David Golder

Irène Némirovsky · Chapitre 26 sur 30

Pages du PDF

David Golder

Chapitre XXVI

 

 

– C’est moi, dit Joyce.

Elle s’était avancée jusqu’à le toucher, sans qu’il bougeât.

– On dirait que tu ne me reconnais plus ?

Elle cria brusquement, comme autrefois :

– Dad !

Alors seulement, il tressaillit et ferma les yeux, comme blessé par une lumière trop vive. Il tendit la main si mollement qu’il effleura à peine la sienne et la laissa retomber sans rien dire.

Elle traîna un tabouret au pied de son fauteuil, s’assit, ôta son chapeau, secoua violemment la tête d’un mouvement qu’il reconnaissait, puis demeura immobile, tassée, muette.

– Tu as changé, souffla-t-il malgré lui.

Elle ricana :

– Oui.

Elle était plus grande, plus maigre, avec un air étrange, in-définissable d’usure, d’égarement et de fatigue.

Elle portait un manteau de zibelines splendides. Elle le re-jeta à terre, derrière elle, d’un geste violent, découvrant sur son cou, à la place du collier de perles que Golder lui avait donné, un fil d’émeraudes, vertes comme l’herbe, et tellement limpides et

 

– 148 –

énormes, que Golder les fixa un instant sans comprendre, sans rien dire, avec une sorte de stupéfaction. Enfin, il rit durement :

– Ah oui, je vois… Toi aussi, tu t’es arrangée… Seulement, pourquoi es-tu venue alors ? je ne comprends pas…

Elle murmura d’une voix monotone :

– C’est un cadeau de mon fiancé. Je dois me marier bien-tôt.

– Ah !

Il acheva avec effort :

– Je te félicite…

Elle ne répondit pas.

Il réfléchit, passa plusieurs fois la main sur son front, sou-pira :

– Allons, je te souhaite…

Il s’interrompit :

– Il est riche, je vois ?… Allons, tu seras heureuse…

– Heureuse !…

Elle eut un petit rire désespéré, se tourna vers lui.

– Heureuse ? Tu sais qui j’épouse ? Le vieux Fischl, jeta-t-elle comme il ne demandait rien.

– Fischl !…

– Eh ! oui, Fischl ! Qu’est-ce que tu voulais que je fasse ? Je n’ai plus d’argent, moi, n’est-ce pas ? Ma mère ne me donne rien, pas un sou, tu la connais, tu sais qu’elle me verrait crever de faim plutôt que de me donner un sou, hein ? tu la connais ? Alors ! Qu’est-ce que tu veux ? Encore heureux qu’il veuille bien

– 149 – m’épouser… Autrement, j’aurais couché avec lui, simplement, n’est-ce pas ? Ce serait mieux, peut-être, plus facile… une nuit de temps en temps… mais il ne veut pas, tu penses ? Il en veut pour son argent, lui, le vieux cochon, dit-elle tout à coup d’une voix qui tremblait de haine. Ah ! je voudrais le… Elle s’arrêta, se passa la main dans les cheveux, les tira de toutes ses forces avec une expression d’égarement.

– Je voudrais le tuer, dit-elle enfin avec lenteur.

Golder rit péniblement.

– Pourquoi ? C’est très bien, au contraire, c’est magni-fique !… Fischl ! Il a de l’argent, tu sais, quand il n’est pas en prison ? et tu le tromperas avec ton petit… comment l’appelles-tu, déjà ?… ton petit gigolo… et tu seras très heureuse, va !… Ah ! c’était une fin pour toi, cela, petite grue, c’était écrit sur ta figure… Tout de même, tout de même, autrefois, ce n’est pas ce-la que j’aurais rêvé pour toi, Joyce…

Il pâlit davantage, songea fiévreusement :

« Qu’est-ce que ça me fait, Seigneur ? Qu’est-ce que ça me fait ? qu’elle couche avec qui elle voudra, qu’elle aille où elle voudra… »

Mais son cœur orgueilleux, saignait comme autrefois :

– Ma fille… Pour tous, malgré tout, la fille de Golder… et Fischl !…

– Je suis si malheureuse, si tu savais…

– Tu veux trop de choses, ma fille, l’argent, l’amour, il faut choisir… Mais, c’est tout choisi, hein ?

Il grimaça avec une expression de souffrance :

– Personne ne te force, n’est-ce pas ? Alors ? Pourquoi pleurniches-tu ? C’est toi qui l’a voulu.

– 150 –

– Ah, tout ça, c’est à cause de toi, tout ça, c’est ta faute !… L’argent, l’argent, mais je ne peux pas vivre autrement, moi, qu’est-ce que tu veux ? J’ai essayé, je te jure que j’ai essayé… Si tu m’avais vue en hiver… tu sais… les froids qu’il y a eu comme jamais, n’est-ce pas ?… Je courais avec mon petit manteau gris d’automne… la dernière chose que je m’étais commandée avant ton départ… Ah, j’étais belle… Mais, je ne peux pas, je ne peux pas, je ne suis pas faite pour ça, moi ! ce n’est pas ma faute !… Alors, les dettes, les ennuis, tout ça… Et pour finir, il faudra bien, n’est-ce pas ? Celui-là ou un autre… Mais Alec, Alec !… Tu dis, tromper Fischl ! Naturellement ! Mais si tu crois qu’il me laissera faire si facilement, tu as tort !… Ah ! tu ne le connais pas ! Quand il a payé pour quelque chose, il le garde, va, il le garde bien ! Ce vieux, ce sale vieux ! Ah, je voudrais mourir, je suis malheureuse, je suis seule, j’ai mal, aide-moi, Dad, je n’ai que toi ! Elle lui saisit les mains, les serra, les tordit fiévreuse-ment. Réponds-moi, parle-moi, dis quelque chose !… Ou je vais me tuer en sortant d’ici ! Tu te rappelles Marcus ?… On dit qu’il s’est tué à cause de toi… Eh bien, tu auras ma mort aussi sur la conscience, tu entends ? clama-t-elle tout à coup de sa voix d’enfant vibrante et aiguë qui sonnait bizarrement dans les chambres vides.

Golder serra les dents.

– Tu veux me faire peur, toi, hein ? Ne me prends pas pour un imbécile ! Et puis, je n’ai plus d’argent. Et laisse-moi. Tu ne m’es rien. Tu sais bien… Tu as toujours su… Tu n’es pas ma fille… Tu sais… Tu sais bien que tu es la fille de Hoyos. Eh bien, va chez lui… Qu’il te protège, lui, qu’il te garde, qu’il travaille pour toi… c’est son tour… Moi, j’ai assez fait pour toi, ça ne me regarde plus, ça ne me fait plus rien, va-t-en, va-t-en !…

– Hoyos ? Tu es… tu es sûr ?… Oh, Dad, si tu savais ! C’est chez lui que je retrouve Alec… et devant lui, nous… Elle se cacha le visage dans les mains. Il voyait les larmes qui coulaient entre les doigts serrés.

– 151 –

Elle répéta avec désespoir :

– Dad ! Mais je n’ai que toi, je n’ai personne d’autre au monde ! ça m’est tellement égal à moi, si tu savais, que tu ne sois pas mon père… Je n’ai que toi !… Aide-moi, je t’en supplie… Je désire tellement être heureuse, je suis jeune, je veux vivre, je veux, je veux être heureuse !…

– Tu n’es pas la seule, ma pauvre fille… Laisse-moi, laisse-moi…

Il fit un mouvement incertain de la main, qui la repoussait et l’attirait à la fois. Brusquement, il frémit, laissa glisser ses doigts le long de la nuque ployée, des cheveux d’or courts, frot-tés de parfum… Allons, toucher encore une fois cette chair étrangère… sentir sous sa paume la petite palpitation faible et pressée de la vie, comme autrefois… et puis…

Il murmura, le cœur serré :

– Ah, Joyce, pourquoi es-tu venue, ma fille ? J’étais tran-quille…

– Où voulais-tu que j’aille, mon Dieu ?

Elle tordit nerveusement ses mains.

– Ah ! si tu voulais, si tu voulais seulement !…

Golder haussa les épaules :

– Quoi ? Tu veux que je te donne ton Alec et pour la vie, avec de l’argent, des bijoux, comme un jouet, autrefois ?… Hein. Mais, je ne peux plus. C’est trop cher. Ta mère t’avait dit que j’ai encore de l’argent ?

– Oui.

– Regarde comme je vis. Il me reste juste assez pour exister jusqu’à la fin. Mais pour toi, cela durerait un an.

– 152 –

– Mais pourquoi ? supplia-t-elle désespérément, fais comme avant, des affaires, de l’argent… C’est si facile…

– Ah ! oui tu crois ?…

De nouveau il toucha, avec une sorte de peureuse douceur, la fine tête dorée. Pauvre petite Joyce…

– C’est drôle, songea-t-il péniblement, je sais si bien com-ment cela finirait… Dans deux mois, elle aurait couché avec son Alec… ou un autre… et ce serait fini… Mais Fischl !… Ah ! si du moins, c’était un autre, n’importe qui !… Mais Fischl, répéta-t-il avec haine. Et puis, il dira, le salaud… « la fille de Golder que j’ai prise avec rien… une chemise sur le dos !… »

Brusquement il se pencha, il entoura le visage de Joyce des deux mains, le releva de force. Il enfonçait ses vieux ongles durs dans la chair délicate, exprès, avec une sorte de passion. « Toi… toi… si tu n’avais pas eu besoin de moi, ce que tu m’aurais laissé crever tout seul, hein ? Hein ?

Elle murmura :

– Est-ce que tu m’aurais appelée ?

Elle sourit. Il regardait, la tête perdue, ces yeux pleins de larmes et ces belles lèvres épaisses et rouges qui s’entr’ouvraient lentement comme des fleurs.

– Ma petite… Peut-être, après tout, est-elle bien à moi, qui sait ? et puis, qu’est-ce que ça fait, mon Dieu, qu’est-ce que ça fait ?

– Tu savais bien comment le prendre, le vieux, hein, Joy ? chuchota-t-il fiévreusement. Tes larmes… et l’idée que ce co-chon pouvait acheter une chose à moi… hein ? hein ? répéta-t-il follement, avec une sorte de haine et de tendresse sauvage. Al-lons… tu veux que j’essaye ?… Que je te fasse encore un peu d’argent avant de mourir ?… Tu veux attendre un an ? Dans un an, tu seras plus riche que ta mère ne l’a été durant toute sa vie.

– 153 –

Il l’écarta, se leva. De nouveau il ressentait dans son vieux corps usé la chaleur et le fourmillement de la vie, la force et la fièvre d’autrefois.

– Envoie Fischl au diable, continua-t-il tout à coup d’une voix différente, précise et sèche, et si tu n’étais pas tout à fait une idiote, tu enverrais ton Alec prendre le même chemin. Non ? Si tu lui laisses ton argent à manger, qu’est-ce que tu fe-ras quand je serai mort ? Tu t’en fiches, hein ? Il sera toujours temps de te rabattre sur le vieux Fischl ? Ah, je ne suis qu’un vieil imbécile, gronda-t-il brusquement. Il prit le menton de Joyce, le tordit si brutalement entre ses doigts qu’elle poussa un cri. Tu me feras le plaisir de signer aveuglément le contrat que je ferai préparer pour ton mariage. Je n’ai pas envie de m’échiner pour ton gigolo. C’est compris ? Tu veux de l’argent ?

Elle fit un signe de tête sans répondre. Il la lâcha, ouvrit un tiroir.

– Écoute-moi, Joy… Tu vas aller demain de ma part chez Seton, mon notaire. Il te fera verser tous les mois cent cinquante livres…

Il griffonna rapidement quelques chiffres en marge d’un journal qui traînait sur la table.

– C’est à peu près ce que je te donnais autrefois. Un peu moins. Mais il faudra t’en contenter encore quelque temps, ma fille… car c’est tout ce qui me reste. Plus tard, quand je revien-drai, tu te marieras.

– Mais où vas-tu ?

Il haussa brutalement les épaules :

– Est-ce que ça te regarde ?

Il lui posa la main sur la nuque, la fit ployer :

 

– 154 –

– Joyce… Si je meurs en route, Seton s’occupera de tout ré-gler pour sauvegarder au mieux tes intérêts. Tu n’auras qu’à le laisser faire. Signe tout ce qu’il te dira de signer. Tu as compris ?

Elle inclina la tête.

Il respira profondément.

– Alors… voilà…

– Daddy darling…

Elle s’était glissée sur ses genoux, le front appuyé contre son épaule, les yeux fermés.

Il la regarda, sourit à peine, un frémissement vite réprimé, qui touchait le coin de ses lèvres :

– Comme on se sent tendre quand on n’a pas d’argent, hein ? C’est la première fois que je te vois ainsi, ma fille…

Il pensa : « Et la dernière !… » mais ne dit rien. Il se con-tenta d’effleurer des doigts ses paupières et son cou, longue-ment, avec insistance, comme s’il les modelait pour en conser-ver plus longtemps l’image.

 

– 155 –