David Golder

Irène Némirovsky · Chapitre 12 sur 30

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David Golder

Chapitre XII

 

 

Il était minuit quand Gloria se pencha brusquement vers son mari, placé en face d’elle :

– Tu es pâle comme un mort, David, qu’est-ce que tu as ? questionna-t-elle avec impatience : tu es tellement fatigué ? Nous allons à Ciboure, je te préviens… Tu ferais mieux de ren-trer.

Joyce qui avait entendu cria :

– Dad, c’est une excellente idée… Viens, je te ramène… Je vous rejoindrai à Ciboure, n’est-ce pas, Mummy ? Daphné, je prends ta voiture, continua-t-elle en se tournant vers la petite Mannering.

– Ne la démolis pas, recommanda Daphné d’une voix étrange, brûlée, enrouée par l’opium et l’alcool.

Golder fit signe au maître d’hôtel.

– L’addition !…

Il avait parlé machinalement, puis il se rappela que, selon Gloria on les avait invités à Miramar. Cependant, les hommes présents s’étaient détournés à la hâte ; seul, Hoyos, le regardait en pinçant ironiquement les lèvres sans rien dire. Il haussa les épaules, paya.

– Viens Joy…

La nuit était très belle. Ils montèrent dans la petite auto découverte de Daphné. Joyce démarra, partit comme le vent.

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Les peupliers, de chaque côté du chemin, semblaient plonger et disparaître au fond d’un puits.

– Joyce… espèce de folle… tu te tueras une nuit sur ces routes… cria Golder un peu pâle.

Elle ne répondit rien et ralentit légèrement, comme à re-gret.

Quand ils furent aux portes de la ville elle le regarda avec des yeux élargis, un peu égarés.

– Tu as eu peur, vieux Dad ?

– Tu te tueras, répéta-t-il.

Elle haussa les épaules :

– Bah, qu’est-ce que ça fait ? c’est une belle mort…

Doucement, tendrement, elle passa ses lèvres sur une écor-chure qui saignait sur sa main, murmura :

– Par une belle nuit… en robe de bal… on roule un petit moment… et c’est fini…

– Tais-toi ! cria-t-il avec un accent d’horreur.

Elle rit :

– Poor old Dad…

Puis, brusquement :

– Eh bien, descends maintenant, nous sommes arrivés…

Golder leva la tête.

– Quoi ? Mais c’est le cercle ! Ah, je comprends mainte-nant…

– Nous repartirons tout de suite, si tu le veux, dit-elle.

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Elle demeurait immobile, le regardant en souriant. Elle sa-vait bien qu’une fois entrevues les fenêtres lumineuses du cercle, les ombres des joueurs passant et repassant derrière les vitres et ce petit balcon étroit qui donnait sur la mer, il ne parti-rait pas.

– Allons, une heure, seulement…

Joyce, sans prendre garde aux valets assemblés sur le per-ron, poussa un cri sauvage.

– Dad, Dad, que je t’aime ! Je sens que tu vas gagner, tu verras !…

Il rit, grommela :

– Tu n’auras pas un sou, en tous les cas, je te préviens, ma petite.

Ils entrèrent dans la salle de jeux ; quelques filles, qui rô-daient entre les tables reconnurent Joyce et lui sourirent fami-lièrement. Elle soupira :

– Ah, Dad, quand est-ce qu’on me laissera jouer, moi aussi, je le désire tellement !…

Mais déjà il ne l’écoutait plus ; il regardait les cartes, et ses mains frémissaient ; elle dut l’appeler plusieurs fois ; enfin, il se retourna brusquement, cria :

– Quoi ? qu’est-ce que tu veux ? Tu m’ennuies !…

– Je me mets là, dit-elle en désignant une banquette le long du mur, n’est-ce pas ?

– Oui, va où tu voudras, mais fiche-moi la paix !…

Joyce, rit, alluma une cigarette, s’installa sur le dur petit canapé de velours, les jambes repliées sous elle, jouant avec ses perles. De sa place elle voyait seulement la foule qui entourait les tables, des hommes muets, tremblants, des femmes qui

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Une fois, comme la foule s’écartait devant de nouveaux joueurs, elle vit, assez distinctement, Golder ; le vieillissement subit, étrange, de la lourde figure creusée, verdie par le reflet des lampes, la troubla d’une vague inquiétude.

– Comme il est pâle… qu’est-ce qu’il a ? est-ce qu’il perd ? songea-t-elle.

Elle se souleva, regarda avidement, mais, déjà, la foule s’était refermée autour des tables ; elle grimaça d’énervement.

– Zut ! Zut ! Si je m’approchais ?… Non, la personne inté-ressée dans le jeu porte malheur.

Elle chercha dans la salle, aperçut un jeune homme incon-nu qui passait accompagné d’une belle fille à demi nue. Impé-rieusement elle leur fit signe :

– Eh, dites donc, là-bas ?… le vieux Golder… est-ce qu’il gagne ?

– Non, c’est l’autre vieux singe, Donovan, répondit la femme, nommant un joueur illustre dans les tripots du monde entier. Joyce jeta avec rage sa cigarette.

– Oh, il faut, il faut qu’il gagne, murmura-t-elle désespé-rément, je veux mon auto ! je veux !… Je veux aller en Espagne avec Alec ! Seuls, libres… Jamais je n’ai dormi une nuit entière avec lui, dans ses bras… Mon Alec chéri… Oh, il faut qu’il gagne ! Mon Dieu, Seigneur, faites qu’il gagne !…

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La nuit passait. Malgré elle Joyce laissa retomber sa tête sur son bras. La fumée lui mangeait les yeux.

Elle entendit vaguement, comme du fond d’un rêve quelqu’un rire en la montrant.

– Tiens, la petite Joyce qui dort… Comme elle est belle…

Elle sourit, caressa ses perles d’un doux mouvement du cou, s’endormit profondément. Un peu plus tard, elle ouvrit à demi les yeux ; les vitres du cercle devenaient de plus en plus pâlissantes et roses.

Elle souleva avec peine sa tête alourdie, regarda. Il y avait moins de monde ; Golder jouait toujours. Quelqu’un disait : « Il gagne maintenant, il avait perdu près d’un million… »

Le soleil se levait. Elle tourna inconsciemment le visage du côté de la lumière, continua à dormir. Il faisait grand jour quand elle sentit qu’on la secouait ; elle s’éveilla, tendit les mains, les referma sur des billets pressés, froissés, que son père, debout devant elle lui glissait entre les doigts. « Oh, Dad ! mur-mura-t-elle joyeusement, c’est bien vrai ! Tu as gagné ? »

Il ne bougeait pas ; la barbe qui avait repoussé pendant la nuit, couvrait ses joues d’une cendre épaisse.

Il dit en articulant les mots avec effort :

– Non. J’ai perdu plus d’un million, je pense, puis je l’ai re-gagné avec cinquante mille francs de plus qui sont pour toi. C’est tout. Viens.

Il se détourna, marcha péniblement vers la porte. Elle, mal réveillée encore, le suivait, traînant à bout de bras, son grand manteau de velours blanc qui balayait la terre, ses mains pleines de coupures qui débordaient des doigts, tombaient. Tout à coup il lui sembla qu’elle voyait Golder s’arrêter, chanceler.

 

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– Je rêve… est-ce qu’il a bu ? songea-t-elle. Et, au même moment, le grand corps bascula d’une manière étrange et ef-frayante ; il leva les deux bras en l’air, laboura le vide, puis s’écroula, avec ce bruit sourd et profond, comme un gémisse-ment, qui semble monter des racines vivantes d’un arbre abattu, jusqu’à son cœur.

 

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