David Golder
Chapitre VII
Golder aperçut le chauffeur debout devant la portière d’une voiture neuve ; il se rappela brusquement que sa femme avait vendu l’Hispano.
– C’est une Rolls, maintenant, naturellement, grommela-t-il en regardant avec hostilité la peinture blanche, éclatante de la carrosserie : je me demande ce qu’il lui faudra après… »
Le chauffeur s’était avancé pour lui prendre son pardessus des mains, mais Golder demeurait immobile, fouillant des yeux l’ombre de la voiture par la vitre baissée. Est-ce que Joyce n’était pas là ? Il fit quelques pas en avant comme à regret, jeta un dernier coup d’œil avide et humble vers cet angle obscur où il imaginait sa fille avec sa robe claire, ses cheveux d’or. Mais non, l’auto était vide. Il monta lentement, cria : « Marchez, bon Dieu, qu’est-ce que vous attendez ? » L’auto partit. Le vieux Golder soupira.
Cette petite… Toutes les fois qu’il revenait de voyage, il la cherchait malgré lui, parmi la foule. Mais jamais elle n’était ve-nue… Cependant il ne cessait pas de l’attendre avec le même es-poir humilié, tenace et vain.
« Elle ne m’a pas vu depuis quatre mois », songea-t-il. Cette sensation profonde d’offense imméritée, que sa fille éveil-lait en lui si souvent, lui serra brusquement le cœur, vive et dou-loureuse comme une souffrance physique : « les enfants… tous pareils… et c’est pour ça qu’on vit, pour ça qu’on travaille. Comme mon père, oui… à treize ans, fous le camp, débrouille-toi… c’est tout ce que ça mérite… »
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Il ôta son chapeau, passa la main sur son front, essuya lon-guement la poussière et la sueur, puis regarda machinalement au dehors. Mais il y avait trop de monde, de cris, de soleil, de vent ; la courte rue Mazagran était encombrée d’une telle foule que l’auto n’avançait pas ; un gamin, en passant, colla son vi-sage aux vitres. Golder se mit dans un coin, releva le col de son pardessus. Joyce… Où était-elle, avec qui ?
« Je lui dirai, songea-t-il, amèrement, cette fois-ci je lui di-rai… quand tu as besoin d’argent, alors, c’est Dad chéri, mon Daddy, darling, mais pas le moindre signe d’affection, de… » Il s’interrompit lui-même, fit un geste las de la main. Il ne dirait rien, il savait bien… À quoi bon ? Et puis, c’était de son âge en-core d’être sotte et étourdie. Un petit sourire, vite effacé, déten-dit le coin de ses lèvres. Elle n’avait que dix-huit ans.
Ils avaient traversé Biarritz, dépassé l’Hôtel du Palais. Il contempla froidement la mer ; elle était agitée malgré le beau temps, avec des vagues énormes, vertes et blanches. Leurs cou-leurs violentes lui fatiguaient les yeux ; il mit la main devant ses paupières, se détourna. Seulement, au bout d’un quart d’heure, quand ils furent sur le chemin du golf, il se pencha en avant, re-garda sa maison qui apparaissait. Il y venait, entre deux voyages, passer huit jours comme un étranger, mais, tous les ans, elle lui tenait au cœur davantage. « Je me fais vieux… Avant… Ah, ça m’était bien égal… l’hôtel, le wagon… Mais ça fa-tigue… C’est une belle maison… »
Il avait acheté le terrain en 1916 pour un million cinq cent mille. Maintenant, cela en valait quinze. La maison était bâtie en pierres de taille, lourdes et blanches comme du marbre. Une belle, une grande maison… Quand elle apparut sur le ciel, avec ses terrasses, ses jardins, un peu nus encore, car le vent de la mer empêchait les jeunes arbres de pousser rapidement, mais imposante et magnifique, une expression de tendresse et d’orgueil passa sur les traits de Golder. Il murmura profondé-ment : « de l’argent bien placé. »
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Il cria avec impatience :
– Plus vite, plus vite, Alfred…
D’en bas, on apercevait distinctement les arceaux de roses, les tamaris, l’allée de cèdres qui descendait jusqu’à la mer.
– Les palmiers ont grandi…
L’auto s’arrêta devant le perron, mais, seuls, les domes-tiques sortirent à la rencontre de Golder. Il reconnut la petite femme de chambre de Joyce qui lui souriait.
– Il n’y a personne à la maison, dit-il.
– Non, Monsieur, Mademoiselle va rentrer pour déjeu-ner. »
Il ne demande pas où elle était. À quoi bon ? Il commanda rapidement :
– Le courrier…
Il prit le paquet de lettres et de dépêches et commença à les lire en montant l’escalier. Dans la galerie il hésita un instant entre deux portes pareilles. Le domestique, qui suivait avec la valise, lui montra une chambre.
– Madame a dit d’installer Monsieur ici. Sa chambre est prise.
– Bon, murmura-t-il avec indifférence.
Quand il fut chez lui, il s’assit sur une chaise, avec l’expression lasse et absente d’un homme qui vient d’arriver à l’hôtel, dans une ville inconnue.
– Monsieur va se reposer ?
Golder tressaillit, se mit debout lourdement.
– Non, ce n’est pas la peine.
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Il pensait :
– Si je me couche, je ne me relèverai plus…
Pourtant quand il fût baigné et rasé il se sentit mieux ; seul un tremblement léger persistait au bout des doigts ; il les regar-da ; ils étaient enflés et blancs comme une chair morte.
Il demanda avec effort :
– Il y a beaucoup de monde à la maison ?
– Monsieur Fischl, Son Altesse et Monsieur le Comte Hoyos… »
Golder se mordit silencieusement les lèvres.
– Quelle Altesse ont-elles encore inventé ? Le diable em-porte ces femmes… Fischl, songea-t-il avec irritation, pourquoi Fischl, nom de… Hoyos… »
Mais Hoyos était inévitable.
Lentement il descendit, se dirigea vers la terrasse. Aux heures chaudes du jour on la tendait de grands vélums de toile pourpre. Golder se coucha sur une chaise-longue et ferma les yeux. Mais les rayons du soleil passaient à travers l’étoffe et em-plissaient la terrasse d’une étrange lumière, rouge et trem-blante. Golder s’agita fiévreusement.
« Ce rouge… c’est bien une idée idiote de Gloria… qu’est-ce que ça me rappelle donc ? murmura-t-il, quelque chose d’effrayant… Ah, oui… Comment disait-elle, cette vieille sor-cière ? l’écume et le sang qui lui emplissaient la bouche. Il fré-mit, soupira, tourna, plusieurs fois péniblement la tête sur les coussins de lingeries et de dentelles fragiles, froissés et mouillés de sa sueur. Puis, brusquement il s’endormit.
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