Dieudonat: Roman

Edmond Haraucourt · Chapitre 14 sur 39

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Dieudonat: Roman

Chapitre XIV

IL EST REJOINT PAR SON PASSÉ

 

L’homme s’habitue à tout, même au remords de ses fautes; à la longue, Dieudonat ne souffrait plus guère de son crime; mais il s’ennuyait énormément.

—Je songe… Je songe? En d’autres termes, je suis un songe-creux. Et que fais-je, en cette oasis? Mon bonheur? Non, puisque je sens venir l’instant où je n’en pourrai plus. Mon devoir? Encore moins, puisque j’ai découvert que la supériorité de l’homme est dans le devoir de charité, et que je m’exile loin des hommes: l’isolement volontaire, culte de soi-même, est un égoïsme, et j’aurais tort de me le dissimuler; se retirer dans un désert pour y graver des inscriptions en l’honneur de la pitié, de la fraternité, c’est d’un incontestable illogisme, malgré ce que j’ai pu dire autrefois pour m’en excuser. Dieu avait jugé bon de me revêtir d’un pouvoir, et je juge meilleur de ne pas m’en servir; suis-je sûr d’en avoir le droit?

—Tout de même… Lorsque j’arrivais ici et que la solitude me plaisait, j’ai trouvé de bons arguments pour démontrer qu’elle s’imposait à moi par pitié pour les autres; maintenant qu’elle me lasse, je la trouve incompatible avec la charité, et je démontre cela aussi. Ma logique ne serait-elle donc que l’avocat sournois de mes goûts et préférences, le serviteur inavoué ou inconscient de mes caprices? De plus malins que moi l’ont dit. J’ai trop médité sur tous ces vains problèmes, pendant des années: je m’y perds, je ne sais plus. Où est la vérité? Qu’est-ce qu’il faut faire? Où est le devoir?

Il se tourmentait bien à tort, oubliant deux lois de la fatalité, qui allaient prendre soin de se rappeler à lui et de lui tracer sa conduite.

En vertu de l’une, toute force qui réside en nous s’exercera, avec notre consentement ou en dépit de nous; s’il nous est loisible d’en restreindre l’usage, il ne nous appartient pas d’en abolir l’existence, et tôt ou tard elle aura d’impérieuses révoltes contre lesquelles l’autorité de notre raison risque de rester impuissante.

L’autre loi de fatalité, dont il avait trop peu souci, est celle qui nous rattache indissolublement à nos actions passées, et qui fait de notre existence une longue chaîne dont chaque anneau commande tous les autres; tel geste imperceptible, accompli il y a vingt ans, et dont nous n’avons pas gardé le souvenir, va nécessiter tout à l’heure le geste qui s’imposera à nous, et que nous exécuterons, même s’il nous déplaît, parce qu’il est le prolongement normal de celui qui fut, vingt ans plus tôt.

Il fit d’un seul coup l’expérience de ces deux vérités. Un jour, il réfléchissait selon sa mode, assis devant la grotte, quand il vit, à l’orée du bois, une femme sordide et très mûre, qui se dégageait d’entre les arbres et qui traversait la clairière; elle venait à lui, en écrasant les hautes herbes, où sa marche creusait un sillon; lorsqu’elle fut proche, elle s’arrêta pour dire:

—C’est moi. Vous ne me reconnaissez pas?

—Non, femme.

—Il n’y a rien d’étonnant, vous ne m’avez jamais vue. Pourtant, vous êtes la cause de mon malheur, et je viens vous l’apprendre. Laissez-moi dire: j’avais un mari, trois enfants, et nous vivions dans l’aisance. Alors, vous vous êtes querellé avec votre père; à propos de quoi, je m’en moque, et je n’y avais rien à voir; mais après votre querelle, on a pendu les collecteurs d’impôts; mon mari en était, on l’a pendu, et je suis restée veuve avec mes trois enfants, sans un sou. Le mal dont vous êtes cause, il faut le réparer.

—Je ne puis, pauvre femme, ressusciter votre époux.

—Je n’en réclame pas tant. Rendez-moi ce qu’il gagnait, et je vous tiendrai quitte.

—Je ne possède aucun argent.

—De l’argent? Vous en avez autant que vous en voulez, et plus qu’il ne vous en faut pour vivre, puisque vous n’avez qu’un signe à faire pour que tout vous vienne à souhait, l’argent comme le reste: faites le signe et payez-moi!

—Ce pouvoir, il ne me plairait pas d’en faire usage.

—Ouais? Ça prouve votre bon cœur, ma foi! Et la conscience? Elle ne vous dit rien, votre conscience?

—Le mal que j’ai pu faire à autrui…

—Il ne compte guère, hein? Et quand il est fait, vous tournez le dos: «Bonsoir, la compagnie, et crevez à votre aise!» Vous vous en allez à la montagne, au bord d’une source, bien tranquillement, avec les petits oiseaux. C’est commode! Et moi je viens vous dire: «Où qu’elle est, votre conscience!»

Dieudonat commençait à baisser la tête et devenait honteux; la femme en prit avantage, et parla plus net:

—Voilà! Il n’y a pas de pain à la maison. J’ai tout vendu pour faire manger mes petits, et je n’ai plus rien à vendre, que mon aînée qui va sur ses seize ans. Si elle tourne mal pour nourrir sa vieille mère, ce sera votre faute, et vous emporterez ça en paradis, avec le reste!

L’anachorète sursauta d’horreur:

—Combien vous faut-il, pour sauver cette âme de vierge?

—Mon mari gagnait deux cents écus par an.

—Ayez donc vos deux cents écus: je le souhaite. Ainsi soit-il.

Aussitôt, la veuve sentit sa poche lourde, et elle plongea sa main dans les guenilles, pour en tirer l’argent qu’elle se mit à compter, accroupie sur l’herbe sauvage. Dieudonat la contemplait avec tristesse. Enfin, la vieille releva la tête:

—Eh! mon bon seigneur, ça ne fait pas le compte, voyez-vous? Mon mari gagnait ça par an, mais il avait bien encore dix ans à vivre, le pauvre cher homme! Il faut me payer les dix ans.

—Vous reviendrez l’an prochain.

—Et si vous êtes mort? Et si je ne peux plus marcher? Je suis vieille et la route est longue. Pensez un peu, vous qui êtes la bonté même, et si instruit: qui sait où nous serons, vous et moi, l’an prochain, et dans dix ans, et dans vingt ans? Il faut être raisonnable, mon prince, et me payer mes vingt ans tout de suite.

—Vous prétendiez que votre époux n’avait que dix années à vivre.

—Dix ans? On voit bien que vous n’avez pas connu Victor! Il était solide comme un chêne, et taillé pour durer un siècle, le gaillard! J’y perds, en ne vous réclamant que vingt années.

—Trop de richesse nuit, prenez garde.

—Vous devriez rougir, de marchander les jours à la mémoire d’un brave fonctionnaire que vous avez déjà fait mourir à la peine! Remboursez-moi ses vingt ans, je vous prie, et n’en parlons plus.

Ce disant, la veuve tendit sa jupe: le prince résigné fit un signe, forma un vœu, et quatre mille écus pesèrent dans la futaine.

—Merci bien, dit la mendiante.

Elle tourna le dos et s’en alla, clopin-clopant, car la charge était lourde. Longtemps, le prince regarda la silhouette podagre qui s’éloignait avec un tablier plein d’avenir: cette figure témoignait véritablement d’une joie mal contenue, et le philosophe s’en inquiéta un peu. Il s’inquiéta davantage lorsque la bonne femme, parvenue à l’extrémité de la clairière, entra sous les arbres et se crut invisible: alors, malgré le poids des ans et des monnaies, elle se mit à danser des entrechats qui firent chanter ses écus, et Dieudonat, émerveillé de cette guérison subite, entreprit une méditation sur la puissance des métaux.

C’était là un thème relativement neuf, du moins pour un ascète: il s’en amusa un moment; mais des envies de remuer lui tracassaient les jambes, comme si l’approche d’une créature humaine eût réveillé en lui le goût de l’agitation. Il marcha et se mit à rire:

—Cette excellente dame était peu sympathique, et je n’oserais affirmer qu’elle a eu un mari, ou qu’elle a des enfants, mais je suis bien sûr qu’elle a de la joie, et cette joie est mon ouvrage.

Il soupa de bel appétit, et se coucha d’un cœur plus aise qu’à l’ordinaire; ce soir-là, son lit de foins et de fougères était moelleux et sentait bon.

—Je n’ai pas perdu ma journée, Titus, puisque j’ai fait un peu de bien; et ma journée sera meilleure encore, s’il est vrai qu’en faisant du bien j’ai aussi réparé du mal.

Une voix lui soufflait: «La vieille t’a menti, nigaud».

—Nenni! Point! Je croirai la vieille, je veux la croire et j’y gagne. Car mon bien-être de ce soir est indéniable, et malavisé je serais, de consentir à le gâter. J’ai satisfait ma conscience. Eh, eh? La vieille me l’insinuait tantôt et cela n’était point stupide: qui sait si notre conscience n’est pas tout simplement la somme de nos actes? J’entrevois là une définition plausible: «La Conscience est le total du Passé».

Ravi d’avoir trouvé encore une formule, il s’assoupit sur elle avant de l’avoir discutée, et quand vint le moment de découvrir que cet aphorisme était tout aussi faux qu’un autre, il ronflait.