David Golder

Irène Némirovsky · Chapitre 18 sur 30

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David Golder

Chapitre XVIII

 

 

– Je pars demain, dit brusquement Golder en se levant de table.

Gloria tressaillit légèrement, murmura :

– Ah !… pour longtemps ?…

– Oui…

– Tu es… tu es sûr que c’est prudent, David tu es encore malade.

Il éclata de rire.

– Qu’est-ce que ça fait ? Est-ce que j’ai le droit d’être ma-lade comme tout le monde, moi ?

– Oh, ce ton de victime, dit Gloria entre ses dents avec co-lère.

Il sortit, en poussant violemment la porte derrière lui. Les girandoles en cristal de la cheminée, agitées par le courant d’air sonnèrent dans le silence avec un petit bruit pressé, argentin.

– Il est nerveux, dit doucement Hoyos.

– Oui. Vous sortez ce soir ? Vous voulez l’auto ?

– Non, merci, ma chère.

Gloria se tourna vers le domestique.

– Je n’ai pas besoin de chauffeur ce soir.

– Bien Madame.

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Il posa sur la table le plateau d’argent, les liqueurs, les ci-gares et sortit.

Gloria, nerveusement, fit le geste de chasser les moustiques qui sifflaient doucement autour des lampes.

– Oh ! que c’est assommant… Tu veux du café ?

– Et Joy ? Tu as des nouvelles ?

– Non.

Elle se tut un instant, puis reprit avec une sorte de rage :

– Tout cela est la faute de David !… Il gâte cette petite comme un fou, comme un imbécile !… Il ne l’aime même pas !… Elle flatte sa vanité grossière de parvenu !… Il y a de quoi être fier, vraiment ! Elle se conduit comme une grue ! Tu sais com-bien d’argent il lui a donné la nuit où il est tombé malade au cercle ?… Cinquante mille francs, mon cher. C’est charmant, n’est-ce pas ? Des gens m’ont décrit le tableau. Cette petite, dans ce tripot, qui marchait à moitié endormie, avec des paquets de billets de banque entre les doigts, comme une fille qui a entôlé un vieux !… Et pour moi, c’est toujours les mêmes scènes, le même refrain : les affaires sont mauvaises ! Il en a assez de tra-vailler pour moi, etc. ! Ah, je suis une malheureuse ! Quant à Joyce !…

– Oh ! elle est charmante…

– Je sais, coupa Gloria.

Hoyos se tut brusquement, se leva, alla vers la fenêtre, res-pira le vent.

– Comme il fait bon… Vous ne voulez pas descendre au jardin ?

– Si vous voulez.

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Ils sortirent ensemble. C’était une belle nuit sans lune ; les grands réflecteurs blancs de la terrasse poudraient le gravier de l’allée, les branches des arbres, d’une froide lumière de théâtre.

– Sens comme il fait bon, répéta Hoyos, le vent souffle d’Espagne, il a un parfum de cannelle, tu ne trouves pas ?

– Non, fit-elle sèchement.

Elle buta contre un banc.

– Asseyons-nous, ça me fatigue de marcher dans l’obscurité.

Il s’assit à ses côtés, alluma une cigarette ; la flamme du briquet éclaira brusquement son visage incliné, les paupières bombées, délicates et fripées comme des fleurs mortes, le pur dessin des lèvres, jeunes encore, gonflées de vie.

– Ah ! ça, qu’est-ce qui se passe ? Nous sommes seuls, ce soir ?

– Tu attends quelqu’un ? demanda-t-elle distraitement.

– Non, pas spécialement… mais ça m’étonne… La maison est toujours pleine comme une auberge un jour de foire. Je ne m’en plains pas d’ailleurs… Nous sommes vieux, ma chère, et il nous faut du monde et du bruit autour de nous. Ce n’était pas ainsi autrefois, mais tout passe…

– Autrefois, répéta-t-elle, tu sais combien ça fait d’années ? C’est effrayant…

– Près de vingt ans !

– 1901. Le Carnaval de Nice de 1901, mon ami. Vingt-cinq ans.

– Oui, murmura-t-il, une petite étrangère, perdue dans les rues, avec son canotier, sa petite robe simple… Mais ça a vite changé.

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– Tu m’aimais alors… et… Maintenant, tu ne tiens qu’à l’argent, je le sens bien, va… Sans mon argent !…

Il haussa doucement les épaules :

– Chut, chut… Ne vous mettez pas en colère, ça vous vieil-lit… et je me sens tout attendri, ce soir. Vous vous rappelez, Glo-ria la redoute azur et argent ?

– Oui.

Ils se turent, revoyant en même temps, sans doute, la rue de Nice, cette nuit de Carnaval, pleine de masques qui passaient en chantant, les palmiers, la lune et les cris de la foule sur la place Masséna… leur jeunesse… la belle nuit, voluptueuse et fa-cile, comme une romance napolitaine…

Il secoua brusquement sa cigarette.

– Oh ! ma chère, assez de rétrospectives ; elles me donnent le froid de la mort !…

– C’est vrai, dit-elle en frissonnant instinctivement, quand je me rappelle ce temps-là… Je voulais venir en Europe… Je ne comprends plus comment David s’est procuré l’argent de mon voyage. Je suis venue en troisième classe. Quand je regardais, de l’entrepont, danser les femmes, couvertes de bijoux… Pour-quoi tout vient-il si tard ? Et ici… en France… J’habitais une pe-tite pension de famille… et quand, à la fin du mois, l’argent n’était pas venu d’Amérique, je dînais d’une orange dans ma chambre… Tu ne l’as jamais su, hein ? Je crânais… Oui, Dieu sait que ça n’était pas gai tous les jours… Mais ce que je donne-rais pour ces jours-là, ces nuits-là…

– C’est le tour de Joyce, maintenant… C’est bizarre, ça m’irrite et ça me console en même temps… Pas toi, hein ?

– Non.

 

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– Je le pensais bien, va, murmura-t-il. Elle devina, au son de sa voix qu’il souriait.

Elle dit brusquement :

– Il y a une chose qui me tourmente… Tu m’as souvent demandé ce que Ghédalia avait dit au sujet de la maladie de…

– Oui. Je comprends.

– Eh bien, c’est une angine de poitrine. Il peut mourir à chaque instant.

– Il sait ?

– Non. Je… je me suis arrangée pour que Ghédalia ne dise rien. Il voulait le faire renoncer aux affaires… Comment au-rions-nous vécu ? Il n’a rien mis de côté pour moi, rien, pas un sou. Seulement, je ne pensais pas qu’il lui faudrait si vite repar-tir. Et ce soir, il a la mort sur la figure. Alors, vraiment, je ne sais plus ce qui vaut mieux…

Hoyos fit claquer légèrement ses doigts avec une expres-sion d’agacement.

– Pourquoi avez-vous fait ça ?

– Eh, dit-elle avec humeur, j’ai cru bien faire… C’est à vous que j’ai pensé comme à l’ordinaire. Que deviendriez-vous le jour où David ne gagnerait plus rien ? Car vous savez bien, je pense, où passe mon argent ?…

– Oh ! fit-il en riant, je ne désire pas vivre jusqu’au jour où je ne coûterai rien aux femmes. Un vieil amant de cœur, c’est d’une grâce crapuleuse qui m’enchante.

Elle haussa les épaules avec impatience.

– Oh ! assez ! Vous ne voyez pas à quel point je suis éner-vée ! Enfin, que faire ? Si je lui dis la vérité, et qu’il lâche tout ?… Ne dites pas non. Vous ne le connaissez pas. En ce moment, il

– 102 – ne pense qu’à sa santé, il est obsédé par l’idée de la mort. Mais vous ne l’avez donc jamais vu, le matin, avec son vieux pardes-sus, dans le jardin, au soleil ? Ah, mon Dieu, s’il fallait le voir traîner ainsi des années encore ! J’aimerais mieux qu’il meure tout de suite ! Si seulement… Ah ! personne ne le regretterait, je le jure…

Hoyos se baissa, cueillit une fleur, la froissa légèrement entre ses doigts, puis respira sa main parfumée.

– Comme elle sent, murmura-t-il, c’est délicieux… une odeur fine de poivre… Ce sont ces charmants petits œillets blancs, sans doute, qui bordent les parterres… Vous êtes injuste envers votre mari, ma chère. C’est un brave homme.

– Un brave homme, ricana-t-elle. Sais-tu seulement com-bien de ruines, de suicides, de malheurs il a causés ? C’est à cause de lui que Marcus, son associé, son ami, pendant vingt-six ans, s’est tué ! Tu ne savais pas ça, n’est-ce pas ?

– Non, dit-il avec indifférence.

– Enfin, répéta-t-elle, que faire ?

– Oh, il n’y a qu’une chose à faire, ma pauvre amie… Le préparer doucement, autant que possible, lui faire com-prendre… Car il ne renoncera pas, je pense, à l’affaire qu’il a entre les mains… Fischl m’en a vaguement parlé… Mais vous sa-vez que je ne comprends pas grand’chose à tout cela… Autant que j’ai pu démêler, les affaires de votre mari sont détestables, en ce moment. Il compte pour se remettre à flot, sur une négo-ciation avec les Soviets… Il s’agit de pétroles, je crois… En tous les cas, il y a une chose certaine, c’est que, s’il mourait brus-quement, dans l’état où est sa fortune, vous vous trouveriez en face d’une succession extrêmement embrouillée, des dettes, pas d’argent…

– Cela c’est vrai, murmura-t-elle, ses affaires, c’est un chaos, où lui-même, je crois, ne se retrouve pas…

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– Et personne n’est au courant ?

– Mais non, dit-elle en haussant les épaules avec colère, il se méfie du monde entier, je crois, et de moi, surtout !… Ses af-faires ! Mais il les cache de moi comme des maîtresses !…

– Eh bien, voyez-vous, s’il sait, s’il devine que sa vie est menacée, il prendra des dispositions, j’en suis sûr… Et puis, cela l’éperonnera, en quelque sorte…

Il rit légèrement :

– Sa dernière affaire, sa dernière chance… Songez… Oui, il faut lui faire comprendre…

Instinctivement, tous deux se retournèrent, regardèrent la maison. Au premier étage, la fenêtre de Golder était éclairée.

– Il ne dort pas…

– Ah ! dit-elle sourdement, je ne peux pas le voir, je… Il ne m’a jamais comprise, jamais aimée… L’argent, l’argent, toute la vie… Une espèce de machine… pas de cœur, de sens, rien… J’ai couché, dormi avec lui, pendant des années… Toujours il a été pareil à ce qu’il est maintenant, dur, glacé… L’argent, les af-faires… Jamais un sourire, une caresse… Des cris, des scènes… Ah ! je n’ai pas été heureuse…

Elle se tut. À un mouvement qu’elle fit, le reflet du globe électrique, suspendu dans l’allée, fit étinceler les diamants de ses oreilles. Hoyos sourit.

– Quelle belle nuit, dit-il rêveusement : les fleurs sentent bon, c’est un délice… Votre parfum est trop fort, Gloria, je vous l’ai déjà dit… intolérant, il tue ces pauvres petites roses d’automne… Quel silence… c’est extraordinaire… Vous entendez le bruit de la mer… Comme la nuit est calme… Écoutez, sur la route, ces voix de femmes, qui chantent… C’est délicieux, n’est-ce pas ?… ces belles voix pures, la nuit… J’aime ce pays. Cela m’affligerait, vraiment, de voir cette maison vendue.

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– Tu es fou, murmura-t-elle, qu’est-ce que tu dis ?

– Mon Dieu, cela peut arriver… Cette maison n’est pas à ton nom, n’est-ce pas ?…

Elle ne répondit rien. Il continua :

– Tu as essayé tant de fois, te rappelles-tu ? Il disait tou-jours, oh, son refrain… « Je suis encore là… » hein ?…

– Il faudrait lui parler cette nuit même…

– Oui, en effet, cela vaudrait mieux…

– Tout de suite…

– Cela vaudrait mieux, répéta-t-il.

Elle se souleva lentement.

– Ah ! toute cette histoire m’énerve… Tu restes ici ?…

– Oui, il fait si bon…

 

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