David Golder
Chapitre XVII
Tous les matins Golder descendait au jardin et marchait une heure le long d’une allée abritée. Il allait lentement, dans la bande d’ombre des vieux cèdres, comptant méthodiquement ses pas ; au cinquantième, il s’arrêtait, s’adossait à un tronc d’arbre, dilatait avec un effort douloureux ses narines pincées et respi-rait profondément, péniblement, tendant machinalement ses lèvres ouvertes, tremblantes, au vent de la mer. Puis il recom-mençait à marcher, à compter ses pas ; il poussait distraitement le gravier du bout de sa canne. Vêtu d’une vieille houppelande grise, le cou entouré d’un cache-nez de laine, avec un vieux cha-peau noir, usé, il ressemblait étrangement à quelque fripier juif d’un village d’Ukraine. Quelquefois, en marchant, il remontait l’épaule, d’un mouvement machinal et las, comme s’il hissait sur son dos un lourd ballot d’étoffes ou de ferraille.
Ce jour-là, il était sorti, pour la seconde fois, vers trois heures : le temps était admirable. Il s’assit sur un banc, en face de la mer. Il défit légèrement son cache-nez, déboutonna le haut de son pardessus, respira avec précaution. Mais le cœur battait d’un rythme égal ; seul, l’éternel petit sifflement de l’asthme soulignait le flux et le reflux de l’air dans sa poitrine, d’un bruit léger, plaintif et aigu.
Le banc était en plein soleil, et le jardin macérait tranquil-lement dans une lumière jaune et transparente comme de l’huile fine.
Le vieux Golder ferma les yeux, allongea sur les genoux, avec un soupir mêlé de tristesse et de bien-être, ses mains per-pétuellement glacées, puis il frotta doucement ses phalanges. Il aimait la chaleur. À Paris, à Londres, le temps était détestable,
– 91 – sans doute… Ce jour-là, il attendait le directeur de la Golmar, qui avait annoncé son arrivée la veille… C’était le signal du dé-part… Dieu sait où il faudrait encore traîner… C’était dommage de partir… Le temps était admirable.
Un pas cria sur le gravier. Il se retourna, aperçut Lœwe. Un petit homme, pâle, le visage gris, usé, timide, fléchissant sous le poids d’une serviette énorme, gonflée de papiers.
Lœwe avait longtemps été simple employé à la Golmar ; à présent il en était le directeur depuis près de cinq ans, mais un regard de Golder l’agitait, comme autrefois, d’un tremblement intérieur. Il se précipita, courbant les épaules, riant nerveuse-ment. Une fois de plus Golder se rappela les paroles de Marcus, souvent répétées : « Toi, mon petit, tu te crois un grand homme d’affaires, tu n’es qu’un spéculateur, tu ne sais pas choisir, trou-ver les hommes. Tu seras seul toute ta vie, entouré de voyous ou de crétins.
– Pourquoi êtes-vous venu ? demanda-t-il, coupant brus-quement les longues phrases embrouillées de Lœwe qui l’interrogeait respectueusement sur sa santé.
Lœwe s’arrêta court, s’assit sur le bord du banc, entr’ouvrit en soupirant son portefeuille.
– Hélas !… Je vais vous expliquer… Veuillez m’écouter at-tentivement… Mais peut-être cela vous fatiguera-t-il ? Préférez-vous attendre ? Les nouvelles que j’apporte…
– Sont mauvaises, interrompit Golder avec irritation. Na-turellement. Cessez vos discours, pour l’amour de Dieu. Dites ce que vous avez à dire, et clairement, si vous pouvez.
– Oui, Monsieur, murmura précipitamment Lœwe.
L’énorme portefeuille ne tenait pas bien en équilibre sur ses genoux ; il l’appuya des deux mains contre sa poitrine,
– 92 – commença à tirer des liasses de lettres et de papiers qu’il posait au fur et à mesure sur le banc. Il murmura avec angoisse :
– Je ne retrouve pas la lettre… Ah, si, voilà… Vous permet-tez ?
Golder la lui arracha des mains.
– Donnez-moi ça…
Il la lut, ne dit rien, mais Lœwe, qui ne le quittait pas des yeux, surprit le petit frémissement involontaire des lèvres.
– Vous voyez ! fit-il à voix basse, comme s’il s’excusait.
Il lui passa d’autres papiers.
– On a eu tous les ennuis d’un coup, comme toujours… La Bourse à New-York, avant-hier, a porté le dernier coup, pour ainsi dire. Mais cela n’a fait que précipiter les choses… Vous vous attendiez, je pense ?…
Golder leva brusquement la tête.
– Quoi ? Oui, murmura-t-il d’un air absent. Où est le rap-port de New-York ?
Comme Lœwe recommençait à remuer ses papiers, il les repoussa avec emportement d’un coup de poing.
– Vous ne pouviez pas mettre ça au net avant, bon Dieu ?
– Je viens d’arriver seulement… et je… je n’ai même pas pris le temps de passer à l’hôtel…
– Je l’espère bien, grommela Golder.
– Vous avez bien vu, n’est-ce pas ? insista Lœwe en tous-sant nerveusement, la lettre de la Banque Britannique ? S’ils ne sont pas couverts, sous huitaine, ils procéderont d’office à la vente de vos titres.
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– Nous verrons bien, par exemple… Les salauds… C’est Weille qui a fait ça… Mais il ne l’emportera pas en Paradis, je vous jure… Mon découvert chez eux est bien de quatre mil-lions ?
– Oui, dit Lœwe. Il hocha la tête.
– On est très, très monté contre la Golmar, actuellement. Les bruits les plus pessimistes courent en Bourse depuis que ce pauvre monsieur Marcus… Vos ennemis sont même parvenus à dénaturer de la manière la plus fausse et la plus malveillante votre maladie, Monsieur Golder…
Golder haussa les épaules.
– Ça…
Cela ne l’étonnait pas. Ni l’effet du suicide de Marcus, na-turellement… « Ça a dû le consoler avant de mourir, songea-t-il. »
– Tout ça, dit-il, ce n’est rien. Je vais parler à Weille… Ce qui m’inquiète surtout, c’est New-York… Il faudra absolument aller à New-York. Il n’y a rien de Tübingen ?
– Si. Un télégramme qui est arrivé comme je partais.
– Eh bien, donnez-le, nom de Dieu !
Il lut : « Serai le vingt-huit courant à Londres. »
Il grimaça un léger sourire.
Avec l’aide du vieux Tübingen tout s’arrangerait facile-ment.
– Télégraphiez immédiatement à Tübingen que je serai à Londres le 29 au matin.
– Oui, Monsieur. Oh ! je vous demande pardon… Mais… est-ce donc vrai ce que certains disent ?
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– Quoi ?
– Eh bien, mais, que c’est vous qui êtes chargé par la Tübingen de négocier l’accord avec les Soviets au sujet de la concession de Teïsk, et que Tübingen vous rachète vos actions et vous fait entrer dans la combinaison ? Oh ! c’est une belle, une grande affaire, et quel crédit dès qu’on saura…
– Quel jour, sommes-nous ? interrompit Golder.
Il calcula rapidement.
– Quatre heures… On pourrait encore partir aujourd’hui… Non, samedi, ce n’est pas la peine… Il faut absolument que je voie Weille à Paris. Demain. Lundi matin à Paris ; je peux repar-tir à quatre heures. Je serai à Londres mardi… Pour New-York, j’ai un bateau le 1er… Si je pouvais éviter New-York. Non, impos-sible… Et pourtant je devrais être à Moscou le 15, le 20 au plus tard… Oh, c’est difficile tout ça…
Il serra lentement ses mains l’une contre l’autre comme s’il écrasait des noix entre ses paumes jointes.
– C’est difficile… Il me faudrait me couper en morceaux, je crois. Enfin, nous verrons…
Il se tut. Lœwe lui tendit une feuille couverte de noms et de chiffres.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Si vous voulez bien jeter un coup d’œil ?… Ce sont les augmentations des employés… Vous vous rappelez peut-être ?… Nous en avions parlé avec vous et M. Marcus en avril dernier.
Golder, les sourcils froncés, examina la liste.
– Lambert, Mathias, ça va… Mlle Wieilhomme ? Ah, oui, la dactylo de Marcus… cette petite grue qui n’est pas fichue de ta-
– 95 – per une lettre correctement ? Non, par exemple ! L’autre, oui, la petite bossue, comment l’appelez-vous ?…
– Mademoiselle Gassion.
– Oui, ça va… Chambers ? Votre gendre ? Dites donc, vous trouvez que ce n’est pas suffisant d’avoir donné une place à cet imbécile ?… Ça daigne venir au bureau deux fois par semaine, quand ça n’a rien d’autre à faire, et pour ce que ça travaille… Pas un sou, vous avez entendu, pas un sou !…
– En avril, cependant…
– En avril, j’avais de l’argent. Maintenant, je n’en ai pas. Si j’augmentais tous les fainéants, les fils à papa dont vous et Mar-cus avez rempli les bureaux !… Donnez-moi votre crayon.
Il sabra violemment plusieurs noms.
– Et Levine qui vient d’avoir son cinquième enfant ?…
– Ce que je m’en fous !…
– Allons, allons, vous vous faites plus dur que vous n’êtes, monsieur Golder.
– Je n’aime pas qu’on fasse de la générosité avec mon ar-gent, Lœwe, comme vous le faites. C’est très gentil de promettre à tour de bras… et puis… C’est à moi de me débrouiller quand il n’y a plus un sou dans la caisse, hein ?
Il se tut brusquement. Un train passait. On entendait dis-tinctement, dans l’air tranquille, le bruit croître, se rapprocher. Golder baissa la tête, écouta.
Lœwe murmura :
– Vous réfléchirez, n’est-ce pas ? Levine… Nourrir cinq en-fants avec deux mille francs par mois, c’est difficile… Il faut avoir pitié…
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Le train s’éloignait. Un long coup de sifflet, affaibli, allégé par la distance traversa l’air comme un appel, une question in-quiète.
– Pitié, cria Golder avec une soudaine violence : pourquoi ? Personne n’a pitié de moi, n’est-ce pas ; personne n’a jamais eu pitié de moi…
– Oh ! Monsieur Golder…
– Oui, oui, payer, payer et encore payer… C’est pour ça que je suis sur la terre…
Il respira avec effort, acheva plus bas d’une voix différente :
– Supprimez les augmentations biffées… C’est compris ?… Et occupez-vous des places. Nous partons demain.
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