David Golder
Chapitre XXIII
Golder demeura seul pendant longtemps. Du moins, sa fa-mille ne le troubla-t-elle plus.
Tous les matins le médecin venait ; il traversait en se hâ-tant les sombres chambres vides, pénétrait chez Golder, auscul-tait la vieille poitrine pleine encore des râles profonds et sourds de la nuit. Mais le cœur allait mieux. Le mal s’était endormi. Et le vieux Golder lui-même semblait plongé dans une sorte de sommeil, de morne torpeur. Il se levait, il s’habillait en souf-flant, lentement, comme pour économiser le plus possible les forces, les sources de sa vie. Il faisait deux fois le tour de l’appartement, calculant chaque mouvement de ses muscles, chaque battement de ses artères et de son cœur. Il dosait lui-même ses aliments gramme par gramme sur les balances de l’office, surveillait, sa montre à la main, le degré de cuisson de son œuf à la coque.
Dans l’immense cuisine, où les cinq domestiques d’autrefois se tenaient à l’aise, seule, à présent, une vieille bonne à tout faire, courbée sur le fourneau préparait ses repas, le re-gardant avec des yeux résignés et fatigués, tandis qu’il allait et venait ses mains croisées derrière le dos, en robe de chambre, achetée jadis à Londres, mais dont la soie violette élimée, trouée par places, laissait échapper des touffes de laine blanche.
Ensuite il faisait traîner devant la fenêtre du salon un fau-teuil et un tabouret, et il demeurait là tout le jour, étalant des réussites sur un plateau posé en travers de ses genoux. Quand il y avait du soleil il sortait, allait jusque chez le pharmacien dans la rue voisine, se pesait, et revenait lentement à la maison, s’arrêtant tous les cinquante pas pour souffler, penché sur sa
– 132 – canne, maintenant avec soin de son bras gauche, les deux pans du cache-nez de laine enroulé deux fois autour du cou, épinglé sur la poitrine.
Puis, quand le jour commençait à baisser, Soifer, un vieux Juif allemand qu’il avait connu autrefois en Silésie, puis perdu de vue et retrouvé quelques mois auparavant, venait jouer avec lui aux cartes. Soifer avait été ruiné par l’inflation, puis il avait spéculé sur le franc et regagné tout ce qu’il avait perdu. Malgré cela il avait conservé une méfiance, accrue d’année en année, envers cet argent que les révolutions et les guerres pouvaient changer ainsi, du jour au lendemain, en vieux assignats sans va-leur. Soifer, peu à peu, avait transformé en bijoux sa fortune. Il possédait dans un coffre-fort à Londres des diamants, des perles admirables, des émeraudes si belles qu’autrefois Gloria elle-même n’en possédait pas de pareilles. Avec cela, il était d’une avarice qui confinait à la folie. Il habitait un meublé sordide, dans une sombre rue de Passy. Jamais il n’était monté dans un taxi, même lorsqu’un ami s’offrait à le payer : « Je ne désire pas, disait-il, prendre des habitudes de luxe que je ne puis me per-mettre. » Il attendait l’autobus sous la pluie, l’hiver, des heures entières ; il les laissait passer les uns après les autres, quand la deuxième classe était au complet. Toute sa vie il avait marché sur la pointe du pied pour faire durer ses chaussures davantage. Depuis quelques années, comme il avait perdu toutes ses dents, il ne mangeait que des bouillies, des légumes écrasés afin d’éviter la dépense d’un râtelier.
Avec sa peau jaune, sèche et transparente, comme une feuille d’automne, il avait une expression de noblesse pathé-tique, telle qu’en ont parfois les vieux bagnards chargés d’ans. De beaux cheveux blancs, en touffes argentées, entouraient ses tempes. Seule, cette bouche vide, crachotante, perdue dans les rides profondes de la face, inspirait une sorte de répulsion et de crainte.
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Tous les jours Golder le laissait gagner une vingtaine de francs et l’écoutait parler des affaires des autres. Il possédait une espèce de sombre humour qui était assez semblable à celui de Golder lui-même et les faisait se plaire ensemble.
Plus tard Soifer devait mourir seul, comme un chien, sans un ami, sans une couronne de fleurs sur sa tombe, enterré dans le cimetière le meilleur marché de Paris, par sa famille qui le haïssait, et qu’il avait haï, à qui il laissait pourtant une fortune de plus de trente millions, accomplissant ainsi jusqu’au bout, l’incompréhensible destin de tout bon Juif sur cette terre.
Ainsi, à cinq heures, tous les jours, autour d’une table de bois blanc, devant la fenêtre du salon, Golder, vêtu de sa robe de chambre violette, et Soifer, un châle de femme en laine noire drapant ses épaules, jouaient aux cartes. Dans l’appartement si-lencieux, les quintes de toux de Golder résonnaient avec un bruit sourd et étrange. Le vieux Soifer se lamentait d’une voix irritée et plaintive.
À côté d’eux il y avait du thé bouillant dans de grands verres à pied d’argent, que Golder, autrefois, avait fait venir de Russie. Soifer s’arrêtait, posait les cartes sur la table, les dissi-mulait machinalement du plat de la main et buvait en disant :
– Vous savez que le sucre va encore augmenter ?
Puis :
– Vous savez que la Banque Lalleman va financer la Com-pagnie Franco-Algérienne des Mines ? et Golder levait brus-quement la tête avec un regard vif et ardent comme une flamme couverte qui perce la cendre et retombe. Il murmurait avec las-situde :
– Ça ne doit pas être une mauvaise affaire.
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– La seule bonne affaire, c’est prendre son argent, le trans-former en valeurs sûres – s’il s’en trouve – s’asseoir dessus et le couver comme une vieille poule… À vous, Golder…
Ils reprenaient les cartes.
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