David Golder
Chapitre X
Quand Gloria rentra, il était près de trois heures. Lady Ro-venna, en robe rose, une amie de Joyce, Daphné Mannering, avec sa mère et un Allemand qui les entretenait, le Maharadjah, sa femme, sa maîtresse et deux petites filles, le fils de Lady Ro-venna et une danseuse argentine, la Maria-Pia, grande, brune, avec une peau jaune, rude et parfumée comme une orange, étaient là.
On servit. Le repas fût long, magnifique. À cinq heures, il finit ; d’autres visiteurs arrivèrent. Golder, Hoyos, Fischl et un général japonais commencèrent un bridge.
Il dura jusqu’au soir. Il était huit heures quand la femme de chambre de Gloria vint avertir Golder, de la part de sa femme, qu’ils étaient invités à dîner à Miramar.
Golder hésita, mais il se sentait mieux ; il monta chez lui, s’habilla, puis, quand il fut prêt, il alla dans la chambre de Glo-ria. Debout devant l’immense glace à trois pans, elle achevait de s’habiller ; la femme de chambre, agenouillée devant elle, la chaussait avec peine ; elle tourna lentement vers lui sa vieille fi-gure fardée, émaillée comme une assiette peinte.
– David, je ne t’ai même pas vu cinq minutes aujourd’hui, murmura-t-elle avec reproche : toujours ces cartes… Comment me trouves-tu ? Je ne t’embrasse pas, ma figure est faite… Elle lui tendit sa main, petite et belle, chargée de diamants énormes. Puis elle lissa avec précaution ses courts cheveux roux.
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Elle avait des joues lourdes, comme soufflées intérieure-ment, touchées par la couperose et de splendides yeux bleus, durs et clairs.
– J’ai maigri, hein ? dit-elle. Elle sourit, et au fond de sa bouche étincelèrent des dents pleines d’or.
– Hein, David ? répéta-t-elle.
Lentement, pour qu’il pût mieux voir, elle vira sur elle-même, cambrant avec orgueil son corps qui était resté très beau ; les épaules, les bras, la haute et ferme poitrine avaient gardé, malgré l’âge, un éclat extraordinaire, une blancheur bril-lante, un grain dur et serré de marbre, mais le cou raviné, la chair molle et tremblante du visage, ce fard rose foncé, qui pre-nait des teintes mauves aux lumières, la marquaient d’une si-nistre et comique décrépitude.
– Tu vois, David, comme j’ai maigri ? J’ai perdu cinq kilos en un mois, n’est-ce pas Jenny ? J’ai un nouveau masseur, maintenant, un nègre, naturellement, ce sont les meilleurs. Les femmes, ici, sont toutes folles de lui. Il a fait fondre la vieille Al-phand, ce tonneau, tu te souviens d’elle ? Elle est devenue svelte comme une jeune fille. Il est cher seulement…
Elle s’interrompit : au coin des lèvres un peu de rouge avait fondu ; elle saisit le crayon, dessina, une seconde fois, lente-ment, patiemment, sur la vieille bouche détendue, la forme d’arc, pure et hardie, que les années avaient effacées… « Avoue que je n’ai pas trop l’air d’une vieille femme encore, hein ? » dit-elle avec un petit rire satisfait. Mais il la regardait sans la voir. La femme de chambre apportait un coffret. Gloria l’ouvrit, tira des bracelets, jetés tous ensemble, accrochés l’un à l’autre comme des pelotons de fil roulés pêle-mêle au fond d’un panier à ouvrage.
– Laisse ça David… David, continua-t-elle avec irritation, voyant qu’il tourmentait machinalement un châle splendide
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étendu sur le canapé, une immense pièce de soie, tissée d’or et de pourpre sombre brodée d’oiseaux écarlates et de grandes fleurs.
– David…
– Quoi ? fit Golder avec humeur.
– Comment vont les affaires ?
Un regard, différent, perçant, aigu, brilla comme un éclair entre ses longs cils englués de peinture.
Golder haussa les épaules.
– Comme ça… finit-il par répondre.
– Quoi comme ça ? Mauvaises, hein ? David, je te parle, ré-péta-t-elle avec impatience.
– Pas trop mauvaises, dit-il mollement.
– Mon cher, j’ai besoin d’argent.
– Encore ?
Gloria, irritée, arracha violemment le bracelet qui fermait mal, le lança au hasard sur la table ; il tomba à terre ; elle le re-poussa du pied, cria :
– Comment encore ? Tu ne peux pas te figurer ce que tu m’énerves quand tu dis ça ? Comment, qu’est-ce que ça veut dire, encore ? Hein ? Est-ce que tu crois que la vie ici ne coûte rien ? Ta Joyce, d’abord !… Ah, celle-là !… L’argent lui brûle les doigts… Et tu sais ce qu’elle me répond quand je me permets de lui faire la moindre observation ? « Dad paiera. » Et, en effet, pour elle il y en a toujours ! Moi seule, je ne compte pas. Je dois vivre de l’air du temps, alors ? Qu’est-ce qu’il y a qui ne marche pas, cette fois-ci, la Golmar ?
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– Oh, la Golmar, il y a longtemps… S’il n’y avait que ça pour vivre en ce moment…
– Mais tu as quelque chose d’intéressant en vue ?
– Oui.
– Quoi ?
– Ah, tu m’ennuies, éclata Golder brusquement, cette ma-nie de m’interroger sans cesse sur les affaires ! Tu n’y com-prends rien, tu le sais bien ! Le diable emporte les femmes ! De quoi est-ce que tu t’inquiètes ? Je suis encore là, n’est-ce pas ? Tu as un nouveau collier, reprit-il en se calmant avec effort, fais voir…
Elle prit les perles, les chauffa un instant entre ses doigts comme du vin.
– C’est une merveille, n’est-ce pas ? Tu vois, tu me re-proches de dépenser trop ? Par le temps qui court, les bijoux, c’est le meilleur des placements. Et tu sais, c’est une affaire. De-vine combien je l’ai payé ? Huit cent mille, mon cher. C’est pour rien, n’est-ce pas ? Regarde seulement l’émeraude du fermoir, ce qu’elle vaut à elle seule, hein ? regarde cette couleur, cette taille !… Et les perles ?… Celles-là sont irrégulières, mais les trois du devant, hein ? Ah, on trouve ici des occasions extraor-dinaires ! Toutes ces grues, pour toucher de l’argent comptant, elles vendent tout ce qu’elles ont sur la peau… Ah, si tu me don-nais seulement plus d’argent…
Golder serra les lèvres ; elle continua :
– Il y a une fille ici, dont l’amant a fait de grosses pertes au jeu, un gamin, elle était folle, elle a voulu me vendre son man-teau, des chinchillas de toute beauté, j’ai marchandé, elle est ve-nue ici, elle sanglotait, j’ai refusé, je comptais qu’elle s’affolerait davantage et que je l’aurais à meilleur prix. Je le regrette bien maintenant… Son amant s’est suicidé. Naturellement elle va
– 49 – garder le manteau… Ah, David, si tu savais quel collier cette vieille folle de Lady Rovenna a acheté !… Une merveille… Une chaîne de diamants… On ne porte plus du tout de perles, cette année, tu sais… Par exemple elle l’a payé cinq millions, dit-on… Moi, j’ai fait arranger une vieille rivière que j’avais… Il faudra que j’achète cinq ou six gros diamants pour l’allonger… Il faut se débrouiller quand on n’a pas les moyens… Mais cette Lady Ro-venna, quels bijoux elle a ! Et vieille, et laide, elle a au moins soixante-cinq ans !…
– Tu es bien plus riche que moi, à présent, Gloria, dit Gol-der ?
Gloria serra les mâchoires avec un petit bruit sec, comme le claquement d’une gueule de crocodile, brusquement refermée sur une proie.
– Je déteste ces plaisanteries, tu sais bien !
– Gloria, dit Golder en hésitant un peu, tu sais, n’est-ce pas ? Marcus…
– Non, dit Gloria distraitement ; elle toucha avec un doigt trempé de parfum le lobe de ses oreilles derrière les perles : non… quoi, Marcus ?
– Ah, tu ne sais pas, fit Golder en soupirant : eh bien, il est mort, on l’a enterré hier…
Gloria demeura immobile, tenant son vaporisateur devant son visage.
– Oh, murmura-t-elle avec une expression adoucie, peinée et comme effrayée : est-ce possible ? Comment ? Il n’était pas vieux. De quoi est-il mort ?
– Il s’est tué. Il était ruiné.
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– Quelle lâcheté tu ne trouves pas ? s’exclama Gloria avec véhémence ; et sa femme ?… Comme c’est agréable pour elle ! Tu l’as vue ?
– Oui, ricana Golder, elle avait au cou des perles grosses comme des noix.
– Et qu’est-ce que tu aurais voulu ? questionna âprement Gloria, qu’elle lui donne tout comme une idiote, qu’il se ruine de nouveau à la Bourse ou ailleurs, et qu’il se tue deux ans plus tard, mais en la laissant sans un sou, cette fois, hein ? L’égoïsme des hommes !… C’est ça que tu aurais voulu, n’est-ce pas ?
– Moi, je ne veux rien, je m’en fous, grogna Golder. Seule-ment, quand on pense qu’on se crève de travail pour vous… Il se tut avec un étrange regard de haine.
Gloria haussa les épaules.
– Mais, mon cher, les hommes comme toi et Marcus, ce n’est pas pour leurs femmes qu’ils travaillent, va, c’est pour eux-mêmes… Mais oui, mais oui, insista-t-elle, les affaires, au fond, c’est une espèce de vice, comme la morphine. Si tu n’avais pas les affaires tu serais le plus malheureux des hommes, mon pe-tit… »
Golder rit nerveusement.
– Ah, tu arranges ça très bien, ma femme, dit-il.
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