David Golder

Irène Némirovsky · Chapitre 22 sur 30

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David Golder

Chapitre XXII

 

 

Golder revint seul à Paris. La maison de Biarritz vendue, Gloria et Joyce partirent pour une croisière sur le yacht de Be-hring avec Hoyos, Alec, les Mannering. En Décembre seule-ment, Gloria fût de retour à Paris, et, aussitôt, elle vint avec un antiquaire chez Golder pour procéder à la vente des meubles.

Avec une espèce de sombre plaisir, Golder regarda partir la table ornée de sphynx de bronze, le lit Louis XV, avec ses amours, ses carquois, son baldaquin à dôme. Il couchait depuis longtemps dans le salon, sur un petit lit-cage étroit et dur. Vers le soir, quand les dernières voitures de déménagement furent parties, il ne resta plus dans l’appartement que quelques chaises cannées et une table de cuisine en bois blanc. Des copeaux, de vieux journaux traînaient sur le plancher. Gloria revint. Le vieux Golder n’avait pas bougé. Il était à demi-étendu sur son lit, la poitrine enveloppée d’un plaid noir à carreaux, regardant avec une expression de soulagement les vastes fenêtres nues débar-rassées des rideaux de damas qui interceptaient la lumière et l’air.

Gloria entra en faisant crier avec violence sous ses pas le parquet dégarni. Le bruit parut la surprendre ; elle tressaillit nerveusement, s’arrêta, puis recommença à marcher avec effort sur la pointe des pieds, balançant involontairement son corps, mais le gémissement criard ne cessait pas. Elle s’assit brusque-ment en face de Golder.

– David…

Un moment, ils se regardèrent sans parler, les yeux durs. Elle essayait de sourire, mais, malgré elle, sa mâchoire brutale,

– 127 – carrée s’avançait avec ce mouvement carnassier, qui donnait à son visage, lorsqu’elle ne le surveillait pas, une expression ani-male. Enfin, elle demanda en fouettant nerveusement l’air de ses gants roulés en lanière :

– Alors, tu es satisfait, tu es content maintenant ?

– Oui, dit-il.

Elle serra violemment les lèvres et s’exclama tout bas, d’une voix étrange et aiguë comme un sifflement :

– Fou… vieux fou… tu t’imaginais que je mourrais de faim sans toi et ton maudit argent, hein ?… Eh bien, regarde… Je n’ai pas l’air trop misérable, je crois ! Tu as vu ça ? Elle brandit brusquement son poignet où sonnait un bracelet neuf.

– Celui-là, ce n’est pas toi qui l’as payé, hein ? Alors, quoi, qu’est-ce que tu as voulu faire ? C’est toi seul qui souffres, imbé-cile… Moi, je me suis arrangée… Et tout ce qui était ici est à moi, à moi, répéta-t-elle en frappant le bois de sa chaise avec empor-tement, et si jamais tu essayes de m’empêcher de le vendre, comme je voudrais, quand je voudrais, tu auras affaire à moi, voleur !… tu mérites la prison, souffla-t-elle. Laisser sans res-sources une femme après toutes ces années de vie commune et… Mais réponds-moi, réponds-moi quelque chose, cria-t-elle brusquement, tu vois bien que je sais ! Hein ? Avoue ! Tu as fait ça pour me priver d’argent… Tu as ruiné, perdu des malheureux et toi-même… tu préfères crever entre quatre murs et me voir pauvre aussi, moi ? c’est ça ? Oui ? C’est ça ?

– Eh, je m’en fiche bien, dit Golder. Il ferma les yeux, murmura : « Je me fiche tellement de toi, si tu savais… de toi, de ton argent et de tout ce qui te touche… Et puis, ton argent, ça ne durera pas, ma pauvre fille… crois-moi, quand il n’y a pas de mari pour alimenter la caisse, ce que c’est vite filé… » Il parlait sans colère, d’une douce voix basse de vieillard, en remontant machinalement le col de son veston sur ses joues. Un vent glacé

– 128 – soufflait de la rue par les fentes de le fenêtre nue : « Oui… ce que ça file vite… Tu as joué à la Bourse, je pense… Cette année, on dit qu’il suffit de toucher à un papier pour qu’il grimpe… ça ne durera pas toujours… et Hoyos… Il eut un petit rire inatten-du, presque jeune : « Ah, votre vie, dans un, deux ans d’ici, mes pauvres enfants !… »

– Et toi ? ta vie ? Mais tu t’es enterré vivant !…

– C’est ce que j’ai voulu, dit brusquement Golder avec une sorte de violence hautaine, et j’ai toujours fait ce que j’ai voulu, sur cette terre…

Elle se tut, et, lentement, dénoua ses gants.

– Tu vas rester ici ?

– Je ne sais pas.

– Il te reste encore de l’argent, hein ? murmura-t-elle, tu t’es arrangé ?

Il inclina la tête.

– Oui, dit-il de nouveau doucement, mais n’essaye pas d’en avoir va… ce n’est pas la peine… je me suis bien arrangé…

Elle ricana en désignant du menton la chambre vide.

– Oh, je suis heureux d’être débarrassé de tout ça… ces sphynx, ces lauriers… je n’ai besoin de rien de tout ça, moi, dit-il d’un air las, en fermant les yeux.

Gloria se leva, ramassa son renard, son sac, et devant la glace de la cheminée commença à se poudrer avec lenteur.

– Je pense que Joyce va venir te voir bientôt…

Comme il ne répondait rien, elle murmura :

– Elle a besoin d’argent…

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Dans le miroir, elle vit une expression étrange passer sur le vieux visage dur de Golder. Elle dit vite et bas, comme malgré elle :

– C’est à cause de Joyce, tout ça, hein ?

Elle aperçut distinctement comme ses joues et ses mains tremblaient, agitées d’un frémissement brusque.

– C’est elle surtout ? Elle, qui ne t’a rien fait ?… C’est drôle.

Elle poussa un petit rire forcé, sec et aigu.

– Comme tu l’aimes… Mon Dieu, comme tu l’aimes… comme un vieil amoureux… c’est comique…

– Assez, hurla Golder.

Elle réprima un mouvement de crainte, murmura en ar-quant les sourcils :

– Alors, quoi, ça va recommencer ? Est-ce que tu veux que je te fasse enfermer, à la fin ?

– Tu en serais bien capable, je pense…

Il soupira avec un accent de colère et de fatigue :

– Va-t-en.

Il paraissait se calmer avec effort. Lentement, il essuya la sueur qui coulait sur son visage.

– Va. Je t’en prie.

– Alors… adieu ?

Sans répondre, il se leva, passa dans la pièce voisine. Il ferma la porte derrière lui avec un bruit sourd qui vibra long-temps dans la maison vide. Elle songea que c’était toujours ainsi qu’il terminait leurs querelles autrefois… puis, que, vraisembla-blement, elle ne le verrait plus… cette vie solitaire l’achèverait

– 130 – bientôt, sans doute… « Tant d’années vécues ensemble pour fi-nir ainsi… Et pourquoi ? À leur âge… Des choses qui arrivent tous les jours… Il l’avait voulu… Tant pis pour lui… Mais que c’est bête, mon Dieu… que c’est bête… »

Elle s’en alla, referma la porte, descendit lourdement les marches.

Golder était seul.

 

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