David Golder

Irène Némirovsky · Chapitre 28 sur 30

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David Golder

Chapitre XXVIII

 

 

« Chambre 17, la première à gauche dans le couloir », cria le garçon d’en bas. Au bout d’un moment la lumière s’éteignit. Golder continuait à monter, à buter, comme dans un rêve, contre des marches qui n’en finissaient pas.

Son bras enflé lui faisait mal. Il posa la valise à terre, cher-cha à tâtons la rampe, se pencha, appela. Mais personne ne ré-pondit. Il jura d’une voix basse et essoufflée, monta encore deux marches, s’arrêta, haleta, le dos collé au mur, la tête renversée.

La valise n’était pas lourde pourtant ; elle ne contenait que quelques objets de toilette, un peu de linge de rechange : dans ces provinces soviétiques, il arrivait toujours un moment où il fallait traîner ses bagages à la main, il l’avait appris depuis qu’il avait quitté Moscou… Mais, même ainsi allégée, il avait à peine la force de la soulever. Il était fatigué comme un chien.

Il était parti de Teïsk la veille. Le voyage l’avait laissé à un tel point qu’il avait failli faire arrêter la voiture en route. Pour vingt-deux heures en auto !… Ah ! vieille carcasse ! grommela-t-il. Mais c’était une Ford à moitié démolie et les chemins, dans la montagne, étaient presque impraticables. Les cahots, les se-cousses rompaient les os. Vers le soir, le klaxon s’était cassé, et le chauffeur avait ramassé dans un village un gamin, qui, monté sur le marchepied, se cramponnant d’une main au toit, les deux doigts enfoncés dans la bouche, avait poussé des coups de sif-flet, sans s’arrêter, de six heures à minuit. Même à présent, il lui semblait encore les entendre. Il appuya ses mains sur les oreilles avec une grimace douloureuse. Et le fracas de ferraille de la vieille Ford, le bruit des vitres qui paraissaient prêtes à s’écrouler à chaque tournant… Il était près d’une heure quand

– 164 – ils avaient aperçu enfin quelques lumières tremblantes. C’était le port d’où Golder devait, le lendemain, s’embarquer pour l’Europe.

Autrefois, c’était un des principaux comptoirs du com-merce des blés. Il le connaissait bien. Il y était venu à vingt ans. C’était de là que, pour la première fois, il était parti sur la mer.

Maintenant, seuls, quelques vapeurs grecs, des cargos so-viétiques mouillaient dans le port. La ville avait un aspect d’abandon et de pauvreté qui serrait le cœur. Et cet hôtel, sombre, sale, avec des traces de balles sur les murs, était inex-primablement sinistre. Golder regretta de n’être pas revenu par Moscou, comme on le lui avait conseillé à Teïsk. Les bateaux ne transportaient guère que des « schouroum-bouroum » – les marchands du Levant, qui essaiment dans le monde entier avec leurs ballots de tapis et de vieilles fourrures. Mais une nuit est vite passée. Il avait hâte de quitter la Russie. Après-demain, il serait à Constantinople.

Il était entré chez lui. Il poussa un profond soupir, alluma l’électricité et s’assit, dans un coin, sur la première chaise qui se trouvait à sa portée, dure et incommode, avec son dossier raide de bois noir.

Il était tellement las qu’en fermant les paupières une se-conde il perdit conscience et il lui parut qu’il s’endormait. Cela dura à peine une minute. Il ouvrit les yeux, regarda machinale-ment la chambre. Un faible courant passait à travers la petite ampoule électrique suspendue au plafond, et la lumière vacil-lait, comme prête à s’éteindre, comme une bougie dans le vent. Elle éclairait des peintures à demi-effacées, des Amours, aux cuisses autrefois vermeilles, couleur de sang frais, mais recou-vertes à présent d’une couche de sombre poussière. La chambre était immense, haute, vaste, avec des meubles de bois noir et de velours rouge, une table au milieu et une antique lampe à pé-trole, dont le globe plein de mouches mortes était comme tapis-sé d’une épaisse confiture noire.

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Naturellement, des balles avaient troué les murs. D’un côté surtout, d’énormes trous perçaient la cloison, et le plâtre lézardé en forme d’étoile s’écaillait doucement, coulait comme du sable. Golder y enfonça distraitement le poing, frotta ses mains lon-guement l’une contre l’autre, se leva. Il était plus de trois heures.

Il fit quelques pas, puis se rassit de nouveau, se pencha pour ôter ses souliers et demeura courbé, le bras étendu, sans bouger. À quoi bon se déshabiller ? Il ne pourrait pas dormir. Il n’y avait pas d’eau. Il tourna un robinet du lavabo. Il était vide. La chaleur était étouffante. Et pas un souffle d’air. La poussière et la sueur collaient son linge à la peau. Quand il remuait, la toile mouillée glaçait ses épaules. Mais c’était un petit frisson pénible comme un accès de fièvre.

– Seigneur, pensa-t-il, quand est-ce que j’aurai quitté ce pays ?

Il lui semblait que la nuit ne passerait jamais. Encore trois heures. Le bateau devait partir au jour. Mais il aurait du retard, naturellement… En mer, cela irait mieux. Il y aurait un peu de vent, un peu d’air. Et puis Constantinople. La Méditerranée. Pa-ris. Paris ? Il eut un vague sentiment de contentement en pen-sant à toutes ces sales gueules à la Bourse. « Vous ne savez pas, le vieux Golder ?… Hein. Qui aurait cru ?… Il paraissait bien fi-ni, celui-là… » Il lui semblait les entendre. Saleté… Que pou-vaient bien valoir les Teïsk, à présent ? Il tenta de calculer, mais c’était difficile… Depuis le départ de Valleys il n’avait pas eu de nouvelles d’Europe. Plus tard… Il souffla lourdement. C’était bi-zarre… Il ne parvenait pas à imaginer sa vie au-delà de la traver-sée. Plus tard… Joy… Il grimaça péniblement. Joy… De loin en loin, sans doute, lorsque son mari perdrait au jeu ou elle-même, elle se rappellerait l’existence du vieux, elle viendrait, prendrait l’argent, disparaîtrait de nouveau pour des mois… Exprès il avait fait stipuler à Seton qu’elle ne pourrait pas toucher son ca-pital. « Autrement, du jour de son mariage jusqu’à celui de ma

– 166 – mort… » Il n’acheva pas. Il n’avait pas d’illusions. Joy… « J’ai fait tout ce que j’ai pu », dit-il tout haut, tristement.

Il avait ôté ses bottines. Il marcha jusqu’au lit, s’étendit. Mais depuis quelque temps, il ne pouvait pas demeurer couché. Il ne respirait pas. Parfois il s’endormait, mais, aussitôt, il étouf-fait dans son sommeil et il s’éveillait avec des cris plaintifs, étranges, qu’il entendait vaguement, comme en rêve et qui lui paraissaient effrayants, incompréhensibles, chargés d’une me-nace obscure et sinistre. Jamais il ne sut que c’était lui-même qui criait ainsi, en gémissant, comme un enfant, ces nuits-là.

Cette fois encore, dès qu’il fut étendu, il commença à suffo-quer. Il se releva péniblement, traîna un fauteuil jusqu’à la fe-nêtre, l’ouvrit. En bas, c’était le port. De l’eau noire… le jour qui se levait.

Brusquement, il s’endormit.

 

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