David Golder

Irène Némirovsky · Chapitre 24 sur 30

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David Golder

Chapitre XXIV

 

 

– Vous ne savez pas ? dit Soifer en entrant, vous ne savez pas ce qu’ils vont encore inventer après ça ?

– Qui ?

Soifer montra du poing la fenêtre et Paris entier.

– Avant-hier, continua-t-il de sa voix aiguë et gémissante, c’était les impôts sur le revenu, demain le loyer. Il y a huit jours quarante-trois francs de gaz. Puis, c’est ma femme qui a acheté un nouveau chapeau. Soixante-douze francs !… Une espèce de pot renversé !… ça m’est égal de payer pour quelque chose de bien, quelque chose qui dure… ça ! ça ne lui fera pas deux sai-sons !… Et à son âge !… Un linceul, voilà ce qui lui convient ! Voilà ce que j’aurais payé avec plaisir !… Soixante-douze francs !… De mon temps, on avait une pelisse en peau d’ours, chez nous, pour ce prix-là !… Oh, mon Dieu, mon Dieu, si mon fils veut se marier un jour, je l’étrangle de mes propres mains… ça vaudra mieux pour lui, pauvre petit !… que de payer toute la vie, comme vous et moi !… Et aujourd’hui, il paraît que si je ne vais pas renouveler ma carte d’identité, on m’expulse !… Un malheureux vieillard, malade, où irais-je, je vous le demande ?

– En Allemagne.

Il grommela :

– Ah bien oui, l’Allemagne… que la peste l’étouffe !… Vous savez que j’ai eu une histoire dans le temps, pour des fourni-tures de guerre, en Allemagne. Non, vous ne saviez pas ?… Al-lons, il faut que je m’en aille, ça ferme à quatre heures… Et vous savez ce que ça coûte, ce plaisir ?… Trois cents francs, mon ami

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Golder, trois cents francs, et les frais, sans compter le temps perdu, les vingt francs que vous me laissez gagner, car on n’a pas même le temps de faire une partie !… Ah, mon Dieu Sei-gneur ! Vous ne voulez pas venir avec moi ? ça vous distraira, il fait beau.

– Vous voulez que je paie le taxi ? demanda Golder avec son sourire rauque et brusque comme une quinte de toux.

– Ma foi, dit Soifer, je n’espérais qu’un tramway… Et vous savez que je ne monte jamais dans un taxi pour ne pas prendre de mauvaises habitudes… Mais aujourd’hui, mes vieilles jambes sont lourdes comme du plomb… Et si ça vous plaît de jeter votre argent par les fenêtres ?…

Ils sortirent ensemble, appuyés chacun sur une canne. Golder silencieux, écoutait son compagnon lui raconter une af-faire de sucres qui venait de se terminer par une faillite fraudu-leuse. En citant les chiffres et les noms des actionnaires com-promis, Soifer frottait, avec une expression de délectation, ses mains tremblantes.

En quittant la Préfecture de Police, Golder désira marcher. Il faisait jour encore ; les derniers rayons d’un soleil rouge d’hiver éclairaient la Seine. Ils traversèrent le pont, remontèrent au hasard une rue derrière l’Hôtel de Ville, puis une autre qui se trouva être la rue Vieille-du-Temple.

Brusquement Soifer s’arrêta.

– Vous savez où nous sommes ?

– Non, dit Golder avec indifférence.

– Mon cher, ici, à côté, dans la rue des Rosiers, il y a un pe-tit restaurant juif, le seul de Paris où l’on sache préparer pro-prement le brochet farci. Venez dîner avec moi.

 

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– Vous ne pensez pas que je vais manger du brochet farci ? grommela Golder, quand depuis six mois je n’ai pas touché au poisson, ni à la viande.

– Personne ne vous demande d’en manger. Venez seule-ment et payez. Est-ce dit ?

– Allez au diable.

Cependant, il suivit Soifer qui grimpait péniblement le long de la rue, humant l’odeur des échoppes noires, qui sentaient la poussière, le poisson, la paille pourrie. Enfin, il se retourna, prit le bras de Golder.

– Quelle sale juiverie, hein ? dit-il tendrement : qu’est-ce que ça vous rappelle ?

– Rien de bon, dit sombrement Golder.

Il s’arrêta et levant la tête considéra un moment sans rien dire les maisons, le linge qui pendait aux fenêtres. Des enfants se jetaient entre ses jambes. Il les écarta doucement du bout de sa canne, soupira. Dans les boutiques on ne vendait guère que de la friperie ou du poisson, des harengs dorés, des tonneaux de saumure. Soifer montra un petit restaurant avec une enseigne en caractères hébreux.

– C’est ici. Allons, vous venez, Golder ? Vous voulez bien m’offrir à dîner, faire plaisir à un pauvre vieux bonhomme ?

– Oh, que le diable vous emporte, répéta Golder. Cepen-dant il suivit Soifer de nouveau. Ici ou là ?… Il se sentait plus fa-tigué qu’à l’ordinaire.

Le petit restaurant paraissait assez propre. Il y avait des serviettes de papier en couleur sur les tables, une bouilloire de cuivre brillante dans un coin. Pas une âme.

 

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Soifer commanda une portion de brochet farci et du raifort. Il saisit avec précaution l’assiette chauffée, l’éleva jusqu’à son visage.

– Ce que ça sent bon !…

– Oh, pour l’amour de Dieu, mangez et laissez-moi tran-quille, murmura Golder.

Il se détourna, souleva un coin du rideau de cotonnade à carreaux blancs et rouges. Dehors, deux hommes s’étaient arrê-tés et parlaient en s’appuyant à la fenêtre. On n’entendait pas leurs paroles, mais Golder les devinait rien qu’aux mouvements des mains gesticulantes. L’un d’eux était un Polak avec un ex-traordinaire bonnet de fourrure à oreillettes, râpé et roussi et une barbe énorme, bouclée, grise, que ses doigts impatients pei-gnaient, nattaient, tordaient et défaisaient mille fois en une se-conde. L’autre était un jeune garçon aux cheveux rouges qui jail-lissaient en tous les sens comme des flammes.

– Qu’est-ce qu’ils vendent ? pensa Golder, du foin, de la ferraille comme de mon temps ?…

Il ferma à demi les yeux. Maintenant, avec la nuit qui commençait à tomber, et le fracas d’une charrette qui couvrait de ses grondements et de ses grincements le bruit des autos dans la rue Vieille-du-Temple, et l’ombre qui dissimulait la hau-teur des maisons, il éprouvait la sensation d’être revenu en songe dans son pays, comme une vision de traits familiers, mais déformés, tordus par le rêve…

– Il y a des rêves comme cela, pensa-t-il vaguement, quand on voit des gens morts depuis des années…

– Qu’est-ce que vous regardez ? demanda Soifer. Il repous-sa l’assiette où demeuraient des restes de poisson et des pommes de terre écrasées. « Ah, voilà ce que c’est que de vieil-lir… Autrefois, j’aurais bien mangé trois portions comme celle-

– 139 – là… Ah, mes pauvres dents !… J’avale sans mâcher… ça me brûle là… » Il montra sa poitrine.

– À quoi pensez-vous ?

Il s’arrêta, suivit le regard de Golder et hocha la tête.

– Oï, modula-t-il tout à coup, avec son inimitable accent plaintif et ironique à la fois. Oï, Seigneur Dieu !… Vous ne croyez pas qu’ils sont plus heureux que nous ?… Sales, pauvres, mais est-ce qu’un Juif a besoin de tant de choses ?… La misère conserve le Juif comme la saumure le hareng… Je voudrais ve-nir plus souvent ici. Si ça n’était pas si loin, et surtout si cher – car c’est cher partout, maintenant, je viendrais tous les soirs ici dîner tranquille, sans ma famille, que le diable l’étouffe…

– Il faudra venir ici quelquefois, murmura Golder.

Il étendit les mains vers le poêle rouge qu’on venait d’allumer et qui rayonnait dans un coin et ronflait en répandant une lourde chaleur.

– À la maison, pensa-t-il, avec une odeur comme celle-là, je suffoquerais…

Mais il ne se sentait pas mal. Une sorte de tiédeur animale, jamais éprouvée encore, pénétrait ses vieux os.

Dehors un homme passa tenant à la main une longue perche enflammée du bout ; il toucha le bec de gaz en face du petit restaurant ; la lumière jaillit, éclairant une étroite fenêtre noire où du linge pendait au-dessus de vieux pots de fleurs vides. Golder se rappela brusquement une petite lucarne posée de biais comme celle-là, en face de la boutique où il était né… et cette rue dans la neige et le vent qu’il revoyait quelquefois en rêve.

– C’est un long chemin, dit-il tout haut.

– Oui, dit le vieux Soifer, long, dur et inutile.

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Tous deux, levant les yeux, ils regardèrent longuement, en soupirant, la misérable fenêtre, les hardes qui battaient les vitres. Une femme entrouvrit la fenêtre, se pencha au dehors, retira le linge, le secoua. Puis elle avança le visage et à la clarté du réverbère, sortant une petite glace de sa poche, elle se ma-quilla les lèvres.

Golder se leva brusquement.

– Allons, rentrons… cette odeur de pétrole me fait mal…

 

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