David Golder

Irène Némirovsky · Chapitre 6 sur 30

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David Golder

Chapitre VI

 

 

Golder dîna rapidement, but du lourd Bourgogne qu’il ai-mait, fuma quelque temps dans le couloir. Une femme en pas-sant le heurta, lui sourit, mais il se détourna avec indifférence. C’était une petite grue de Biarritz… Elle disparut. Il rentra dans son compartiment.

– Je vais bien dormir, cette nuit, songea-t-il. Il se sentait brusquement harassé, les jambes pesantes et douloureuses. Il écarta le store, regarda machinalement la pluie qui ruisselait le long des vitres noires. Les gouttes, pressées, coulaient, se con-fondaient, agitées par le vent, comme des larmes… Il se désha-billa, se coucha, enfonça profondément son visage dans l’oreiller. Jamais il n’avait ressenti une telle fatigue. Il allongea ses bras avec effort ; ils étaient raides, lourds… La couchette était étroite… plus que d’habitude, semblait-il. Vaguement il pensa : Mal placé, naturellement… ces imbéciles. Il sentait les roues sous son corps qui sautaient à chaque coup, avec un grin-cement déchirant. Il faisait une chaleur étouffante. Il retourna son coussin une fois, deux fois ; il brûlait. Il le tassa d’un seul coup de poing sous sa tête, avec colère. Quelle chaleur… Il valait mieux baisser la vitre. Mais le vent soufflait en tempête. En une seconde, les papiers sur la table, les journaux s’envolèrent. Il ju-ra, referma, tira le store, éteignit.

L’air était lourd et sentait une odeur de charbon, fade, écœurante, mêlée d’un relent d’eau de toilette. Instinctivement, il s’efforçait de respirer plus profondément, comme pour tenter de faire passer cet air pesant, que les poumons refusaient, reje-taient, qui demeurait dans la gorge, l’obstruait. Comme on avale de force un aliment que l’estomac malade n’accepte plus… Il

– 25 – toussota. C’était énervant… Surtout, cela empêchait de dormir… « Et je suis tellement fatigué », murmura-t-il, comme s’il se plaignait à quelqu’un d’invisible.

Il se tourna lentement, se mit sur le dos, puis, de nouveau, sur le côté, s’accouda. Il toussa encore une fois, exprès, plus fort, pour se débarrasser de cette sensation de gêne insupportable dans le haut de la poitrine, dans la gorge. Non, cela ne s’en allait pas, au contraire. Il bâilla péniblement, mais les spasmes arrê-taient le bâillement, le transformaient en une suffocation brève et douloureuse. Il tendit le cou, remua les lèvres. Peut-être était-il couché trop bas ? Il atteignit son pardessus, le roula, le glissa sous le coussin, puis se releva, s’assit. C’était pire. Les poumons semblaient s’engorger. Et… c’était étrange… Il avait mal… Oui… mal… dans la poitrine… dans l’épaule… dans la région du cœur… Un frisson subit lui saisit la nuque, le dos. « Qu’est-ce que c’est ? » chuchota-t-il brusquement. À mi-voix, courageu-sement, il dit : « Non, ce n’est rien, ça va cesser… ce n’est rien… » et il s’aperçut qu’il parlait tout haut, seul. Il s’arcbouta tout entier, dans une furieuse et vaine aspiration. Non, l’air ne passait pas. Il lui semblait qu’un poids invisible écrasait sa poi-trine. Il rejeta la couverture, le drap, ouvrit la chemise, haleta. « Mais qu’est-ce que c’est ; qu’est-ce que j’ai ? » L’obscurité, épaisse et noire, opaque, pesait sur lui comme un couvercle. Oui, c’était cela qui l’étouffait… Il fit un mouvement pour allu-mer, mais ses mains tremblaient, tâtonnaient péniblement le long du mur, cherchant vainement la petite lampe enchâssée dans la cloison, à son chevet. Il poussa un soupir irrité, gémit. La douleur, dans l’épaule, devenait plus lancinante, sourde et profonde… sournoise, encore, semblait-il, mal éveillée, rôdant quelque part en lui, au plus profond de son corps, dans les ra-cines mêmes de l’être, le cœur… n’attendant pour éclater qu’un effort, un mouvement. Lentement, comme malgré lui, il abaissa le bras. Attendre… ne pas bouger, surtout ne pas penser… Il respirait de plus en plus fort et vite. L’air entrait dans ses pou-mons avec un bruit étrange et grotesque, le bouillonnement de la vapeur qui fuse hors du couvercle d’une chaudière, et, quand

– 26 – il se retirait, la poitrine toute entière gémissait, s’emplissait d’un sifflement rauque et inarticulé, comme un râle, comme une plainte.

Ces ténèbres épaisses pénétraient dans la gorge avec une molle et insistante pression, comme si on lui enfonçait de la terre dans la bouche, comme à l’autre… au mort… Marcus… Et, quand il eut pensé enfin à Marcus, quand il se fut laissé envahir par l’image, le souvenir de la mort, du cimetière, de la glaise jaune trempée de pluie, avec les longues racines comme des serpents accrochés au fond du trou, il eut brusquement un tel besoin, un désir si passionné de lumière, de voir les choses quo-tidiennes, familières, qui l’entouraient… les vêtements suspen-dus se balançant au-dessus de la porte… les journaux sur la ta-blette… la bouteille d’eau minérale… qu’il oublia tout. Il étendit violemment le bras, et comme un coup de couteau, comme une balle, une douleur foudroyante, à la fois aiguë et profonde, tra-versa sa poitrine, sembla s’enfoncer, pénétrer jusqu’au cœur.

Il eut le temps de penser : « Je meurs », de sentir qu’on le poussait, qu’on le précipitait dans une sorte de trou, d’entonnoir, étouffant et étroit comme une tombe. Il entendait ses cris, sa propre voix, comme poussés très loin, par un autre, séparés de lui-même par une épaisseur d’eau, une eau noire et bourbeuse, profonde, qui passait sur sa tête et le tirait en avant, toujours plus bas, dans ce trou ouvert, béant. La douleur était horrible. Plus tard la syncope l’abolit partiellement, la trans-forma en une sensation de pesanteur, de suffocation, de lutte épuisante et vaine. De nouveau, il entendit quelqu’un très loin, haleter, crier, se débattre. Il lui semblait qu’on lui tenait la tête sous l’eau, et que cela durait des siècles.

Enfin, il revint à lui.

La souffrance aiguë avait cessé. Mais par tout le corps, il ressentait une courbature telle que ses os étaient comme brisés, comme broyés par des roues pesantes. Et il avait peur de bou-ger, de soulever un doigt, d’appeler. Au moindre cri, au moindre

– 27 – mouvement, cela allait recommencer, il le sentait… et cette fois, ce serait la mort. La mort.

Dans le silence il entendait son cœur battre avec des coups sourds et durs, qui semblaient vouloir rompre les parois de la poitrine.

– J’ai peur, pensa-t-il désespérément, j’ai peur…

La mort. Non, non, ce n’était pas possible !… Est-ce que personne ne sentirait, personne ne devinerait qu’il était là, seul comme un chien, abandonné, mourant « Si je pouvais, du moins, sonner, appeler ? Mais non, il faut attendre, attendre… La nuit va passer. Il devait être tard, déjà, très tard… Il scruta avidement les ténèbres qui l’entouraient tout aussi épaisses et profondes, sans une lueur, le petit rayonnement indécis, l’espèce de halo autour des objets, qui précède le jour. Rien. Il pouvait être dix heures, onze heures ? Dire que la montre était là, la lumière, qu’il n’y avait qu’un mouvement à faire, soulever le bras, comme ceci… la sonnette d’alarme, enfin ! Il paierait ce qu’il faudrait !… Mais non, non… Il avait peur de souffler, peur de respirer. Si encore une fois, cela revenait, s’il sentait son cœur défaillir… et ce choc horrible… ce… Ah, non, cette fois-ci, ce serait la mort. « Mais qu’est-ce que c’est, mon Dieu ? Qu’est-ce que c’est ? Le cœur. Oui. Mais il n’avait jamais eu le cœur ma-lade ? Jamais, d’ailleurs, il n’avait été malade… De l’asthme, oui, un peu… Les derniers temps, surtout. Mais à son âge, tout le monde avait quelque chose. Des malaises. Ce n’était rien. Le ré-gime, le repos. Mais cela !… Ah, qu’est-ce que ça fait que ce soit le cœur ou autre chose ? C’est des noms, cela, ça ne signifie rien que la mort, la mort, la mort. Qui donc disait : « Nous passerons tous par là… » Ah, oui, aujourd’hui… L’enterrement… Tous. Et lui. Ces gueules féroces, ces vieux Juifs qui se frottaient les mains, ricanaient… Pour lui, ce serait pire ! Les chiens, les chiens… les salauds ! – Et les autres… Sa femme… Sa fille… Oui, elle aussi, il savait bien. Une machine à faire de l’argent… Il n’était bon qu’à ça… Paie, paie, et puis, va, crève…

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« Seigneur, est-ce que ce train maudit n’allait pas s’arrêter ? Il y avait des heures, des heures qu’il roulait ainsi sans s’arrêter !… Dans les gares, quelquefois, des gens se trom-pent, ouvrent la porte d’un compartiment occupé ?… Mon Dieu, si cela arrivait cette fois !… Il imagina avidement le bruit dans le couloir, la porte heurtée, entrebâillée, des figures humaines… On le transporterait… N’importe où… un hôpital, un hôtel… Pourvu qu’il y ait un lit immobile… un son de pas, de voix hu-maines, de la lumière, une fenêtre ouverte… »

Mais non, rien. Le train courait plus vite. De longs coups de sifflet, déchirants, traversaient l’air, se perdaient… Un bruit de fer battu, dans l’ombre… un pont… Un instant, il crut que le train ralentissait… Haletant, il écouta. Oui, ils allaient plus dou-cement… doucement… ils s’arrêtaient… Un coup de sifflet brusque, et le train, immobilisé une seconde en plein champ, repartit.

Il gémissait. Il n’espérait plus rien. Il ne pensait plus. Il ne souffrait même plus. Seulement : « J’ai peur. J’ai peur. J’ai peur », et le cœur qui cogne et galope…

Tout à coup, il lui sembla que dans l’obscurité épaisse, quelque chose, faiblement, brillait. C’était en face de lui. Il re-garda. À peine une lueur. Un peu de gris, de blême… Mais quelque chose de visible, de distinct, dans le noir… Il attendait. Cela s’agrandit, devint plus blanc, plus large, comme une flaque d’eau. La glace, c’était la glace. C’était le jour. Les ténèbres s’allégeaient. Elles devenaient moins denses, paraissaient li-quides, mouvantes. Il lui sembla qu’on soulevait un poids énorme qui lui écrasait la poitrine. Il respirait. Cet air plus léger glissait, coulait dans ses poumons. Avec des précautions infi-nies, il remua la tête. Une sorte de souffle plus frais passa sur le front mouillé de sueur. Maintenant il voyait autour de lui des formes, des contours. Le chapeau, par exemple, qui avait roulé à terre… La bouteille… Peut-être, il pourrait atteindre le verre, boire un peu d’eau… ? Il avança la main. Non, rien, il ne sentait

– 29 – rien. Le cœur battant, il souleva le poignet. Rien. La main ram-pa jusqu’à la table, prit le verre. Dieu merci, il était plein d’eau, il n’aurait jamais pu soulever la bouteille. Il redressa légèrement la nuque, avança les lèvres et but. Quelles délices… L’eau fraîche qui coulait, mouillait l’intérieur des lèvres, la langue sèche et gonflée, la gorge. Avec les mêmes précautions, il reposa le verre, remonta un peu en arrière son corps, attendit. La poitrine fai-sait mal encore. Mais moins, bien moins. À chaque seconde. Plutôt comme une vague névralgie dans tous les os. Après tout, ce n’était pas si grave, peut-être ?…

Il pourrait peut-être soulever complètement le store ?… Il n’y avait qu’un bouton à toucher… De nouveau, il étendit le bras en tremblant. Le store, d’un coup, s’éleva. C’était le jour. L’air était blanc, trouble et épais comme du lait. Lentement, avec des mouvements calculés, méthodiques, il prit son mouchoir, es-suya ses joues et ses lèvres. Puis il mit son visage contre la vitre. Le froid du verre pénétrait délicieusement tout son corps. Il re-garda l’herbe des talus qui reprenait lentement sa couleur… les arbres… Très loin, il vit des lumières qui brillaient faiblement dans le brouillard de l’aube. Une gare. Est-ce qu’il appelle-rait ?… C’était facile. Mais comme c’était bizarre que cela fût passé ainsi… Cela prouvait, d’ailleurs, qu’il ne s’agissait pas d’une chose grave, aussi grave, du moins, qu’il l’avait craint. Des élancements nerveux, sans doute ?… Il ne faudrait pas négliger, pourtant, de s’adresser à un médecin. Mais ce ne devait pas être le cœur. L’asthme, peut-être ?… Non, il n’appellerait pas. Il re-garda l’heure. Cinq heures. Allons, un peu de patience. Il ne fal-lait pas se laisser aller ainsi. C’étaient les nerfs. Il avait eu rai-son, le petit Braun, la petite crapule… Il toucha la place au-dessous du sein, doucement, avec des précautions infinies, comme une plaie vive. Rien. Les battements, cependant, étaient étranges, irréguliers. Bah, cela passerait. Il avait sommeil. S’il pouvait dormir un peu, cela le guérirait sûrement. Perdre cons-cience. Ne plus penser. Ne plus se souvenir. Il était écrasé de fa-tigue. Il ferma les yeux.

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Il était déjà à demi-envahi par le sommeil quand, brus-quement, il se souleva, dit tout haut : « C’est ça. Je comprends maintenant… C’est Marcus. Pourquoi ? » Il répéta : « Pour-quoi ? » Il lui semblait qu’il voyait en lui-même, en cet instant, avec une lucidité extraordinaire. Est-ce que c’était… une espèce de remords ? « Non, ce n’est pas ma faute. » Plus bas, plus ra-geusement, il dit : « je ne regrette rien. » Il s’endormit.

 

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