David Golder
Chapitre XIV
Ce même soir, Ghédalia revint.
– Je n’ai pas voulu, dit-il, laisser partir M. Golder sans dé-gager ma responsabilité vis-à-vis de lui. En effet, Madame, Monsieur votre mari est intransportable actuellement. Je me suis sans doute mal expliqué ce matin…
– Au contraire, murmura Gloria, vous m’avez alarmé d’une façon… peut-être exagérée ?…
Elle se tut ; ils se regardèrent un instant sans rien dire. Ghédalia parut hésiter.
– Désirez-vous, Madame, que j’examine encore une fois le malade ? Je dîne Villa des Blues, chez Mrs Mackay… Toutefois, je dispose encore d’une demi-heure… Je serais heureux, je vous le jure, de pouvoir modifier la rigueur de mon diagnostic.
– Je vous remercie, dit-elle du bout des lèvres. Elle le fit passer dans la chambre de Golder, et demeura seule au salon, derrière la porte fermée, tendant l’oreille ; il parlait à la garde à voix très basse. Elle s’éloigna avec une expression d’humeur et vint s’accouder à la fenêtre ouverte.
Au bout d’un quart d’heure il entra, frottant l’une contre l’autre ses petites mains blanches.
– Eh bien ?
– Eh bien, chère Madame, l’amélioration est sensible à un point tel, que je commence à croire que nous sommes en pré-sence d’une crise d’origine purement nerveuse… C’est-à-dire
– 72 – non due à une lésion du cœur… Il m’est difficile de me pronon-cer d’une façon définitive, étant donné l’état d’épuisement où se trouve le malade, mais je puis affirmer, d’ores et déjà, qu’en ce qui concerne l’avenir, il y a lieu de se montrer nettement plus optimiste. Il ne sera pas question, sans doute, pour M. Golder de renoncer à son activité, pour de longues années encore…
– Vraiment ? fit Gloria.
– Oui.
Il se tut, puis reprit plus légèrement :
– Toutefois, je répète que, dans l’état où il se trouve actuel-lement, il est intransportable. Vous agirez d’ailleurs, selon votre conscience. La mienne est déchargée, je l’avoue, d’un grand poids.
– Oh, il n’est plus question de cela, Monsieur le Profes-seur…
Elle lui tendit la main en souriant.
– Je vous remercie de tout mon cœur… Vous voudrez bien, n’est-ce pas, oublier une minute d’égarement bien excusable, et continuer à donner vos soins à mon pauvre malade ?…
Il fit mine d’hésiter, se déroba, et finalement, promit.
Tous les jours, désormais, son auto rouge et blanche s’arrêta devant la maison des Golder. Cela dura près d’une quin-zaine. Puis brusquement Ghédalia disparut. Le premier acte conscient de Golder, un peu plus tard, fut de signer un chèque de vingt mille francs en paiement des honoraires du Professeur.
Ce jour-là on avait soulevé, pour la première fois, le malade sur ses coussins. Gloria, un bras passé derrière ses épaules, le soutenait, le penchait légèrement en avant, tenant de la main droite le carnet de chèques ouvert devant lui. Elle le regardait à la dérobée, durement. Comme il avait changé… Le nez, sur-
– 73 – tout… Il n’avait jamais eu cette forme auparavant, songea-t-elle, énorme, crochu, comme celui d’un vieil usurier juif… Et cette chair molle, tremblante, avec son odeur de fièvre et de sueur… Elle ramassa le stylo que les faibles mains ouvertes avaient lais-sé tomber sur le lit, maculant d’encre les draps.
– Enfin, te sens-tu mieux, David ?
Il ne répondit pas. Depuis près de quinze jours il n’avait pas prononcé d’autres paroles que : « j’étouffe »… ou « j’ai mal… » bredouillées d’une voix rauque et étrange que la garde seule paraissait comprendre. Il demeurait étendu, les yeux fer-més, les bras collés le long du corps, immobile, muet comme un cadavre. Cependant, quand Ghédalia s’en allait, la garde se pen-chait sur lui, l’arrangeait et murmurait : « il a été content… » et sous la paupière soulevée, tressaillante, un regard fixe et dur jaillissait, s’accrochait, avec une expression profonde d’imploration et de détresse, à ses lèvres, à son visage… « Il comprend tout », pensait-elle. Pourtant – et plus tard, quand il put parler, ordonner, pas davantage – jamais il ne demanda ni à elle, ni à personne, le nom de sa maladie, combien de temps elle durerait, ni quand il pourrait se lever, partir… Il paraissait se contenter des vagues affirmations de Gloria : « Ça ira mieux bientôt… C’était du surmenage… par exemple, il ne faudra plus fumer… Le tabac est mauvais pour toi, David… Ni jouer… Tu n’as plus vingt ans… »
Quand Gloria fut partie il demanda ses cartes. Des heures entières il étalait des réussites sur un plateau posé en travers de ses genoux. La maladie lui avait affaibli la vue ; il ne quittait plus ses lunettes à présent, de grosses lunettes cerclées d’argent, tellement lourdes qu’elles glissaient à chaque instant et rou-laient sur le lit. Il les cherchait longuement en tâtonnant, de ses mains tremblantes qui s’embarrassaient dans les plis du drap. Quand il avait fini une réussite, il brouillait les cartes et recom-mençait.
– 74 –
Ce soir-là la garde avait laissé la fenêtre et les volets entr’ouverts : il faisait très chaud. Plus tard seulement, comme la nuit tombait, elle voulut mettre sur les épaules de Golder un châle qu’il repoussa avec impatience.
– Là, là, il ne faut pas vous fâcher, Monsieur Golder, il commence à souffler de la mer… Vous ne voulez pas retomber malade…
– Seigneur, grogna Golder, de sa voix faible et essoufflée, qui butait sur les mots, quand est-ce qu’on me fichera la paix ?… Quand est-ce que je pourrai me lever à la fin ?…
– M. le Professeur a dit à la fin de la semaine, s’il fait beau.
Golder fronça les sourcils.
– Le professeur… Pourquoi ne vient-il pas, celui-là ?…
– Je crois qu’il a été rappelé à Madrid pour une consulta-tion.
– Est-ce que… est-ce que vous le connaissez ?… »
Elle revit l’expression anxieuse, avide de ses yeux…
– Oh oui, Monsieur Golder, certainement…
– Et c’est… vraiment, un bon médecin ?…
– Très bon.
Il se renversa en arrière sur ses coussins, baissa les pau-pières, puis chuchota :
– J’ai été longtemps malade…
– C’est fini maintenant…
– Fini…
– 75 –
Il toucha sa poitrine, leva la tête, regarda fixement la garde. « Pourquoi est-ce que j’ai mal là ?… » dit-il brusquement, les lèvres tremblantes.
– Là ?… Oh…
Elle ôta doucement la main, la reposa sur le drap.
– Vous savez bien ? Vous avez entendu le Professeur ?… ce sont des douleurs nerveuses… ce n’est rien…
– Rien… ?
Il soupira, se redressa machinalement, reprit les cartes.
– Mais ce n’est pas le… cœur… hein ?…
Il avait parlé vite et bas sans la regarder avec une émotion profonde. Elle répondit :
– Mais, non, voyons…
Ghédalia avait bien recommandé de lui taire la vérité… Ce-pendant il faudrait la lui dire tôt ou tard… Mais ce n’était pas son affaire… Pauvre homme, comme il avait peur de la mort… Elle désigna la réussite.
– Tenez, vous vous trompez… C’est l’as de trèfle qu’il faut mettre ici, et pas le roi… Mettez voir le neuf…
– Quel jour sommes-nous ? demanda-t-il sans l’écouter.
– Mardi.
– Déjà ? J’aurais dû être à Londres… dit-il à mi-voix.
– Ah ! il vous faudra moins voyager à présent, Monsieur Golder…
Elle le vit brusquement pâlir jusqu’aux lèvres.
– 76 –
– Pourquoi ? Pourquoi ? chuchota-t-il d’une voix entrecou-pée ; qu’est-ce que vous dites, bon Dieu ? vous êtes folle… On m’a défendu de… défendu de voyager… de partir… ?
– Mais non, mais non, assura-t-elle vivement, où avez-vous pris ça ? Je n’ai rien dit de pareil… Simplement qu’il fallait faire attention pendant quelque temps… C’est tout… »
Elle se pencha, lui passa un linge sur la figure ; de grosses gouttes lourdes de sueur coulaient sur ses joues, comme des larmes.
– Elle ment… J’entends bien sa voix… Qu’est-ce que j’ai ? Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai ? Et pourquoi me cachent-ils la vé-rité ? Je ne suis pas une femme, nom de Dieu…
Il la repoussa faiblement, se détourna.
– Fermez la fenêtre… J’ai froid… »
– Voulez-vous dormir ? demanda-t-elle en traversant silen-cieusement la chambre.
– Oui. Laissez-moi.
– 77 –