Dieudonat: Roman

Edmond Haraucourt · Chapitre 10 sur 39

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Dieudonat: Roman

Chapitre X

DIEUDONAT REFUSE DE SE CROIRE INDISPENSABLE

 

Tout porte à croire qu’il pleura, car il était sentimental; enfin, il se leva, et descendit le versant opposé de la roche.

—Où irai-je? Peu importe, pourvu que je quitte le royaume de mon père!

De nouveau, il marcha sous bois, pendant des heures. Au sortir de la forêt, il se trouva sur une colline, dernier contrefort des montagnes; devant lui se déroulaient d’immenses plaines. Il avait plu, dans ce pays, et le vent sentait bon.

—N’est-ce pas ici la frontière?

Il se croyait loin, mais jamais on n’est aussi loin que l’on pense des choses qu’on voudrait éviter. En bas du coteau, une nichée de toitures était douillettement blottie dans un nid de vergers, et l’église, au milieu, se haussait pour veiller, comme la mère des maisons. Il admirait le recueillement de cet endroit joli, lorsqu’il en vit sortir une troupe d’hommes qui grouillaient avec animation, et qui accoururent vers lui.

Ces paysans étaient armés de faux, de socs de charrues, de fléaux, et avec la même fureur que le proscrit avait déjà vue aux soldats de son frère, ils criaient les mêmes menaces, où le nom seul était changé:

—A mort, Ludovic! A mort!

Un citadin, mieux vêtu, marchait à leur tête: ils rejoignirent le moine, l’entourèrent, et tous lui parlaient à la fois:

—Vous arrivez de la Fortunade? Le couvent est en feu? Vous avez traversé la forêt? N’avez-vous pas rencontré Dieudonat? Ses ennemis le cherchent pour le tuer!

—Je sais.

—Il n’est pas mort?

—Non.

—Vive Dieudonat! Nous le ferons Duc! Nous le ferons Roi! On pendra Ludovic et ceux qui conspirent avec lui! Nous trouverons notre Dieudonat et nous l’assiérons sur le trône!

—Braves gens, dit le Prince, je connais celui que vous cherchez, et il ne désire pas qu’on égorge en son nom. Vous devriez rentrer chez vous en paix. Ce Dieudonat ne veut être ni Roi ni Duc.

Alors, le citadin, homme de petite taille et de grande verbosité, qui était venu de la ville pour exciter les ruraux, s’avança contre le moine, et lui parla sous les narines: il avait levé le bras droit et son apostrophe fut violente. Elle commençait par ces mots:

«Tonsuré, d’où viens-tu et de quoi te mêles-tu?» Cette première partie du discours, entièrement consacrée à l’ironie et à l’injure, égaya l’auditoire; la seconde partie, consacrée à l’éloquence, débutait par ces autres mots: «Et vous tous qu’on opprime!» Les deux parties ensemble tendaient à démontrer que Dieudonat était indispensable au bonheur du pays. La péroraison concluait:

—Par sa rare intelligence, par ses hautes vertus, par tous les dons qu’il a reçus du ciel et les trésors de science qu’il a conquis lui-même, au cours de ces neuf années laborieuses, par la simplicité de sa vie qui connaît la misère, il est l’élu, le seul, le vrai, et celui qu’il nous faut!

—Oui! oui! Nous voulons Dieudonat! Le Duc des pauvres gens! Vive le nouveau Duc!

—Ce moine a menti en disant que Dieudonat refuse le trône. Dieudonat est mon ami, et je sais ce qu’il pense. Il m’envoie vers vous pour vous dire qu’il est avec vous et pour vous, parce qu’il est à vous!

—Oui! oui! A nous!

—Ce moine n’est qu’un agent secret, payé par les ennemis du peuple. On veut tromper le peuple! Vous prêterez-vous à ces menées? Hésiterez-vous dans votre œuvre, bons citoyens dévoués à la justice et à la vérité? Renoncerez-vous à vos légitimes revendications, et tolérerez-vous qu’on entrave la marche du progrès?

—Non! non! Pas d’entraves! A bas le moine! Vive Dieudonat!

—Celui que nous voulons sera le bienfaiteur du monde, et nul bonheur n’est possible sans lui. Vive Dieudonat l’Indispensable!

Un hourrah frénétique emplit le paysage; le prince attendit patiemment que cette colère d’amour fût apaisée un peu, et lorsqu’il crut pouvoir se faire entendre, il l’essaya:

—De grâce, mes amis, puisque vous êtes mes amis, permettez-moi d’attirer votre attention sur quelques erreurs susceptibles d’en entraîner de plus graves. Ce gentilhomme vous déclare qu’il est l’envoyé de Dieudonat, et je ne veux pas le démentir; mais il a décerné au prince des éloges qui ne sont pas, je crois, tout à fait mérités.

—Assez! A bas le moine! Eh! vendu!

—Souffrez que je poursuive, mes chers cousins, et que je tente de vous exposer les éléments de votre erreur.

—Pas d’erreur! Vive le Duc du Peuple!

—En admettant que je sois doué du vaste savoir et des vertus qu’on a bien voulu vous dépeindre, cela n’impliquerait point…

—Il ne s’agit pas de toi, moine, mais de l’Indispensable Dieudonat! Entends-tu bien? l’In-dis-pensable!

—Il s’agit de tous les hommes, et il n’y en a pas d’indispensable. Je tiens beaucoup à vous le dire: les plus puissants génies, et ceux-là mêmes qui ont poussé la puissance jusqu’à être, comme vous dites, bienfaiteurs de l’humanité, en la dotant de quelque révélation qui transforme la face du monde, ne sont guère plus indispensables que les autres: s’ils n’étaient pas nés, croyez bien que d’autres seraient nés à leur place, pour faire ou dire la même chose, car ce qui est nécessaire à la marche du monde, ce n’est pas l’individu, mais l’acte, et quand l’acte est devenu possible, du même coup il devient nécessaire. Nécessaire! Et par là, comprenez qu’il devra se produire, quel que soit l’organe employé pour sa production. Tout progrès est un total qui se réalise à son heure: rien n’empêchera cette réalisation quand l’heure en est venue; les êtres de génie sont ceux en qui se manifeste non pas leur propre force, mais celle de leur race et de leur époque; ils totalisent et ils expriment, condensateurs de la possibilité humaine, et cette possibilité, ou capacité, les engendre spontanément par la logique même de son évolution normale.

—C’est un fou: on ne comprend rien.

—Kepler et Newton, aux temps de Charlemagne, d’Harold ou de Richard, n’auraient manié que la hache du bûcheron ou du soldat; mais le siècle où ils naquirent fut exactement celui où pouvaient naître de tels hommes, et s’ils étaient morts au berceau, leur œuvre n’en eût pas moins été conduite à bien et retardée à peine; cinq ou vingt ans plus tard, leur idée aurait apparu sous la signature d’un autre, parce qu’au jour de leur naissance, cette idée-là était enfin devenue accessible au génie des hommes.

—Il est comique!

Les paysans écoutaient, bouche bée, interloqués, et ne sachant s’ils devaient rire ou se fâcher; pour connaître leur intention, ils interrogeaient des yeux l’agitateur public, qui donna le ton en éclatant de rire. Tout le monde éclata de rire.

Le citadin se rapprocha du prince, lui posa la main sur l’épaule, assez doucement, et, en lui tapotant la clavicule, il dit sans éloquence:

—Mon vieux, tu nous la bailles belle, hein? Tu es un loustic. Satané farceur, va! Je ne t’en veux pas. Mais il ne faudrait pas te moquer de nous plus longtemps. Je ne me soucie ni du Kepler, ni du Newton, ni de savoir s’ils sont nés ou à naître, mais je sais que tu nous fais perdre notre temps, et que le temps presse. En avant, les amis! Allons retrouver Dieudonat!

La foule, en brandissant ses armes, ordonna: «En avant!»

—Je vous supplie d’arrêter! Je suis Dieudonat!

—La paix, fou! Assez! Au cabanon!

—Je suis ce prince, vous dis-je, et je ne veux être ni roi ni duc! Vous ne tuerez pas en mon nom!

Il avait saisi un des hommes par le bord de sa cotte, et il se cramponnait. Un coup de pied en plein ventre l’envoya rouler dans la boue du fossé.

—Voilà pour toi, eh! Dieudonat!

Un grand rire salua sa chute, et la bande, remise en belle humeur, s’éloigna en chantant des couplets de bataille.

Encore sur son derrière, le prince leva les deux mains:

—Je vous défends de tuer. Amen!

Mais les gaillards s’en allaient vers leur but, sans savoir que ce but venait d’être interdit. Ils s’enfoncèrent dans le bois, et leur élu cessa de les voir; les chants n’arrivaient à lui que tamisés par le rideau des feuilles et des branches, puis ils s’assourdirent encore; il n’entendit plus rien; de nouveau, il était seul.

—Assurément, non, je ne serai pas le Roi de ces hommes, et je comprends de moins en moins comment je pourrais les conduire, puisqu’il n’y a rien de commun entre eux et moi. J’irai si loin d’eux qu’ils ne me retrouveront jamais.

Il se remit en route et il entra tout seul dans l’inconnu.