David Golder

Irène Némirovsky · Chapitre 19 sur 30

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David Golder

Chapitre XIX

 

 

Quand elle entra chez Golder, il travaillait ; il était assis dans son lit, des coussins froissés et roulés ensemble, lui main-tenaient le corps, sa chemise était défaite sur la poitrine, ses grandes manches larges, déboutonnées, flottaient sur ses bras nus. Il avait posé la lampe sur le lit même, sur un plateau où demeuraient encore une tasse de thé à moitié vide, une assiette avec des pelures d’orange. La lumière de la lampe tombait d’aplomb sur sa tête inclinée, éclairant violemment les cheveux blancs.

Au moment où Gloria ouvrit la porte, il se retourna brus-quement, la regarda, puis grommela en baissant le front davan-tage :

– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a encore ?

– J’avais à te parler, répliqua-t-elle sèchement.

Il ôta ses lunettes, essuya longuement du coin de son mou-choir ses yeux enflammés. Elle s’assit sur le lit, à ses côtés, le buste raide, tourmentant ses perles.

– David, écoute… Il est indispensable que je te parle… Tu pars demain… Tu es malade, fatigué… As-tu réfléchi que, s’il t’arrivait quelque chose, je serais seule au monde…

Il l’écoutait d’un air morne et glacé, sans bouger, sans un mot.

– David…

 

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– Qu’est-ce que tu me veux ? demanda-t-il enfin, en la re-gardant avec cette expression dure, craintive, têtue, qu’elle seule connaissait, laisse-moi, j’ai à travailler…

– Ce que je te dis est aussi important pour moi que ton tra-vail. Tu ne te débarrasseras pas de moi aussi facilement, je te préviens…

Elle serra les lèvres avec une froide violence.

– Pourquoi pars-tu ainsi subitement ?

– Pour mes affaires.

– Eh ! je me doute bien que tu ne vas pas retrouver une maîtresse, s’écria-t-elle, en haussant les épaules avec colère : oh ! David, prends garde, ne m’exaspère pas ! Où vas-tu ? Les affaires sont très mauvaises, n’est-ce pas ?

– Mais non, murmura-t-il mollement.

– David !

Elle avait crié nerveusement malgré elle. Elle se calma avec effort :

– Je suis ta femme, il me semble… J’ai bien le droit de m’intéresser à des affaires qui me touchent autant que toi !…

– Jusqu’à présent, prononça Golder lentement, tu disais : Je veux de l’argent, arrange-toi. Je me suis toujours arrangé. Ça continuera jusqu’à ce que je meure.

– Oui, oui, interrompit-elle avec irritation et une sourde menace dans la voix, je connais bien… toujours le même refrain. Ton travail, ton travail !… En attendant, qu’est-ce que j’aurai, moi, de tout ça, si tu viens à disparaître ! Tu t’es si bien arrangé, n’est-ce pas ? que le jour de ta mort, quand tous tes créanciers se jetteront sur moi, je n’aurai rien, pas un sou !

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– Ma mort ! ma mort ! Je ne suis pas mort encore ! Hein ? Hein ? cria-t-il brusquement en frémissant, tais-toi, tu entends, tais-toi !…

Elle ricana :

– Oui, oui, comme une autruche qui se fourre la tête sous l’aile ! Tu ne veux rien voir, rien comprendre !… Eh bien, tant pis !… Tu as une angine de poitrine, mon cher !… Tu peux mou-rir demain. Pourquoi me regardes-tu comme ça ?… Oh, tu es bien le plus grand poltron que j’ai jamais vu !… Un homme !… Ça s’appelle un homme !… Regardez-moi ça ! Il va s’évanouir, ma parole !… Allons, ne fais pas cette tête-là, dit-elle en haus-sant les épaules ; tu peux encore vivre vingt ans, le médecin l’a dit. Seulement, qu’est-ce que tu veux ? Il faut regarder ces choses-là en face !… D’abord, nous sommes tous mortels… Mais rappelle-toi Nicolas Lévy, Porjès, tant d’autres qui remuaient des fortunes immenses, et quand ils étaient morts, qu’est-ce qui restait à leurs veuves ? Un découvert en banque. Eh bien, moi, je ne veux pas que ça m’arrive, tu entends bien ? Arrange-toi. Pour commencer, mets cette maison à mon nom. Si tu avais été un bon mari, il y a longtemps que tu m’aurais assuré une for-tune convenable ! Je n’ai rien.

Elle s’interrompit brusquement, poussa un cri. Golder, d’un coup de poing, avait fait rouler à terre le plateau et la lampe. Avec un fracas de verre cassé, ils s’écroulèrent sur le parquet dans le silence de la maison endormie.

Gloria clama :

– Brute !… Brute !… Chien !… Tu n’as pas changé !… Va !… Tu es bien resté le même !… Le petit Juif, qui vendait des chif-fons et de la ferraille, à New-York, avec ton sac sur le dos. Tu te rappelles ? Tu te rappelles ?

 

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– Et toi, tu te rappelles Kichinief, et la boutique de ton père, l’usurier, dans la rue Juive ?… Tu ne t’appelais pas Gloria, dans ce temps-là ? Hein… Havké !… Havké !…

Il hurlait le nom, en Iddisch, comme une injure, en levant le poing. Elle le saisit aux épaules, étouffant ses cris, lui enfon-çant la tête entre ses seins.

– Tais-toi, tais-toi, tais-toi !… Brute !… Goujat !… Les do-mestiques qui sont là, les domestiques qui écoutent !… Je ne te pardonnerai jamais !… Tais-toi, je te tue, tais-toi !…

Mais tout à coup elle le lâcha, gémit : la vieille bouche mordait sauvagement la chair entre les perles. Golder criait avec des yeux sanglants de chien enragé :

– Tu oses !… Tu oses réclamer !… Tu n’as rien !… Et ça ? et ça ? et ça ?…

Il secouait furieusement le lourd collier, tordant le fil entre ses doigts. Elle lui enfonçait les ongles dans les mains, mais il tenait bon. Il suffoquait, hurlait :

– Ça, ma fille, ça vaut un million !… Et tes émeraudes ? Tes colliers. Tes bracelets ? Tes bagues ?… Tout ce que tu as, tout ce qui te couvre des pieds à la tête… Tu dis, tu oses dire que je ne t’ai pas assuré une fortune !… Regarde-toi donc, couverte de bi-joux, crevant d’argent que tu m’as extorqué, volé !… Toi, Havké !… Mais quand je t’ai prise, tu étais une pauvre, une mi-sérable fille, rappelle-toi, rappelle-toi !… Tu courais dans la neige, avec tes souliers troués, tes pieds qui passaient par les bas, tes mains rouges, gonflées de froid ! Ah, ma belle, je m’en souviens, moi !… Et du bateau, quand nous sommes partis, du pont des émigrants… Et maintenant, Gloria Golder ! Avec des robes, des bijoux, des maisons, des autos, que j’ai payés, moi, moi, avec ma santé, avec ma vie !… Tout ce que tu m’as pris, tout ce que tu m’as volé !… Quand cette maison a été achetée, tu crois que je ne sais pas comme vous vous êtes partagés près de

– 109 – deux cent mille francs de commissions, Hoyos, et toi ! Paie, paie, paie… du matin jusqu’au soir… paie, paie, paie… toute la vie… Mais tu crois donc que je ne voyais rien, que je ne compre-nais rien, que je ne te voyais pas t’enrichir, t’engraisser à mes dépens, à ceux de Joyce ?… Amasser tes diamants, tes titres !… Mais tu es plus riche que moi depuis des années, tu entends, tu entends ?… Ses cris lui déchiraient la poitrine ; il porta les deux mains à sa gorge et éclata en quintes de toux, une toux horrible qui lui secouait le corps comme une tempête. Un moment Glo-ria crut qu’il allait mourir. Mais il eût encore la force de lui jeter dans un souffle rauque, un souffle de torture, du fond de sa poi-trine écartelée :

– La maison !… Tu ne l’auras pas ! Tu entends ! Jamais… puis il retomba en arrière, immobile et muet, les yeux fermés. Il l’avait oubliée. Il écoutait seulement le bruit de sa respiration, cette toux gémissante qui ne s’apaisait pas, roulait dans la gorge comme une houle, et le cœur, le vieux cœur malade qui cognait contre les parois de la poitrine, avec des coups sourds et pro-fonds…

Cela dura longtemps. Puis, peu à peu, la crise céda. La toux devint plus faible et plus légère. Il tourna la tête vers Gloria, murmura avec peine d’une voix basse, étouffée, exténuée :

– Contente-toi de ce que tu as, va… Parce que je te jure que tu n’auras plus rien de moi, rien…

Elle l’interrompit malgré elle.

– Ne parle pas. Ça fait mal de t’entendre.

– Laisse-moi, gronda-t-il en repoussant la main qu’elle lui tendait ; il ne pouvait pas supporter le contact sur sa chair, de ses doigts, de ses bagues froides.

– Laisse. Je veux que tu saches une fois pour toutes. Tant que je vis, ça va bien… Tu es ma femme, je t’ai donné tout ce que j’ai pu… Mais après ma mort, tu n’auras rien. Tu entends ? Rien,

– 110 – ma belle, que ce que tu as amassé… et c’est encore trop… Je me suis arrangé pour que Joyce ait tout. Et toi ? Pas un sou. Pas le premier sou. Rien. Rien. Rien. Tu entends ? Tu entends bien ? Il vit distinctement blêmir les joues de Gloria sous le fard qui fon-dait.

– Qu’est-ce que tu dis ? questionna-t-elle d’une voix sourde : es-tu fou, David ?

Il essuya la sueur qui coulait sur sa figure, regarda som-brement Gloria :

– Je veux, je désire que Joyce soit libre, riche… Quant à toi…

Il serra violemment les mâchoires :

– Pas ça, tu entends ? pas ça…

– Pourquoi ? questionna-t-elle machinalement avec une sorte de naïveté.

– Pourquoi ? répéta Golder lentement : ah, voilà… tu veux vraiment que je te dise pourquoi ?… Eh bien, c’est que je pense que j’ai assez fait pour toi… je t’ai assez enrichie, toi et tes amants…

– Quoi ?

Il rit brusquement.

– Ah, ça t’étonne ?… Mais tu comprends mieux, mainte-nant, je parie, hein ?… Oui… tes amants… tous… le petit Porjès… Lewis Wichmann… et les autres… et Hoyos… surtout Hoyos… Ah, celui-là… Depuis vingt ans que je le vois avec ses bagues, ses vêtements, jusqu’à ses femmes payées avec mon argent… Eh bien, suffit, comme ça, compris ?

Comme elle se taisait, il répéta :

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– Compris ? Ah, si tu voyais ta tête !… Tu n’essayes même pas de mentir !…

– Pourquoi ? dit Gloria dans une espèce de sifflement qui sourdait avec peine entre ses lèvres serrées : pourquoi ?… je ne t’ai pas trompé… Car on trompe un mari… un homme qui couche avec vous… qui vous donne du plaisir… Toi !… Mais il y a des années que tu es un vieillard malade… une loque… tu ou-blies, toi… tu n’as pas compté les années… Il y a près de dix-huit ans que tu ne t’es pas approché de moi… Et avant ?

Elle éclata de rire.

– Et avant ? David, tu as oublié…

Brusquement, la vieille figure de Golder rougit, un flux de sang l’empourprait toute entière, emplissait ses yeux de larmes. Ce rire… Il ne l’avait pas entendu depuis des années… les nuits où il l’écrasait en vain sous ses lèvres… Il murmura comme au-trefois :

– C’est ta faute… Tu ne m’as jamais aimé…

Elle rit plus fort.

– Aimé ! Toi ? David Golder ? Mais est-ce qu’on t’aime, toi ? Est-ce que tu veux donner ton argent à ta Joyce, parce que tu crois qu’elle t’aime, par hasard ? Mais elle aussi, c’est ton ar-gent seulement, qu’elle aime, va, vieil imbécile !… Elle est partie, hein ? ta Joyce ?… Elle t’a laissé, vieux, malade, seul !… Ta Joyce !… Mais quand tu étais malade, tu te rappelles, à la mort, elle dansait ce soir-là… Moi, du moins, je suis restée, par pu-deur… Elle ? elle dansera le jour de ton enterrement, imbécile ! Ah, oui, elle t’aime, elle !…

– Je m’en fous !…

Il tentait de crier, mais sa voix torturée n’était plus qu’un souffle rauque, étranglé dans sa gorge :

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– Je m’en fous, ne me dis pas, je sais, je sais. Faire de l’argent pour les autres, et puis crever, c’est pour ça que je suis sur cette sale terre… Joy, c’est une grue comme toi, je sais bien, mais elle ne peut pas me faire du mal, elle… C’est un morceau de moi, c’est ma fille, tout ce que j’ai au monde…

– Ta fille !…

Gloria, tombée, renversée sur le lit, était secouée d’un rire strident de folle.

– Ta fille ! Tu es sûr ? Tu ne sais pas ça, hein, toi, qui sais tant de choses !… Eh, bien, elle n’est pas de toi, tu entends ? ta fille, elle n’est pas à toi… C’est la fille de Hoyos… imbécile ! Mais tu n’as jamais vu comme elle lui ressemble, comme elle l’aime… Car elle a deviné depuis longtemps, je te le jure… Tu n’as jamais vu comme nous rions quand tu l’embrasses ta Joyce, ta fille !…

Brusquement, elle se tut. Il ne bougeait pas, il ne disait rien. Elle se pencha sur lui. Il mit ses mains devant sa figure.

Elle murmura machinalement :

– David… Ce n’est pas vrai… Écoute…

Mais il ne l’écoutait pas. Il écrasait ses mains contre son vi-sage avec une sorte de honte et se taisait. Il n’entendit pas comme elle se levait, comme elle s’arrêtait un moment sur le pas de la porte, il ne la vit pas qui regardait.

Enfin, elle s’en alla.

 

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