David Golder
Chapitre IX
– Dad est là ? cria Joyce. Golder l’entendit rire. Il ferma in-volontairement les yeux, comme pour l’écouter plus longtemps. Cette petite… Quelle voix, quel rire éclatant elle avait… Il songea avec une sensation de plaisir indéfinissable : « on dirait de l’or… »
Cependant il ne bougea pas, ne fit pas un geste pour aller à sa rencontre, et lorsqu’elle apparut, bondissant sur la terrasse, de son pas vif et léger qui découvrait ses genoux nus sous la robe courte, il se contenta de murmurer ironiquement : « Te voilà ? Je ne t’attendais pas si tôt, ma fille…
Elle sauta sur lui, l’embrassa, puis se laissa tomber en ar-rière, sur la chaise-longue, et demeura couchée, les bras croisés sous sa nuque le regardant en riant à travers ses longs cils bais-sés.
Comme malgré lui Golder avança doucement la main, la posa sur les cheveux d’or, mouillés, emmêlés par l’eau de mer. Il semblait à peine la regarder, mais ses yeux perçants voyaient la moindre modification de ses traits, chaque ligne, chaque mou-vement de son visage. Comme elle avait grandi… En quatre mois elle était devenue encore plus belle, plus femme… Il vit avec humeur qu’elle se fardait davantage. Dieu sait pourtant qu’elle n’en avait pas besoin, à dix-huit ans, avec sa peau admi-rable de blonde, ses lèvres découpées délicatement comme une fleur, et qu’elle teignait d’une pourpre sombre de sang. Quel dommage… Il soupira, grommela : « Sotte… » puis murmura :
– Tu es grande…
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– Et belle, j’espère ? s’écria-t-elle.
Elle se redressa brusquement, s’assit, les jambes repliées sous elle, les mains encerclant ses genoux : elle le dévisageait de ses larges yeux noirs, étincelants, avec ce regard qu’il détestait, impérieux, insolent de femme aimée et désirée depuis l’enfance. C’était extraordinaire que malgré cela, et le fard, les bijoux, elle eût gardé ce rire fou de petite fille, ces gestes anguleux, trop vifs, presque brutaux, cette grâce ailée, ardente, allègre de l’extrême jeunesse. « Ça ne durera pas », songea-t-il.
Il murmura :
– Descends Joyce, tu me gênes…
Elle lui caressa légèrement la main.
– Je suis contente de te voir, Dad…
– Tu as besoin d’argent ?
Elle vit qu’il souriait et hocha la tête.
– Toujours… Je ne sais pas comment je fais. Ça me coule entre les doigts…
Elle les écarta en riant :
– Comme de l’eau… Ce n’est pas ma faute…
Deux hommes montaient du jardin. Hoyos et un garçon de vingt ans, très beau, au maigre et blanc visage, que Golder ne connaissait pas.
– C’est le Prince Alexis de… souffla rapidement Joyce à son oreille, il faut l’appeler Votre Altesse Impériale.
Elle sauta à terre, puis s’élança d’un bond léger à cheval sur la balustrade et appela :
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– Alec, viens… où étais-tu ? Je t’ai attendu tout le matin, j’étais furieuse… Voilà Dad, Alec…
Le jeune homme s’approcha de Golder, le salua avec une sorte de timidité arrogante, puis rejoignit Joyce.
Quand il se fût éloigné, Golder demanda :
– D’où est-ce qu’il sort, ce petit gigolo ?
– Il est joli, n’est-ce pas ? murmura nonchalamment Hoyos.
– Oui, grogna Golder.
Il répéta avec impatience :
– Je vous demande d’où il sort ?
– D’une bonne famille, dit Hoyos qui le regardait en sou-riant, c’est le fils du pauvre Pierre de Carèlu, qui a été assassiné en 1918. Il est le neveu du Roi Alexandre, le fils de sa sœur.
– Il a l’air d’un maquereau, dit Fischl.
– Il l’est probablement. Qui vous dit le contraire ?
– En tous les cas, il est avec la vieille Lady Rovenna.
– Seulement ? Un si gentil garçon ?… Ça m’étonne…
Hoyos s’assit, allongea les jambes, disposa avec soin sur la table d’osier, son pince-nez, son fin mouchoir, son journal, ses livres. Les longs doigts touchaient les objets de la manière déli-cate et caressante qui irritait sourdement Golder depuis tant d’années… Lentement Hoyos alluma une cigarette. Alors, seu-lement, Golder s’aperçut que la peau, sur les mains qui tenaient le briquet d’or, était toute fripée, douce et froissée comme une fleur fanée… C’était étrange de songer que Hoyos lui-même, le bel aventurier, était devenu vieux… Il devait approcher de la soixantaine… Mais il était beau encore, comme autrefois, sec et
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Fischl désigna Alec d’un maussade mouvement d’épaules.
– On dit qu’il aime les hommes. C’est vrai ?
– Pas en ce moment, en tous les cas, murmura Hoyos. Il contempla ironiquement Joyce et Alec, il est si jeune, les goûts ne sont pas formés à cet âge… Dites donc, Golder, votre Joyce s’est mis en tête de l’épouser, ce petit, vous savez ?
Golder ne répondit rien. Hoyos fit entendre un petit rica-nement léger.
– Quoi ? fit Golder brusquement.
– Rien. Je me demandais… N’est-ce pas ? Vous laisseriez Joyce épouser ce garçon aussi pauvre qu’un rat d’église ?
Golder fit un mouvement des lèvres.
– Pourquoi pas ? dit-il enfin.
Hoyos répéta en haussant les épaules :
– Pourquoi pas ?
Golder dit pensivement :
– Elle sera riche… Et puis, elle sait faire marcher les hommes, regardez-la…
Tous deux se turent. Joyce, à califourchon sur la balus-trade, parlait à Alec vite et bas. De temps en temps, elle laissait glisser ses mains, d’un mouvement rapide, sur ses cheveux courts les tirant nerveusement en arrière. Elle paraissait de mé-chante humeur.
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Hoyos se leva, s’avança sans bruit, clignant un peu d’un air railleur, ses beaux yeux noirs, extraordinairement brillants, sous les épais sourcils, touchés par places, d’argent sombre, comme une fourrure précieuse. Joyce chuchotait :
– Si tu veux, nous prendrons la voiture, nous irons en Es-pagne, j’ai envie de faire l’amour là-bas…
Elle rit, tendit vers Alec ses lèvres :
– Tu veux ? Dis, mais dis donc !
– Et Lady Rovenna ? objecta-t-il avec un demi-sourire.
Joyce serra les poings.
– Ta vieille ! Je la déteste !… Non, non, tu viendras avec moi, tu entends ? Tu n’as pas honte, regarde…
Elle se pencha, lui montrant mystérieusement une marque bleue dans le creux des paupières.
– C’est toi, tu sais ?
Elle aperçut Hoyos debout derrière elle.
– Écoute, chica, murmura-t-il.
Il lui caressa doucement les cheveux.
Maman, je voudrais qu’on en meure,
Dit-elle à pleine voix.
C’est que c’est la première fois,
Madame, et la meilleure…
Joyce tordit en riant ses beaux bras.
– C’est bon, l’amour, n’est-ce pas ? dit-elle.
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