David Golder

Irène Némirovsky · Chapitre 16 sur 30

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David Golder

Chapitre XVI

 

 

Quand Golder guérit, septembre finissait, mais le temps était plus beau qu’au cœur de l’été, sans un souffle de vent ; l’air était baigné de lumière, doré comme du miel.

Ce jour-là, après le déjeuner, Golder, au lieu de remonter se coucher, ainsi qu’il le faisait d’ordinaire, s’assit sur la ter-rasse, se fit apporter les cartes, Gloria n’était pas là. Un peu plus tard, Hoyos parut.

Golder lui jeta un coup d’œil par-dessus ses lunettes sans rien dire. Hoyos abaissa presque jusqu’à terre le dossier mobile d’une chaise-longue, s’installa, s’allongea comme dans un lit, la tête rejetée en arrière, les bras abandonnés effleurant du bout des ongles, avec satisfaction, le marbre froid des dalles.

– Il fait bon, il fait moins chaud, murmura-t-il, je déteste cette chaleur…

– Vous ne savez pas, par hasard, questionna Golder, où cette petite a déjeuné ?

– Joyce ? Chez les Mannering, je suppose… Pourquoi ?

– Pour rien. Elle n’est jamais là.

– C’est de son âge… Et puis, pourquoi lui avez-vous donné cette nouvelle voiture ? Elle a le diable au corps maintenant…

Il s’interrompit, se souleva sur un coude, regarda le jardin. « Tenez la voilà votre Joy ! »

Il s’approcha de la balustrade, cria :

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– Hep, Joy ! Dis donc, tu pars maintenant ? Tu es folle, tu sais ?

– Quoi ? grommela Golder.

Hoyos riait de tout son cœur.

– Qu’elle est drôle… Elle emmène toute sa ménagerie avec elle, ma parole… Jill… Tu ne prends pas tes poupées avec toi ? Non ? Mais, dis donc, et ton petit prince, tu ne l’emmènes pas non plus, hein ! ma beauté ? Regardez-la, Golder, comme elle est drôle.

– Comment, Dad est là ? s’exclama Joyce, je le cherche par-tout.

Elle monta sur la terrasse en courant, vêtue de son man-teau de voyage, un petit bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, son chien sous le bras.

– Où vas-tu ? demanda Golder en se levant brusquement.

– Devine !

– Comment veux-tu que je sache ce qui passe de caprices dans ta sotte tête ? cria Golder avec irritation, et réponds quand je te parle, hein ?

Joy s’assit, croisa les genoux, le regarda avec défi et se mit à rire joyeusement.

– Je vais à Madrid.

– Quoi ?

– Ah, vous ne saviez pas ? intervint Hoyos, mais oui, elle a décidé d’aller à Madrid en auto, cette petite… Seule… N’est-ce pas, Joy ? Seule ? murmura-t-il en souriant. Oh, elle va proba-blement se casser la tête en route, avec sa manie d’aller comme le vent, mais c’est son caprice, il n’y a rien à faire… Ah, vous ne saviez pas ?

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Golder frappa violemment du pied.

– Joyce ! espèce de folle ! Qu’est-ce que tu as inventé en-core ?

– Il y a longtemps que je t’ai dit que j’irais à Madrid, dès que j’aurai une voiture nouvelle… Qu’est-ce que ça a d’extraordinaire ?

– Je te défends de partir, tu m’entends bien ? dit lentement Golder.

– J’entends. Et après ?

Golder, brusquement, s’avança, la main levée. Mais Joyce, un peu pâle, continuait à rire :

– Dad ! Tu veux me gifler, toi ? Ce que ça m’est égal, si tu savais. Mais ça te coûtera cher.

Golder, sans la toucher, abaissa lentement le bras.

– Va-t-en ! dit-il, les mots passant avec peine entre ses lèvres serrées, va-t-en où tu voudras…

Il s’assit de nouveau et reprit ses cartes.

Joy murmura câlinement :

– Allons, voyons, Dad, ne sois pas fâché… Pense d’abord que j’aurais pu partir sans rien dire… Hein ? Et puis, qu’est-ce que ça peut bien te faire ?

– Tu vas te casser ta jolie petite gueule, ma Joy, dit Hoyos en lui caressant la main, tu verras…

– Ça me regarde. Allons, Dad, faisons la paix, va…

Elle se glissa contre lui, lui entoura le cou de ses bras.

– Dad…

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– Ce n’est pas à toi de me proposer la paix… Laisse-moi… quelle façon de parler à ton père, dit-il en la repoussant tandis que Hoyos ricanait :

– Vous ne trouvez pas qu’il est un peu tard pour commen-cer son éducation, à cette jolie fille ?

Golder abattit son poing sur les cartes.

– Vous, foutez-moi la paix ! gronda-t-il, et toi, va-t-en ! Crois-tu que je vais te supplier ?

– Dad ! Tu me gâtes toujours tout ! tous mes plaisirs ! Tout mon bonheur ! cria Joyce, avec des larmes d’énervement brus-quement jaillies, ruisselant sur ses joues : laisse-moi ! laisse-moi ! Tu crois que c’est amusant ici, depuis que tu es malade ! Je n’en peux plus ! Marcher doucement, parler bas, ne pas rire, ne voir que des vieilles figures fâchées, tristes !… Je veux, je veux m’en aller…

– Va. Qui te retient ? Tu pars seule ?

– Oui.

Golder baissa la voix.

– Ne t’imagine pas surtout que je te crois, hein ? Tu vas traîner sur les routes, avec ce petit maquereau, hein ? petite grue. Tu crois que je suis aveugle ? Mais qu’est-ce que je peux faire ? Je ne peux rien faire, répéta-t-il d’une voix tremblante. Seulement, ne crois pas que tu te paies ma tête. Hein ? Celui-là, ma petite, celui-là qui se paiera la tête du vieux Golder, il n’est pas encore né, tu entends ?

Hoyos rit doucement, les mains posées en écran devant sa bouche.

– Ce que vous êtes fatigants… C’est tellement inutile, mon pauvre Golder… Vous ne connaissez pas les femmes, vrai-

– 87 – ment !… Il n’y a qu’à céder… Viens m’embrasser, ma jolie Joyce…

Joyce n’écoutait pas ; elle roulait la tête sur l’épaule de Golder.

– Dad, mon Dad chéri…

Il l’écarta :

– Laisse-moi… Tu m’étouffes… Et va-t-en vite, tu partirais trop tard…

– Tu ne m’embrasses pas ?

Il posa les lèvres avec effort sur la joue qu’elle lui tendait.

– Moi ? Mais si… Va…

Joy le regarda. Il étalait ses cartes ; les doigts mal assurés semblaient glisser sur le bois de la table. Elle dit :

– Dad… Tu sais que je n’ai plus d’argent ?

Il ne répondit rien. Elle répéta :

– Eh bien, Dad, donne-moi donc de l’argent, s’il te plaît ?

– Quel argent, demanda Golder ? d’une voix sèche et calme que Joyce n’avait jamais entendue.

Elle répondit, en s’efforçant de dissimuler l’impatience qui lui faisait tordre nerveusement les doigts :

– Quel argent ? L’argent du voyage. Comment crois-tu que j’aie l’intention de vivre en Espagne ? De mon corps ?

Golder réprima une grimace brusque.

– Et tu as besoin de beaucoup d’argent ? demanda-t-il en comptant lentement du doigt les treize cartes qui formaient la première rangée de la réussite.

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– Mais je ne sais pas, voyons, tu m’ennuies… Naturelle-ment… beaucoup… comme à l’ordinaire… dix, douze, vingt mille…

– Ah !…

Elle glissa la main dans la poche du veston de Golder, es-saya d’en tirer le portefeuille.

– Oh ! ne me tourmente plus… Donne vite, voyons, donne !…

– Non, dit Golder.

– Quoi ? cria Joyce, qu’est-ce que tu dis ?

– Je dis non.

Il rejeta la tête en arrière, la regarda longuement, en sou-riant. Depuis longtemps il n’avait pas su répondre non, ainsi, avec l’accent dur et clair d’autrefois… Il murmura de nouveau : « non », il paraissait goûter la forme du mot dans sa bouche, comme un fruit. Il joignit lentement ses mains devant son men-ton, passa plusieurs fois l’extrémité de ses ongles le long des lèvres.

– Ça t’étonne, on dirait ? Tu veux partir. Pars. Mais tu as entendu. Pas un sou. Arrange-toi. Ah ! tu ne me connais pas en-core, ma fille.

– Je te déteste ! cria Joyce.

Il baissa la tête, recommença à compter ses cartes à mi-voix. Une, deux, trois, quatre… Mais, arrivé au bout de la ran-gée, il s’embrouilla visiblement, répéta d’une voix de plus en plus basse et tremblante : une, deux, trois, puis s’arrêta, comme à bout de forces et soupira profondément.

 

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– Moi non plus, tu ne me connais pas, dit Joyce ; je t’ai dit que je voulais partir. Je partirai. Je n’ai pas besoin de ton sale argent !…

Elle siffla son chien et disparut. Au bout d’un moment on entendit sur la route le bruit de l’auto qui passait comme une trombe. Golder n’avait pas bougé.

Hoyos haussa doucement les épaules.

– Oh ! mon cher, elle s’arrangera…

Comme le vieil homme ne répondait rien, il murmura en fermant à demi ses fins yeux las, avec un sourire :

– Vous n’entendez rien aux femmes, mon cher… Il fallait la gifler. La nouveauté du geste l’eût peut-être retenue… On ne sait jamais avec ces petits animaux-là…

Golder avait tiré son portefeuille de sa poche ; il le tournait, le retournait entre ses mains. C’était un vieux portefeuille de cuir noir, usé, comme la plupart de ses objets personnels ; la doublure de satin était éraillée, un des angles d’or manquait ; Il était gonflé de billets, entouré d’un élastique. Tout à coup, ser-rant les dents, Golder le saisit, se mit à en frapper la table avec violence. Les cartes s’envolaient. Il battait toujours le bois qui résonnait sourdement sous ses coups. Enfin, il s’arrêta, remit son portefeuille dans sa poche, se leva, passa devant Hoyos, le bousculant exprès de tout son corps.

– Voilà mes gifles à moi…, dit-il.

 

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