David Golder

Irène Némirovsky · Chapitre 25 sur 30

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David Golder

Chapitre XXV

 

 

La nuit, il revit Joyce en rêve, ses traits mêlés à ceux de la petite Juive de la rue des Rosiers. C’était la première fois depuis longtemps. Le souvenir de Joy dormait en lui, comme son mal…

Il se réveilla, les jambes tremblantes et rompues de fatigue comme s’il eût marché des lieues. Tout le jour, délaissant les cartes, il demeura assis devant la fenêtre, enveloppé de plaids et de châles. Il grelottait, un froid subtil, glacial qui pénétrait jusque dans ses os.

Soifer vint plus tard, mais il se sentait malade et triste, lui aussi, et ne parlait guère. Il partit plus tôt que d’habitude, se hâ-tant le long de la rue noire, son parapluie serré contre son cœur.

Golder dîna. Puis, quand la bonne fut montée, il fit le tour de l’appartement, poussa le verrou devant les portes. Gloria avait fait enlever les lustres. Dans toutes les pièces, une am-poule électrique pendue au bout d’un fil se balançait dans les courants d’air et reflétait au fond des glaces, au-dessus des cheminées, le vieux Golder, pieds nus, ses clefs à la main, ses épais cheveux blancs embroussaillés, sa figure saisissante de pâ-leur, que tous les jours, le cerne bleu des cardiaques creusait davantage.

On sonna. Avant d’ouvrir, Golder, étonné, regarda l’heure. Les journaux du soir étaient arrivés depuis longtemps. Il pensa que Soifer avait eu un accident et qu’il s’était fait reconduire chez Golder pour qu’il payât le médecin.

Il demanda à travers la porte :

– C’est vous, Soifer ? Qui est là ?

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– Tübingen, dit une voix.

Golder, les traits tirés d’une brusque émotion, souleva la chaîne de sûreté. Ses mains s’embarrassaient. Il allait lente-ment, s’impatientait, mais Tübingen attendait sans rien dire. Golder savait qu’il pouvait demeurer ainsi, sans bouger, des heures entières. « Il n’a pas changé, » songea-t-il.

Enfin, il réussit à tirer le verrou. Tübingen entra.

– Hello, dit-il.

Il ôta son chapeau, son pardessus, les suspendit lui-même avec soin, puis il ouvrit son parapluie mouillé, le mit dans un coin et serra la main de Golder.

Sa longue tête avait une forme étrange et telle que le front paraissait démesuré et lumineux. Une figure puritaine, pâle, aux lèvres serrées.

– Je peux entrer ? demanda-t-il en montrant le salon.

– Oui, entrez…

Golder le vit jeter un coup d’œil sur les chambres dégarnies et baisser involontairement les yeux comme un homme qui a surpris un secret.

Il dit :

– Ma femme est partie.

– Biarritz ?

– Je ne sais pas.

– Ah, murmura Tübingen.

Il s’assit, et Golder en face de lui, respirant avec effort.

– Comment vont les affaires ? demanda-t-il enfin.

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– Comme d’habitude. Les unes bien, les autres mal. Vous savez que l’Amrum a signé avec les Russes ?

– Quoi, pour les Teïsk ? dit rapidement Golder avec un mouvement des mains en avant, comme s’il voulait saisir une ombre au passage. Il les laissa retomber aussitôt, haussa les épaules.

– Je ne savais pas, dit-il en soupirant.

– Pas pour les Teïsk. Un contrat stipulant la vente de 100.000 tonnes de pétrole russe par an, pour une durée de cinq ans, dans les ports de Constantinople, de Port-Saïd et de Co-lombo.

– Mais… Teïsk ? fit Golder d’une voix assourdie.

– Rien.

– Ah.

– J’ai su que l’Amrum avait expédié deux fois une commis-sion à Moscou. Rien.

– Pourquoi ?

– Ah, pourquoi ?… Peut-être parce que les Soviets dési-raient obtenir des U. S. A. un prêt de 23.000.000 roubles-or et que l’Amrum a dû acheter trois membres du gouvernement, dont un sénateur. C’était trop. Ils ont eu tort également de se laisser voler les reçus, ce qui a provoqué une campagne de presse.

– Ah oui ?

– Oui.

Il inclina le front.

– L’Amrum a payé pour nos champs de Perse, Golder.

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– Vous avez renouvelé les négociations ?

– Naturellement. Immédiatement. Je désirais posséder le Caucase tout entier. Je désirais avoir le monopole du raffinage et être le seul distributeur dans le monde des produits du pé-trole russe.

Golder eut un mince sourire.

– C’était trop, comme vous disiez tout à l’heure. Ils n’aiment pas donner aux étrangers une force économique, poli-tique, par conséquent, trop grande.

– Des imbéciles. Leur politique ne m’intéresse pas. Tout le monde est libre chez soi. Mais ils n’auraient pas fourré leur nez de trop près dans mes affaires, une fois là-bas… cela, je le jure.

Golder rêvait tout haut :

– Moi… j’aurais commencé par Teïsk et les Aroundgis. Puis, peu à peu, plus tard… Il eut un geste rapide de la main ou-verte se refermant sur le vide : ramasser tout ça… tout… tout le Caucase, tout le pétrole…

– Oui, je suis chez vous pour vous proposer de reprendre l’affaire.

Golder haussa les épaules.

– Non. Moi, je ne compte plus. Je suis malade… mort à moitié.

– Vous avez gardé vos actions de Teïsk ?

– Oui, dit Golder en hésitant, je ne sais pas pourquoi… Pour ce qu’elles valent… Je puis les vendre au poids…

– Certes, si c’est l’Amrum qui obtient la concession, I’ll be damned si ça vaudra même ça… Si c’est moi…

Il se tut. Golder secoua la tête.

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– Non, dit-il en serrant les dents avec une expression de souffrance. Non.

– Pourquoi ? J’ai besoin de vous. Et vous avez besoin de moi.

– Je sais. Mais je ne veux plus travailler. Je ne peux plus. Je suis malade. Le cœur… Je sais que si je ne renonce pas aux affaires, maintenant, c’est la mort. Je ne veux pas. À quoi bon ? Je n’ai plus besoin de grand chose à mon âge. Seulement vivre.

Tübingen hocha la tête.

– Moi, dit-il, j’ai soixante-seize ans. Dans vingt, vingt-cinq ans d’ici, quand tous les puits de Teïsk jailliront, je serai depuis longtemps dans la terre. Quelquefois, je pense à cela… Aussi, lorsque je signe un bail, 99 ans… Ah, en ce temps-là, non seu-lement moi, mais mon fils, mes petits-fils et leurs enfants, nous reposerons ensemble dans le sein du Seigneur. Mais il y aura toujours un Tübingen. C’est pour lui que je travaille.

– Moi, dit Golder, je n’ai personne. Alors, à quoi bon ?

– Vous avez des enfants comme moi.

– Je n’ai personne, répéta Golder avec force.

Tübingen ferma les yeux.

– Il reste la chose créée.

Il leva lentement les paupières, sembla regarder à travers Golder.

– La chose…

Il répéta en s’animant, avec cette voix sourde et profonde de l’homme qui parle de la plus secrète tendresse de son cœur.

– Bâtie… créée… durable…

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– Pour moi, qu’est-ce qui reste ? L’argent ? Ah ! ça ne vaut pas la peine… Si on pouvait l’emporter dans la terre ?…

– Le Seigneur me l’a donné, le Seigneur me le retire. Que son saint nom soit béni, récita Tübingen à mi-voix, avec cette inflexion monotone et rapide du puritain nourri du texte de l’Écriture dès l’enfance. C’est la loi. À cela, il n’y a rien à faire.

Golder soupira profondément.

– Non. Rien.

 

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