David Golder
Chapitre XXI
Cette nuit-là, Joyce et Alec couchaient près d’Ascain. De-puis dix jours ils avaient quitté Madrid, et ils erraient ainsi le long des Pyrénées, sans forces pour s’arracher des bras l’un de l’autre.
C’était Joyce qui conduisait d’ordinaire, tandis qu’Alec et Jill dormaient à demi-assommés de soleil. Ils s’arrêtaient à la nuit, dînaient dans des jardins d’auberges pleins d’amoureux, d’accordéons, de glycines en grappes ; les lanternes de papier huilé brûlaient parmi les branches, s’enflammaient parfois brusquement – un feu vif, doré, léchait les feuilles, retombait en cendres noires. Les deux enfants accoudés à une table branlante buvaient du vin froid, se caressaient, servis par une fille au chi-gnon noué d’un sombre mouchoir, puis montaient pour la nuit dans des chambres nues et fraîches, faisaient l’amour, dor-maient, repartaient le lendemain.
Ce soir-là, ils étaient sur la route près d’Ascain, dans la montagne. Le couchant peignait en rose les maisons du petit vil-lage, un rose tendre de dragée.
– Demain, dit Alec, la classe… Lady Rovenna…
– Oh, murmura Joy avec colère, elle est si horrible, elle est laide, méchante…
– Il faut bien vivre. Quand nous serons mariés, je ne cou-cherai qu’avec de jolies filles, Joy, ajouta-t-il en riant. Il posa doucement sa main sur la nuque fine de Joy, la serra : Joy… j’ai bien envie de toi, tu sais. De toi, seulement…
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– Mais, je le sais bien, dit Joy légèrement, avec cette moue triomphante qui gonflait ses belles lèvres peintes, je le sais, va…
L’ombre s’étendait davantage. Au creux des Pyrénées, les petits nuages tranquilles du soir commençaient à glisser vers le fond des vallées où ils se blottissaient pour la nuit. Joyce arrêta la voiture au seuil de l’auberge. L’hôtesse vint ouvrir la portière.
– Une seule chambre à un grand lit, Monsieur, Madame ? demanda-t-elle en souriant dès qu’elle les eut vus.
C’était une immense pièce au plancher de bois blond avec un lit énorme, haut et lourd ; Joyce courut se jeter de tout son long sur l’édredon à fleurs.
– Alec… viens…
Il se pencha sur elle.
Un peu plus tard elle gémit :
– Des moustiques… regarde…
Ils tournaient en rond au plafond, autour de la lampe allu-mée. Alec se hâta d’éteindre. La nuit était venue d’une façon brusque et sournoise tandis qu’ils s’embrassaient. Sous les fe-nêtres, dans le jardin étroit, planté de tournesols, on entendit tout à coup couler l’eau de la fontaine.
– Le vin blanc qu’on met à rafraîchir ? dit Alec, les yeux brillants, j’ai faim, soif…
– Qu’est-ce qu’on aura à manger ?
– J’ai commandé les écrevisses et le vin, dit Alec, mais pour le reste, on se contentera du menu, ma belle. Tu te rends compte qu’il nous reste cinq cents francs ? On a dépensé cin-quante mille en dix jours. Si ton père ne t’envoie rien…
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– Quand je pense, dit Joy avec rancune, que cet homme m’a laissée partir sans un sou !… Je ne lui pardonnerai jamais… S’il n’y avait pas eu le vieux Fischl…
– Qu’est-ce qu’il t’a donc demandé de lui faire au juste pour ses cinquante mille francs, le vieux Fischl ? questionna Alec d’un ton ambigu.
Elle s’écria vivement :
– Rien ! Oh, ça, je te le jure !… Non, l’idée seule qu’il pour-rait me toucher avec ses vilaines mains, ça me donne envie de vomir ! C’est toi, petite crapule, toi qui couches avec des vieilles, comme Lady Rovenna, pour de l’argent !…
Elle lui prit la bouche entre ses dents comme un fruit et mordit violemment ses lèvres.
Alec poussa un cri.
– Oh, ça saigne, sale petit animal, va !…
Elle riait dans l’ombre.
– Allons, viens, descendons…
Ils sortirent dans le jardin, avec Jill sur leurs talons. Ils étaient seuls, l’auberge paraissait vide. Une grosse lune jaune pendait entre les arbres, sur le ciel encore clair. Joy ôta le cou-vercle de la soupière fumante, huma le parfum avec un petit grognement de plaisir.
– Oh, ça sent bon… Donne ton assiette…
Elle le servit debout, si étrange, fardée, les bras nus, reje-tant brusquement en arrière ses perles, qu’il se mit à rire en la regardant.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– Oh, rien… C’est drôle… tu n’as pas l’air d’une femme…
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– Une jeune fille, interrompit-elle avec une grimace.
– Je ne peux pas m’imaginer que tu aies été petite… Est-ce que tu n’es pas venue au monde, chantant et dansant, avec des yeux maquillés et des bagues, non ? Tu sais couper le pain ? J’en veux.
– Non, et toi ?
– Moi non plus.
La servante appelée coupa en tranches la miche dorée qu’elle appuyait contre son cœur. Joy, la tête renversée en ar-rière, la regardait nonchalamment, en étirant avec langueur ses bras nus. « Quand j’étais petite, j’étais très belle… Ils me cares-saient, me tourmentaient…
– Qui ça, ils ?
– Les hommes. Les vieux, surtout, naturellement…
La servante emporta les assiettes vides et revint avec une terrine, pleine d’écrevisses qui nageaient dans un bouillon épi-cé, parfumé, brûlant. Ils les dévorèrent avec un appétit merveil-leux. Joyce les saupoudrait encore de poivre et tirait ensuite une langue qui brûlait comme du feu. Alec versa doucement le vin glacé qui embuait les verres.
– On prendra du champagne dans la chambre, cette nuit comme d’habitude, murmura Joy à demi grise, en écrasant une écrevisse énorme entre ses dents : qu’est-ce qu’ils ont comme champagne, dis ? Je veux du Cliquot très sec.
Elle éleva le verre entre ses mains jointes.
– Regarde… le vin est de la même couleur que la lune ce soir, tout en or… regarde…
Ils burent ensemble, mêlant leurs lèvres mouillées, poi-vrées, mais si jeunes que rien n’altérait leur tendre goût de fruit.
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Avec le poulet sauté, accommodé aux olives, aux piments, ils vidèrent une bouteille de Chambertin écarlate, sapide et chaud qui parfumait la bouche. Puis Alec commanda de la fine ; il la versait moitié par moitié dans de grands verres pleins de champagne. Joyce buvait. Au dessert elle commença à divaguer. Le chien sur ses genoux, elle regardait le ciel en renversant la tête, et elle tirait de toutes ses forces du bout des doigts, en l’air, les mèches dorées de ses courts cheveux.
– Je voudrais dormir dehors toute la nuit… Je voudrais rester ici toute la vie… Je voudrais faire l’amour toute la vie… Et toi ?
– J’aime beaucoup tes petits seins, dit Alec. Et il se tut.
Il devenait taciturne quand il buvait. Il continua à verser goutte à goutte la fine dans le champagne doré.
C’était une paisible nuit campagnarde ; le clair de lune ruisselait dans la montagne ; les cigales criaient.
– Elles croient qu’il fait jour, murmura Joy charmée. Entre ses bras le petit chien s’était endormi, elle ne voulait pas bouger. Elle dit :
– Alec, mets-moi une cigarette dans la bouche et allume-la.
Alec, en tâtonnant, lui glissa la cigarette entre les lèvres, puis il lui saisit le cou avec violence et balbutia des paroles in-distinctes.
Comme Joy décroisait brusquement les jambes, le petit chien réveillé sauta à terre, vint s’étendre dans l’herbe, les pattes allongées, creusant avec son nez le tuf parfumé, humide de Sep-tembre.
Alec pria tout bas :
– Viens, viens, Joy, viens jouer à l’amour…
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– Viens, Jill, dit Joyce à son chien.
Jill leva les yeux et parut hésiter. Mais ils s’enfonçaient dé-jà dans l’ombre, marchant vers la maison d’un pas incertain et lent, joignant leurs jeunes têtes enivrées. Jill se souleva avec un petit bruit de gorge comme un soupir humain et les suivit, s’arrêtant à chaque pas pour humer le sol.
Dans la chambre, comme à l’ordinaire, il s’installa en face du lit, et Joy ne manqua pas de dire comme tous les soirs :
– Jill, espèce de vieux marcheur, ça se paie…
La lune mettait de grandes flaques d’argent sur le plancher. Joy se dévêtit avec lenteur, puis elle se mit nue devant la fe-nêtre, n’ayant gardé sur elle que ses perles qui brillaient dans la clarté glacée.
– Je suis belle, je te plais, Alec ?
– Le dernier soir, dit Alec plaintivement, comme un enfant, plus d’argent, plus rien… Il faut rentrer, il faut se quitter… Jusqu’à quand ?
– C’est vrai, mon Dieu…
Pour la première fois, cette nuit-là, ils ne se jetèrent pas goulûment dans l’amour, pour s’endormir ensuite, comme de jeunes bêtes sauvages, lasses de jeu ; ils avaient le cœur lourd, et, dans le clair de lune, couchés sur l’édredon à fleurs, ils se bercèrent longuement, tendrement, aux bras l’un de l’autre, sans parler et presque sans désir.
Puis ils eurent froid, ils fermèrent les volets, tirèrent de-vant la fenêtre le store de cretonne bleue et rose. Le courant électrique avait été coupé, il était tard, une bougie allumée sur un coin de la table envoyait leurs ombres danser au plafond ; de très loin, un bruit sourd de sabots frappant le sol, leur parvint.
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– Il y a une ferme à côté, probablement, dit Alec, comme Joy levait la tête, ce sont les bêtes qui rêvent…
Jill endormi, se tourna sur le flanc avec un grand soupir, tellement las et malheureux que Joy murmura en riant :
– Daddy soupire comme ça quand il a perdu à la Bourse… Oh, Alec, comme tes genoux sont frais…
Au plafond blanc, leurs ombres rejointes formaient un nœud bizarre, comme un bouquet de fleurs et de tiges mêlées.
Joyce laissa glisser ses mains, lentement, le long de ses hanches frémissantes et douloureuses.
– Oh, Alec, comme j’aime l’amour…
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