Dieudonat: Roman
Chapitre XXVI
IL RENCONTRE LA CHARITÉ
Il sortit du tribunal, les yeux gais et le cœur à l’aise.
—Voyez-vous comme tout s’arrange? Si je me rappelle bien, j’avais promis d’expier un tas de fautes abominables, et je n’y pensais ma foi plus! Grâce à cette bergère, je vais régler mes comptes et tenir ma promesse, sans avoir à m’occuper de rien. Ce bon juge se charge de tout: c’est très commode… Quand me pend-on, monsieur le geôlier?
—Demain matin.
On le changea de cachot, ce qu’il constata avec bien du plaisir, à cause de la nouveauté. Dès qu’il fut seul et enfermé, il inspecta son avant-dernière demeure. Le logis manquait de confortable; la lumière, qui pourtant ne coûte rien, y était ménagée avec parcimonie; elle tombait d’un soupirail percé près de la voûte; les murs de pierre gluante suintaient; pour meubles, un lit de sangles avec sa paillasse défoncée et sa couverture brune, une cruche pleine, une écuelle vide. Il sourit bénévolement à ces choses qui représentaient la destinée.
—On prétend que la suprême nuit des condamnés à mort est terrible à passer: il vient peut-être des fantômes, des diables, des remords? Nous allons bien voir.
Il s’assit sur sa couche et attendit avec curiosité. Rien ne venait. Il leva son œil unique vers sa lucarne, et, d’après la teinte rose qu’il discernait dans un petit carré de ciel, il jugea que le soleil se couchait. Cet exemple lui parut bon à suivre; il s’étendit sur son grabat. Peu à peu, le pan de rose devint gris, et le gris devint bleu, pendant que le cul-de-basse-fosse devenait complètement noir.
—Il faut bien l’avouer: si cette veillée est émouvante, comme on l’assure, je ne m’en aperçois guère jusqu’ici. Bah! Patientons.
Il s’endormit. Les rats trottaient autour de son sommeil, et déjà il ronflait depuis quelques heures, rêvant du paradis terrestre où les bêtes se promènent en promiscuité amicale, quand un cri fantastique le réveilla en sursaut.
—Voilà les spectres!
La serrure seule avait poussé ce cri de souffrance aiguë qui grinçait encore dans la nuit. La porte s’entre-bâilla; une lame de clarté, jaillissant de quelque lanterne sourde, coupa les ténèbres; une silhouette humaine pénétrait dans la cellule et la porte se referma.
—Comme je suis ému! Et comme j’ai bien fait d’accepter mon sort sans rien dire! Rien n’est plus amusant qu’une porte de prison.
La lanterne fut démasquée, posée à terre, et le fantôme entra dans le secteur lumineux; c’était une femme d’allure jeune, mais lugubre, enveloppée d’un misérable manteau; elle vint s’asseoir sur le lit, sans mot dire, à côté du prisonnier, et se tourna vers lui.
—Est-ce que vous êtes vivante, madame?
Sans répondre, elle se mit à sourire avec lenteur; la lanterne l’éclairait en plein: sa figure eût été laide, sans la bonté de ce sourire, très doux, très humble, qui montait de la bouche aux yeux, comme un rayon de soleil gravissant un coteau après l’orage. Elle avait des yeux de chien, ronds et dévoués. Elle dégrafa son manteau, qui glissa des épaules vers les hanches: elle ne portait, en dessous, qu’un jupon de laine sur une chemise de grosse toile, liée autour du cou, et que ses deux seins bombaient; sa croupe creusait la paillasse.
Enfin, elle dit:
—Bonsoir.
Il répondit:
—Bonsoir.
Ils se regardaient avec amabilité, mais en silence; elle parut en éprouver quelque embarras.
—Je suis venue.
—Je vois…
—Vous dormiez?
—Je dormais.
—Je vous ai réveillé?
—J’aurai tout le temps de me reposer; je meurs demain matin.
—Vous n’avez pas l’air triste.
—Triste? Non… Pourquoi le serais-je?
—A cause de… demain.
—Parce qu’on doit me pendre? Eh bien? J’ai fait toutes sortes de choses, dans ma vie, et jamais celle-là; ça change un peu. Et, puis, je vous dirai: j’ai besoin d’expier, je l’ai promis.
—Vous êtes drôle! J’ai vu souvent des condamnés…
—Ah?
—Oui. Des masses! Je suis la fille du geôlier… Gertrude.
—Ah?
—Oui. Mon père est le geôlier, et alors, moi je suis sa fille, vous comprenez?
—Parfaitement; vous êtes la fille du geôlier, et vous habitez la prison.
—Voilà.
Le silence qui suivit dénonça les difficultés de la conversation. La visiteuse qui, apparemment, avait d’autres choses à dire, attendait qu’on l’aidât: dans l’attente, elle caressait ses genoux, d’un mouvement circulaire de ses deux paumes ouvertes, et contemplait la lanterne d’un air béat. Enfin, elle se décida à tousser. Dieudonat, par politesse, toussa aussitôt. Un nouveau silence se fit dans le cachot. Les rats, au bord de leurs trous, observaient.
La fille prit son courage et se tourna vers l’homme:
—Alors, comme ça, vous êtes condamné à mort?
—Mon Dieu, oui.
—C’est un moment à passer. Il faut se faire une raison.
—Comme vous dites: ça doit être vite fait.
—Oh! oui, ça va vite. Il sait bien travailler, le bourreau, et il n’est pas méchant. Seulement, moi, j’ai beau en voir, depuis le temps, je ne peux pas m’y faire, et ça me touille, cette idée-là qu’un homme est dans la maison, tout vivant, et que tantôt il n’y aura plus personne, rien qu’un tas.
—On appelle ça «la dépouille mortelle».
—Juste! Alors, moi, chaque fois qu’il y a une exécution, la nuit d’avant, c’est plus fort que moi, je me tourne dans mon lit, et je me retourne, et je pense au pauvre gars qui est tout seul dans son coin noir, autant dire un chien malade, et qui attend l’heure, sans qu’une âme lui parle, tout seul, quoi! Alors, à force, j’ai inventé de venir; alors, je viens, comme ça.
—Pour lui tenir compagnie?
—Juste!
—C’est gentil de votre part.
—Non: c’est quelque chose, dans moi, qui me commande…
—On appelle ça «le cœur». Vous avez bon cœur?
—Je sais pas comment j’ai le cœur, mais je crois bien que c’est le cœur gros: n’y aurait jamais de pendus, si ça dépendait de moi. Tout de même, une femme, y a des petites douceurs qu’elle peut offrir, n’est-ce pas, si elle veut bien? Qu’on soit une princesse, on n’aurait rien de plus, et ce serait tout pareil.
—La plus belle fille du monde…
—Je donne ce que j’ai; je suis pas une belle fille.
Il toussa de nouveau, mais il comprit bien vite que cette réponse n’était plus suffisante; il en chercha une autre.
—Vous faites la charité…
—Ça me coûte pas grand’chose et ça leur passe le temps.
—Ça vous fait bien plaisir, un peu, à vous aussi?
—Ma foi, non, pour dire le vrai, et du plaisir, je n’en aurais pas, sans l’idée qu’un pauvre garçon n’en aura plus jamais, et qu’il en prend de moi.
—Il ne faut pas vous plaindre; le bonheur qu’on donne, c’est autant de bonheur qu’on prend, pas vrai?
—Juste! Je pense comme vous, et je ne changerais pas mon plaisir pour le leur.
—Plus on en donne, plus on en a.
—Juste! Et là où je suis le plus contente, c’est quand ils ont l’air bien contents. Quoi que ça, voyez-vous, on en trouve qui sont comme moi, et qui n’ont pas goût à la chose; mais eux, c’est rapport à leur souci, ou bien parce qu’ils ont peur. N’y a pas à leur en vouloir, vous pensez bien? Ils pleurent quand on leur parle. Alors, moi, ceux-là, je pleure avec eux; ça leur fait une espèce de sœur, vous comprenez?
—Une espèce d’ange.
—Faut pas dire ça, parce que, tout de même, y a péché mortel; la fornication, que dit l’aumônier…
—Je connais.
—Mais, vous savez, on confesse, avant d’aller au gibet: alors, le péché, ça l’enlève.
—Et la consolation reste.
—Juste! L’aumônier dit tout le contraire, et il me menace du diable si je recommence, mais je recommence quand même, et ça m’entre pas dans la tête que le bon Dieu se mette en colère quand on fait ce qu’on peut pour les gens qui sont dans la peine, et quand on ne peut pas autre chose.
—Votre père, il ne se fâche pas, lui?
—Je lui raconte rien, bien sûr! Je lui ai dit seulement que je veux pas me marier.
—C’est vrai; vous ne pouvez plus.
—Si dame! C’est pas les prétendus qui manquent; seulement, une fois mariée, je pourrais plus venir; mon mari opposerait, probable, et venir quand même ce serait de la tromperie.
—Mentir, ce n’est pas bon.
—Ça fait du chagrin: j’aurais honte. Et puis, à mon idée, je suis plus utile ici. Et puis encore, pour tout dire, y a la maladie.
—Ah?
—Oui. Dans les assassins et les voleurs, vous pensez bien, on en rencontre qui ne sont pas honnêtes, comme partout. Ils ne racontent pas, pour profiter. Alors, ils m’ont donné le mal.
—Ah?
—Oui.
—Pauvre Gertrude…
—C’est comme ça. N’y a plus rien à faire.
—Mais, dites? Le mal, vous le donnez à d’autres?
—Vous êtes bête! Puisqu’ils vont mourir…
Elle rit, il rit; elle ajouta:
—Par le fait, je suis en prison, comme eux: ils n’ont plus que moi, je n’ai plus qu’eux. Voilà.
Elle ne riait plus. Ils se turent encore un instant, et elle reprit:
—Je suis venue pour dormir avec vous. Voilà.
Il se gratta la tête, un peu en arrière de l’oreille droite; elle n’ignorait pas que ce geste est, parmi les chats, une annonce de pluie, et, chez les hommes, un signe d’indécision.
—Embrassez-moi, dit-elle; ça vous distraira.
—Avec bien du plaisir, je vous embrasserai, parce que vous êtes une bonne créature. Quant au reste, pour tout dire, moi aussi, il n’y a plus moyen.
—Ah?
—Non… J’ai l’air d’être un homme, quand on me voit, pareil aux autres. Ce n’est pas vrai: je ne suis pas un homme.
—Vous êtes quoi donc?
Il répondit à voix basse et très modestement:
—Un eunuque.
Le regard de Gertrude quémanda, dans la pénombre, un supplément d’explication.
—Si vous aimez mieux, je suis hongre…
Jamais elle n’avait entendu parler de ces gens-là; ce devait être le nom d’un peuple: peuple lointain, sans doute, et probablement malheureux, nation de vaincus, puisque les pauvres diables s’humiliaient en prononçant le nom de leur patrie?… Il la détrompa et fournit quelques aperçus élémentaires sur la condition des castrats.
—Fallait le dire tout de suite! Je connais ça: c’est moi qui tonds les chiens et qui coupe les chats, à la porte de la prison.
Elle le plaignit sans réserve: cet amoindrissement individuel lui paraissait encore plus dur à supporter qu’une déchéance nationale; sans compter que c’était tout de même une invention saugrenue, de traiter des chrétiens comme des chapons, des bœufs, des porcs ou même des chats, puisqu’on ne doit point les manger.
—Mais… Hein? Quoi?… Vous m’en racontez, parce que je vous déplais. Menteur!
—Je ne mens pas.
—Cette histoire! Vous n’étiez guère eunuque avec la Clémentine, que vous avez violée dans un bois!
Il avoua son innocence.
—On vous a condamné, et vous ne vous êtes pas défendu? Quand vous aviez la preuve? l’alibi, comme ils disent…
—C’est que, voilà… Cette pauvre petite bergère, il faut savoir qu’elle était enceinte, et qu’on l’aurait fouettée, promenée au tambour, enfermée à l’Abbaye; on lui aurait donné les aiguillettes et le brassard; pour lui épargner ça, j’ai dit comme elle: tout le monde est content.
Mlle Gertrude admira cette abnégation, mais elle ne se tint pas de lancer contre la vachère des épithètes indignées, et contre ses mauvaises mœurs, son dévergondage de fille qui fait le péché par plaisir, et sa cruauté, ses menteries, et contre le Fiscal aussi, qu’elle détestait, que toute la ville détestait, parce qu’il est injuste, méchant, grippesous, et content quand il fait souffrir, et détrousseur de gens, et cocu comme père et mère, tout fourré d’hermine qu’il soit! Parfaitement! Et son mépris ne tarissait pas, sur ce dernier grief, car les femmes, qui savent à la rigueur excuser tous les crimes, refusent leur miséricorde à la faute d’être trompé.
Jusqu’à l’aube, elle demeura, assise au bord du lit, jasant avec le condamné et parfois lui caressant les mains ou les cheveux; ils se tutoyaient, devisant de choses incohérentes, avec une gravité d’enfants. Tout à coup, il éclata de rire:
—Dis donc, Gertrude?
—Quoi, mon minet?
—Voilà que je n’ai plus envie d’aller mourir, à présent, plus du tout! Et depuis un gros moment, je me répète: «Non, ma foi, je ne veux pas qu’on me pende.» C’est ta faute.
—A moi?
—Sûr! Pourquoi ne resterais-je pas encore quelque temps sur la terre, où il y a des braves gens, comme toi? Car tu es une bonne fille, Gertrude.
—Toi aussi.
—Ça y est! Je demande à rester.
—Pauvre garçon…
Elle le regarda avec pitié, et leurs yeux innocents, qui s’étaient rencontrés, se mirent à rêver ensemble.
Ils se plaignaient l’un l’autre, et ne s’en cachaient pas, bien que n’en disant rien. Mais soudain, une idée naquit dans chacun de ces deux cerveaux, et les deux visages en même temps prirent une expression de joie, mais ni Gertrude ni Dieudonat ne voulurent dire ce qu’ils pensaient. Dès lors, ils parlèrent moins; ils semblaient préoccupés ou impatients; à la dérobée, ils lançaient des œillades au soupirail, comme pour y provoquer quelque signal.
Enfin, un peu de jour blanchit dans les hauteurs. Elle pensa: «C’est maintenant», et il pensa: «C’est maintenant.»
Elle embrassa tendrement celui qui devait mourir tout à l’heure, et deux grosses larmes noyèrent ses yeux canins; puis elle se leva pour partir.
—Je suis pressée: j’ai affaire, tout de suite.
Mais il la retint par le poignet:
—Gertrude, nous ne nous reverrons plus, je crois, en ce bas monde, et je veux t’y laisser un souvenir de moi. Écoute: tu es bonne et je t’aime bien. Cependant, tu ne m’as même pas demandé mon nom.
—Tu es le condamné.
—Mais encore?
—On t’appelle Onuphre.
—As-tu entendu parler d’un certain Dieudonat?
—Un dont les souhaits se réalisent et qui a de l’or tant qu’il veut?
—Il a mieux que de l’or; toi aussi tu as mieux, car tu as ton cœur d’or, et tu as sacrifié ta santé pour consoler les malheureux. Dieudonat te cède la sienne. Ainsi soit-il! Embrasse-moi, maintenant, et va; mais, dans l’avenir, épargne-toi davantage pour garder ce que je te donne. Adieu, Gertrude.
A peine eut-il parlé qu’une langueur alourdit ses membres; il eut froid jusqu’au fond des os et la nausée emplit sa bouche.
La fille, au contraire, avait redressé le torse et relevé la nuque; ses jarrets se tendaient sous le poids rigide de son corps, et, largement, elle respira d’aise, comme si les brises du printemps eussent traversé le cachot.
Elle ne comprit pas très bien ce qui se passait en elle, mais ils se regardèrent, elle épanouie de vivre, lui radieux d’avoir donné, et une minute de bonheur plana divinement entre ces deux âmes naïves.