi écroulé de la douane. Des barques échouées, ensevelies dans le sable, noir, grossier, plein de char-bon et d’ordures… L’eau verte, bourbeuse, épaisse, semée, comme autrefois, d’épluchures de pastèques, de bêtes mortes. Il monta à bord. C’était un petit vapeur grec, qui croisait avant la guerre, de Batoum à Constantinople. Il avait dû transporter des passagers, car il gardait l’apparence d’un certain confort. Il y
– 169 – avait un salon, un piano. Mais depuis la Révolution il ne char-geait que des marchandises, et il devait avoir fait des trafics étranges. Il était sale et misérable. Golder pensa :
– Heureusement, la traversée n’est pas longue…
Des hommes, sur le pont, des « schouroum-bouroum » avec leurs calottes rouges collées sur la tête, assis par terre, jouaient aux cartes. Ils levèrent le front quand Golder passa. L’un d’eux, machinalement, agita un collier de verroterie rose enroulé à son bras et sourit : « Achète quelque chose, Barine… » Golder secoua la tête, les écarta doucement du bout de sa canne. Combien de fois, pendant cette première traversée, dont le sou-venir s’attachait à lui, avec une si étrange et tenace persistance, il avait joué aux cartes, avec des hommes pareils à ceux-ci, la nuit, dans un coin du bateau… Il y avait longtemps… Ils s’étaient reculés, le laissant passer. Il descendit dans sa cabine, regarda la mer, à travers le hublot, en soupirant. Le bateau par-tait. Il s’assit sur sa couchette, une planche recouverte d’un mince matelas rempli d’une sorte de paille sèche et craquante. Si le temps demeurait beau, il passerait la nuit sur le pont. Mais le vent soufflait avec force. Le bateau était secoué, dansait. Gol-der regarda la mer avec une sorte de haine. Comme il était las de cet univers éternellement agité, mouvant, autour de lui… La terre courant aux portières des wagons, des autos, ces vagues, avec leurs cris inquiets de bêtes, les fumées dans le ciel démonté d’automne. Fixer jusqu’à la mort un horizon inaltérable… Il murmura : « Je suis fatigué. » Du mouvement hésitant, instinc-tif, des cardiaques, il pressa des deux mains son cœur. Il le haussait doucement, comme s’il eut aidé, secondé, en le soule-vant un peu, comme un enfant, comme une bête mourante, la machine usée, têtue, qui battait faiblement dans la vieille chair.
Brusquement, à un coup de roulis plus fort, il lui sembla qu’elle fléchissait, puis courait plus vite, trop vite… Au même instant une douleur foudroyante lui saisit l’épaule gauche. Il blêmit, demeura la tête tendue en avant, avec une expression
– 170 – d’épouvante, attendit longtemps. Le bruit de sa respiration lui paraissait emplir la cabine, couvrir le fracas du vent et de la mer.
Peu à peu, cela s’affaiblit, s’apaisa, s’effaça… complète-ment. Il dit à voix haute, en s’efforçant de sourire :
– Ce n’était rien. C’est fini.
Il souffla avec peine, soupira plus doucement :
– Fini…
Il se leva. Il chancelait. Dehors, le ciel et la mer s’étaient as-sombris insensiblement. La cabine était noire comme en pleine nuit. Seule, à travers le hublot, pénétrait une étrange lumière verte, un faux-jour, trouble et pauvre qui n’éclairait pas. Golder chercha son manteau à tâtons, s’habilla, sortit. Il étendait les deux mains en avant, comme un aveugle. À chaque coup de mer, le bateau frémissait tout entier, se cabrait et plongeait, comme s’il allait disparaître et s’ensevelir dans l’eau. Il monta avec peine la petite échelle droite et raide qui menait sur le pont.
– Prenez garde, camarade, il y a du vent là-haut, cria un matelot qui descendait en courant. Il souffla au visage de Golder une forte odeur d’eau de vie.
– Ça danse, camarade…
– J’ai l’habitude, grogna sèchement Golder. Mais il attei-gnit le pont avec peine. Des paquets de mer s’abattaient contre le bateau. Dans un coin, sous une bâche trempée, les « schou-roum-bouroum », couchés en tas, pressés l’un contre l’autre, tremblaient comme un morne bétail immobile. L’un d’eux en apercevant Golder leva la tête et cria quelques mots d’une voix plaintive et perçante qui se perdait dans le bruit. Golder fit signe qu’il n’entendait pas. L’homme répéta ses paroles avec plus de force, crispant sa figure livide où roulaient des yeux étincelants.
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Puis il eut une nausée, retomba brusquement à terre et demeura couché, sans bouger, sur sa vieille peau de mouton, parmi les ballots de marchandises et les hommes étendus.
Golder passa.
Bientôt il dût s’arrêter. Il demeurait debout, courbé de côté, comme un arbre tordu par la violence du vent, le visage tendu, goûtant sur ses lèvres une saveur pénétrante de sel et d’amertume marine. Mais il ne parvenait pas à ouvrir les yeux ; il serrait des deux mains une barre de fer mouillée et glacée qui lui figeait les doigts.
Le bateau, à chaque coup, semblait s’enfoncer et se rompre sous le poids de la mer, et, de ses flancs, une longue plainte dé-chirante et sourde montait, couvrant, par instants, le fracas du vent, des vagues.
– Allons, pensa Golder, il me manquait ça…
Cependant il ne bougeait pas. Il laissait, avec un obscur plaisir, la bourrasque secouer son vieux corps. L’eau de mer, mêlée de pluie, trempait ses joues, ses lèvres ; ses cils et ses che-veux étaient raidis de sel.
Tout à coup, tout près de lui, il entendit une voix qui criait, mais le vent happait les paroles. Il leva avec peine les paupières, aperçut vaguement un homme courbé en deux, qui se crampon-nait à la barre de fer, l’entourant des deux bras.
Une vague sauta jusqu’aux pieds de Golder. Il sentit l’eau lui entrer dans les yeux et la bouche. Il recula vivement. L’homme le suivit. Ils descendirent péniblement, projetés à chaque marche contre la muraille. L’homme murmurait en russe d’une voix terrifiée :
– Quel temps… oh, quel temps, mon Dieu…
L’obscurité était profonde, et Golder ne voyait qu’une es-pèce de long pardessus traînant jusqu’à terre, mais il reconnais-
– 172 – sait bien cet accent chantant qui modulait les paroles comme une mélopée.
– La première traversée ? demanda-t-il : a Yid ?
L’homme rit nerveusement :
– Mais oui, murmura-t-il avec une précipitation joyeuse ; vous aussi ?
– Moi aussi, dit Golder.
Il s’était assis sur le vieux canapé de velours usé fixé au mur. L’homme demeurait debout devant lui. De ses mains en-gourdies Golder chercha avec effort son étui à cigarettes dans la poche du veston et le tendit devant lui, ouvert.
– Prends.
En frottant l’allumette, il l’éleva un instant et regarda la fi-gure penchée, jeune, presque d’un adolescent, pâle, avec un long nez triste, des cheveux crépus, laineux, noirs, d’énormes yeux inquiets, liquides et fiévreux.
– De quel pays ?
– Kremenetz, Monsieur, dans l’Ukraine.
– Je connais, murmura Golder.
Autrefois, c’était un village misérable où grouillaient dans la boue des cochons noirs, pêle-mêle avec des enfants juifs. Ça ne devait pas avoir beaucoup changé…
– Alors, tu t’en vas ?… Pour toujours ?…
– Oh, oui.
– Pourquoi s’en aller maintenant ? C’était bon de mon temps, ça !
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– Ah ! Monsieur, dit le petit Juif avec son accent comique et douloureux à la fois, est-ce que ça change jamais pour nous autres ? Moi, Monsieur, je suis un garçon honnête, et je sors de prison d’avant-hier. Et pourquoi ? J’avais reçu une commande, expédier du Sud à Moscou un wagon de « montpensier », vous savez ces bonbons aux fruits ? C’était l’été, les grandes chaleurs, dans les wagons, toute la marchandise a fondu. Quand je suis arrivé à Moscou les bonbons avaient coulé à travers les caisses. Mais est-ce que c’était ma faute ? J’ai fait dix-huit mois de pri-son. Je suis libre maintenant. Je veux aller en Europe.
– Quel âge as-tu ?
– Dix-huit ans, Monsieur.
– Ah, fit Golder lentement, mon âge, presque, quand je suis parti.
– Vous êtes de ce pays ?
– Oui.
Le garçon se tut. Il fumait goulûment. Dans l’ombre Golder vit remuer ses mains vives, éclairées par le feu rouge de la ciga-rette.
Il dit de nouveau :
– La première traversée… Et où vas-tu comme ça ?
– Paris pour commencer. J’ai un cousin tailleur à Paris. Il s’est établi là-bas avant la guerre. Mais dès que j’aurai un peu d’argent, j’irai à New-York ! New-York ! répéta-t-il avec un ac-cent de ferveur, là-bas !…
Mais Golder ne l’écoutait pas. Il guettait seulement, avec une espèce de sourd et douloureux plaisir, les mouvements des mains, des épaules du garçon debout contre lui. Ces frémisse-ments incessants de tout le corps, cette voix qui se hâtait, dévo-rait les mots, cette fièvre, cette jeune force nerveuse… Il avait
– 174 – eu, lui aussi, l’avide et exubérante jeunesse de sa race… Tout ce-la était loin… Il dit brusquement :
– Tu vas crever de faim, tu sais ?
– Ah ! j’ai l’habitude…
– Oui… Mais là-bas, c’est plus dur…
– Qu’est-ce que ça fait ? C’est vite passé…
Golder poussa brusquement un éclat de rire sec et cinglant comme un coup de fouet.
– Ah ! oui, tu crois ça, toi ?… Imbécile… Ça dure des an-nées, des années… Et après ça n’est guère mieux au fond…
Le garçon murmura d’une voix basse, ardente :
– Après… on devient riche…
– Après on crève, dit Golder, seul comme un chien, comme on a vécu…
Il s’interrompit et renversa la tête en arrière avec un gémis-sement étouffé. De nouveau cette douleur torturante au creux de l’épaule et l’angoisse du cœur qui semble s’arrêter de battre…
Il entendit le garçon murmurer :
– Vous n’êtes pas bien ?… C’est le mal de mer…
– Non, dit Golder, d’une voix faible qui butait contre les mots, non… j’ai le cœur malade… le mal de mer, vois-tu ?… »
Il souffla péniblement. Cela faisait mal de parler, ça déchi-rait la gorge… et, d’ailleurs, qu’est-ce que cela pouvait bien faire à ce petit imbécile, le passé, son passé ?… La vie était différente, à présent, plus facile… Et puis, il se foutait bien de ce petit Juif, mon Dieu… Il murmura faiblement :
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– Le mal de mer, vois-tu, mon garçon, toutes ces sottises… quand tu auras roulé comme moi… Ah ! tu veux devenir riche ?…
Il dit plus bas :
– Regarde-moi bien. Tu crois que ça vaut la peine ?
Il avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine. Un instant, il lui sembla que le bruit du vent, de la mer s’éloignait, devenait une confuse et chantante rumeur… Il entendit brusquement la voix épouvantée du garçon qui criait : « Au secours ! » Il se mit debout, chancela violemment, puis, de ses deux mains tendues, laboura l’air, le vide. Il croula à terre.
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