Dieudonat: Roman
Chapitre XII
L’ANACHORÈTE OBTIENT DES PETITES BÊTES ET DES GROSSES QUELQUES RENSEIGNEMENTS SUR LUI-MÊME
Après qu’il eut marché bien des jours à travers monts et plaines, il arriva dans une contrée magnifique et non moins sauvage; depuis une semaine, il n’avait rencontré homme ni femme.
—Ici je pourrai vivre sans être nuisible à personne; ici je pourrai méditer sans que le fruit de mes déductions contamine l’esprit des autres; ici je gagnerai une subsistance quotidienne, sans qu’il me soit nécessaire de recourir, comme les Gontran et les Ruprecht du monde, à la violence ou à l’intrigue; ici je ferai dans la paix mon bonheur pour cette vie, et mon salut pour l’autre.
Il s’installa dans une jolie grotte qu’il garnit de sable et de feuillages. Les instruments de travail lui manquaient, et aussi quelques ustensiles de nécessité primordiale; malgré la répugnance qu’il avait à user de son pouvoir magique, il ne pensa point forfaire en demandant au ciel de lui accorder les outils indispensables; il les eut aussitôt, et il se mit à l’ouvrage avec une grande joie.
—J’ai reconstitué le Paradis terrestre, le vrai, celui où l’homme, dans un site admirable, gagne sa nourriture à la sueur de tout son corps.
Il travaillait, priait, pensait, respirait l’air et regardait. Il ne souffrait nullement de la solitude, ayant découvert qu’elle n’existe pas: les montagnes désertes sont des endroits fort habités, beaucoup plus populeux et beaucoup plus vivants que les campagnes cultivées et même que les capitales; généralement, nous n’y prenons pas garde, et sans doute c’est par mépris; mais Dieudonat, moins fier qu’un homme, parce qu’il était plus qu’un homme ordinaire, prenait garde à toute créature.
Très vite il eut, parmi les bêtes, la sensation de séjourner parmi les gens; ses semblables, qu’il n’avait jusqu’alors connus que par la lecture, il les retrouvait ici dans la réalité, et il les reconnaissait; tous les modes de vivre en usage chez nous se renouvelaient au ras du sol et sous les branches: c’étaient des républiques de fourmis, des royaumes d’abeilles, des cités de cloportes, des insectes errants et cuirassés comme des chevaliers, des papillons vêtus comme des princes, des araignées embusquées dans leur forteresse de dentelle comme des barons dans leur tour, et des oiseaux plus ou moins poètes qui chantaient du matin au soir pour relayer ceux qui chantent du soir au matin. Il eut des amis. A l’aube, il recevait la visite des lapins et des biches, voire des cerfs et des sangliers; à midi, les lézards lézardaient autour de lui, et, dans le crépuscule, les loups venaient poliment lui souhaiter la bonne nuit; l’ours lui-même fréquentait volontiers les abords de son logis. Grosses bêtes et petites l’avaient promptement reconnu pour quelqu’un des leurs, et ne s’effrayaient plus de lui, car les animaux jouissent d’un instinct particulier qui leur désigne les hommes peu nuisibles; les plus craintives bestioles se laissaient caresser par lui, et il prenait un plaisir infiniment doux à cette confiance des faibles que nous pourrions broyer en refermant la main, qui le savent, et qui s’endorment quand même dans notre main.
Cependant, une chose le tracassait; dans cette fraternité universelle, il constatait une lacune, évidente, indéniable. Avec tout le monde, il vivait dans les meilleurs termes, mais, avec les insectes, impossible d’entrer en communications amicales! Pour sa part, il éprouvait à leur endroit une répulsion épidermique; il en avait peur un peu, sans savoir pourquoi; de leur côté, ils avaient l’air de ne pas le voir, et le traitaient comme un talus ou comme une fontaine: ils montaient sur lui, le chatouillaient de leur marche, pompaient parfois une goutte de sang, et se retiraient sans s’excuser ni saluer, quittant le paysage humain pour aller vers un autre. Toutes les gracieusetés qu’il risqua demeurèrent sans effet.
—Drôles de gens!
La science lui avait appris sur eux fort peu de choses, et leurs dimensions exiguës n’en permettaient guère l’étude; dans l’espoir de les mieux comprendre s’il les voyait plus nettement, il formula le souhait d’un verre biconvexe. Aussitôt, une loupe en éther comprimé lui tomba du ciel, toute sertie: c’était là un article de premier choix, grossissant les objets deux mille fois environ. Les insectes entrèrent dans le champ de la loupe miraculeuse.
—Hein?… Ah!… Oh!… Eh! ma foi, je comprends pourquoi ma peau en avait peur, et ma peau n’était pas si bête!
Dieudonat demeurait stupide devant cette fantasmagorie d’horreurs hétéroclites. En prenant des proportions de mammifères, ces êtres minuscules s’agitaient en cauchemars, si formidables que, par comparaison, les tigres et les alligators gagnaient un petit air d’inoffensives créatures. Des yeux lançaient l’épouvante, des gueules mâchaient la menace; des pinces et des tenailles, des scies et des râpes, des poignards et des vrilles, tout un arsenal de tortures, tous les instruments de la haine s’exerçaient sous le disque de verre avec une tranquillité métallique, et déployaient brillamment la force sans pitié de leur inconscience.
—Ils sont beaux, oui, vraiment, d’une atroce beauté, qui pourrait bien être celle des mauvais anges chus en l’enfer; on se croirait dans la Géhenne ou tout au moins sur une autre planète, s’il en existe quelque part, comme des savants le prétendent, ou encore dans les premiers jours de celle-ci, alors que l’exubérance d’un globe en parturition jetait des monstres pour assouvir sa furie d’inventer toujours et quand même. Le Créateur s’est amusé peut-être à ciseler en joyaux ces paradoxes de son génie, auxquels il a refusé l’honneur des dimensions normales. En tout cas, il convient de remercier Celui dont la sagesse et la bonté daignèrent interdire le développement de ces monstruosités imperceptibles qui terroriseraient toutes les espèces vivantes, si Dieu les avait faites à une échelle un peu plus grande. Dieu fait bien ce qu’il fait!
Mais cette affirmation ne lui procura que des contentements éphémères; au bout d’un temps assez court, des inquiétudes entamèrent un peu son admiration pour la prudence divine, et, malgré qu’il en eût, elles s’imposaient à mesure qu’il examinait chez les insectes, non plus seulement leurs armes, mais l’usage qu’ils en font.
Il découvrit des mœurs inouïes. Ces créatures vivaient dans un état permanent d’immoralité: douées de tous les vices, coutumières de tous les crimes, elles s’y complaisaient avec tant de candeur, que les Ruprecht et les Gontran, tigres et reptiles de la société humaine, apparaissaient à leur tour comme de petits saints. Certes, il n’y avait point là matière à déconcerter un chrétien, puisque les animaux sont dépourvus d’une âme immortelle et de toute notion sur le bien et le mal. L’ascète se contenta donc de hocher la tête, en déplorant des façons qu’il eût souhaitées différentes, mais qui étaient en somme telles que Dieu les a prescrites.
—Dieu sait bien ce qu’il fait!
Il en acquit la preuve quand une étude plus méthodique lui permit de constater que chaque espèce avait son vice en propre, bien caractérisé, et dont l’exercice était indispensable à l’existence même de l’individu et de l’espèce entière. Il dut constater que, très nettement, à tout être qui vit, une certaine forme du mal, ou de ce que nous appelons ainsi, s’impose comme une loi essentielle de sa race, et s’impose avec le caractère inéluctable d’une fatalité, contre laquelle les tentatives de désobéissance ne sont ni permises, ni possibles: il faut.
Dieudonat répondit:
—Dieu fait bien ce qu’il faut.
Mais pourquoi fallait-il?
—Parce que Dieu voulut.
—Pourquoi Dieu voulut-il?
Fort embarrassé d’avoir ramené ainsi au Créateur l’origine des perversités animales, l’entomologiste se demanda si, par hasard, il n’errait point en considérant comme des vices ce qui était des commandements divins.
—A ceux-là, ordre de faire; à nous, ordre de ne pas faire; et les deux volontés contradictoires émanent du Maître commun, c’est-à-dire d’un principe unique. Or, Dieu ne peut pas se contredire, puisqu’il est Dieu; et puisque je ne comprends pas, c’est donc que tout simplement je suis un imbécile: je le savais déjà.
La certitude de n’être point subtil n’a jamais empêché un homme d’entreprendre des besognes intellectuelles: Dieudonat fit tout comme un autre et résolut, pour l’honneur du bon Dieu, de découvrir, ou tout au moins de rechercher les bases d’une morale naturelle. A cette fin, il entreprit d’étudier avec précision, avec méthode, les mœurs et caractères, non seulement des insectes, mais de tous les animaux présents autour de lui; également, il surveilla les gestes des plantes, et ne fut pas très surpris de constater qu’elles possèdent, à un degré moindre, des sensations identiques à celles du règne animal, et des instincts, des volitions, des vices, ma foi!
—La Création est décidément fort complexe.
Ainsi engagé dans son essai sur la morale universelle, Dieudonat s’empêtrait et le travail n’avançait point. Chaque fois qu’il pensait avoir édifié une loi générale, basée sur des faits patents, d’autres faits tout aussi patents venaient la démolir en hâte, pour en proposer une nouvelle, absolument contraire.
—Ma parole, les bêtes me traitent exactement comme les philosophes; plus elles me renseignent, moins je comprends ce que j’apprends.
Il les apostrophait de questions:
—Pourquoi êtes-vous? Que voulez-vous? Que prouvez-vous? Dites-moi le mot de votre énigme pour que je voie clair en la mienne.
Les animaux s’étaient habitués aux propos de ce bipède qui parlait seul, et ne s’en souciaient pas plus que d’une autre chanson.
Or, un soir, tandis qu’il ratiocinait selon sa coutume, assis sur un caillou, en avant de la grotte, ses réflexions piteuses lui avaient incliné la tête vers le sol. Alors il remarqua, à gauche de son pied gauche, une blonde Araignée qui, mettant à profit l’émotion nuptiale, dévorait sournoisement son jeune époux sans que l’amoureux bronchât de son poste. Révolté par un tel abus de confiance, le moraliste détourna les yeux, et, dans le même instant, il vit, à droite de son pied droit, une Abeille qui, tout en buvant l’âme d’un bouton d’or, se laissait agripper l’arrière-train par une Guêpe, et celle-ci lui dévidait les viscères comme un écheveau embrouillé, pour grignoter plus à son aise ces méandres d’or où l’Abeille continuait tranquillement à envoyer du sucre; et la Guêpe, à son tour, était si attentionnée à ce repas vivant, qu’elle ne daignait même pas remarquer l’indiscrétion d’une Mante occupée d’autre part à lui ronger le ventre.
—Voilà qui est trop fort! Ils font la chaîne! Ils tolèrent qu’on les mange et n’ont pas l’air de s’en apercevoir, pourvu qu’ils alimentent leur pauvre petit corps!
Une Biche amoureuse qui passait avec grâce posa son fin sabot sur la Mante, et la Mante fut coupée en deux, sans que cet incident pût interrompre son festin ni les autres.
—Les insectes exagèrent, mon Dieu! Qu’on sacrifie ses jours à ses passions, je le concevrais à la rigueur. Mais que la mort, accompagnée de lents supplices, n’apparaisse plus que comme un détail dénué d’importance, devant le double appétit de la nourriture et de l’amour, c’est excessif, mon Dieu!
Les œuvres de chair se poursuivaient avec sérénité, en même temps que les agonies.
—Voyons, voyons… Cela est naturel, puisque cela existe dans la nature. Faisons la part de ces outrances et dégageons le principe: nourrir l’individu et perpétuer l’espèce, par ordre, telles sont les deux fins de la créature, et conséquemment sa morale. Les douleurs qui en peuvent résulter ne comptent point dans le total, c’est-à-dire dans l’univers, qui, par conséquent, ignorera la pitié et la cruauté, corollaires de ces souffrances. La pudeur ou l’impudeur, la pureté ou l’impureté, corollaires de l’amour, ne comptent pas davantage: rien n’est ni mauvais ni bon, tout est, et la mort n’est que la vie en fonction. Ai-je dit juste, ô mon Dieu, cette fois?
Aucune voix ne protesta: la brise berçait autour de lui les Clématites pendantes, les Reines-des-Prés érigées sur leurs tiges, et toutes faisaient: «Oui», en balançant leurs chevelures de parfums, au frôlement desquelles l’air du soir s’embaumait.
—La vie veut vivre, et voilà toute la morale d’une planète. En d’autres termes, le but de la vie, c’est la vie. J’ai rudement réfléchi pour en arriver à cette sublime trouvaille; dom Ambrosius la traiterait de pléonasme ou de battologie, et il n’aurait pas tort. Mais bah! cette loi-là a sur beaucoup d’autres l’avantage d’être logique, simple à saisir, facile à retenir. Si je m’en tenais là?
Mais le supplice des bêtes en mal de mort tirait vers elles son œil et sa pensée.
—Je ne peux cependant pas les laisser souffrir indéfiniment…
Toucher à l’Araignée, il ne l’aurait voulu, à cause de l’avenir qu’elle portait déjà dans ses entrailles; mais les autres? Il hésita deux bonnes minutes, puis, tout à coup, il allongea la jambe, et brusque, il écrasa de son pied nu la Mante, la Guêpe, l’Abeille et le Bouton d’or; la plante de son pied se crispa d’horreur sur le grouillement final du quadruple trépas.
—Souffraient-elles autant que je l’imagine? Assurément non, et même il est probable que les patientes, toutes ensemble, ont souffert moins que le spectateur, à lui seul: je transposais en douleur cérébrale des sensations ganglionnaires…
A ces mots, il s’interrompit: un coup de lumière venait de pénétrer en lui, et sous cette clarté neuve, engendrée par les mots, il croyait entrevoir de la vérité admissible.
—Eh! eh! mon camarade! Cérébrale, dis-tu? La grosse différence entre l’homme et les bêtes, entre leur morale et la nôtre, ne tiendrait-elle pas tout bonnement à la dissemblance des systèmes nerveux? Le nôtre était remarquable entre tous, et je n’aborde pas ici la question de savoir s’il fut tel dès notre origine ou s’il le devint peu à peu, si nous sommes des monstres nés ou bien des monstres parvenus. Toujours est-il que notre cervelle, unique au monde sublunaire, poussa l’hypertrophie jusqu’à s’appeler un cerveau, et que, de progrès en progrès, cet organe d’exception s’est développé à l’extrême par l’usage que nous en pouvions faire, que nous en fîmes. Dès lors, si je ne m’abuse, nous allons voir se manifester deux séries de réactions parfaitement logiques, et le résultat sera double, une part procédant des nerfs exaspérés par les rêveries de l’encéphale, et l’autre émanant de cet encéphale surmené par les nerfs. En effet, cher et défunt maître,—car c’est à vous que je m’adresse, ô dom Ambrosius, écoutez-moi sans vous impatienter,—en cet organisme précieux, si merveilleusement sensible, un phénomène ne pouvait manquer de se produire: nos sensations purement animales s’étaient vite subtilisées, grâce à l’intrusion de cette intelligence qui s’appliquait à tirer de nos sens le meilleur rendement; l’appétit s’excitait; l’organe décuplé décuplait les besoins, et notre esprit s’ingéniait à découvrir en nous, tout comme autour de nous, des subsides de volupté: nous en récoltions d’ici, de là, par imitation, par assimilation, pour nous accroître; alors que chaque espèce avait son instinct propre, et son plaisir prédominant, nous les souhaitâmes tous ensemble: nous aurions voulu être toute la nature à la fois! Certaines capacités de certains animaux nous restaient interdites? Nous les saluions d’un regret, sans néanmoins renoncer à l’espoir de les acquérir quelque jour, et notre désir conviait les inventeurs à nous en fournir le moyen; en attendant, pour suppléer à l’absence des joies défendues, nous multipliions à leur plus haute puissance celles qui nous étaient permises… Vous saisissez, ô dom Ambrosius? Premier résultat du cerveau: les instincts exagérés deviennent des vices, puisque les vices ne sont que des instincts exagérés.
Mais, nous en prenions trop! Nous abusions des réminiscences originelles; nous exaspérions la nature en prétendant lui obéir, nous sortions d’elle en croyant y rentrer. La nécessité d’un frein s’imposait, sans lequel la race n’aurait pas tardé à périr d’épuisement. Et le résultat second fut que le cerveau lui-même, ce multiplicateur des nerfs, ce provocateur aux excès, inventa ce qu’il fallait pour nous sauver du péril suscité par son rôle et produisit ce frein: la Morale.
L’âme de dom Ambrosius ne répliqua rien, et Dieudonat poursuivit:
—Vous me direz que la Morale varie avec les climats, les races, les époques. Eh! mon maître, ce détail n’a aucune importance! La chose importante, commune à tous les hommes, mais n’appartenant qu’à eux seuls, c’est leur intention d’avoir une morale, leur belle volonté de se mettre un frein, quel qu’il soit.
Assez content d’avoir égréné un chapelet de paradoxes, le philosophe se leva:
—O petites bêtes et grosses bêtes, mes sœurs, je vaux moins que chacune de vous, puisque j’ai pris à chacune, et chaque fois que je l’ai pu, ses instincts, dont j’ai fait mes vices. Mais, je vaux plus que vous, aussi, puisque, à force d’en trop faire, je me suis ingénié jusqu’à concevoir par moi-même la limite aux choses faisables. Une borne que je m’oppose, et voilà tout mon gain, mais il est magnifique! Quand chacune de vous ne connaît que son droit, j’ai inventé le droit des autres, et je l’appelle mon devoir!
Il respira, comme il convient aux orateurs, après une période nombreuse, pendant que l’auditoire applaudit. Rien n’applaudissait, mais le solitaire était habitué de longue date à ne parler que pour lui-même. Il reprit:
—Les Nerfs de l’homme le voulurent ainsi, quand leur hyperesthésie se fut développée au point de nous faire ressentir, comme si elles étaient nôtres, les douleurs de ce qui nous entoure. Et c’est ainsi que la nature vit s’épanouir sur le monde indifférent cette fleur qui sortait de nous: la Pitié.
Au nom d’une fleur nouvelle, les calices s’agitèrent dans le jour finissant.
—Plus belle que vous toutes est cette fleur de mon âme! Les jardins du Seigneur n’en ont pas de pareille. Oh! je sais bien, mon Dieu, que si ma gloire fut de l’inventer, ma folie est de la chercher hors de moi. Relativité purement humaine, je sais bien qu’elle est en moi seul, comme née de moi seul, création de la créature que je suis, mensonge dont j’ai fait une vérité, puisque je la sens, chimère dont je fais une réalité, puisque je l’applique!
Dans l’enthousiasme d’articuler des propos qui lui semblaient définitifs, il fit un grand pas en avant; la jeune Araignée se trouvait là tout juste où le pied se posa: elle en mourut, et sa postérité avec elle.
Ce meurtre bouleversa l’orateur; pour rafraîchir son émoi, il but une écuellée d’eau claire; du même coup, il supprima cent millions d’existences qui nageaient dans cette eau.
—Je tue quand je bois, je tue quand je bouge, le monde qui tourne se moque de mes axiomes, et me le prouve; la loi de l’univers règne sur moi comme sur tous. Faire le bien et m’abstenir du mal, c’est le vœu de ma raison déraisonnable, alors que le moindre de mes mouvements multiplie le bien et le mal, sans distinction, autour de mes gestes! Mais quoi? Je suis maître de l’intention, le roi de mon idée intérieure, et la morale que je cherchais sera de m’appliquer selon ma règle: si vraiment les deux conquêtes de l’intellect humain sont la Pensée et la Pitié, je m’efforcerai en l’honneur d’elles deux.
Le soir tombait. Les bêtes de nuit sortirent pour la troisième phase du massacre quotidien, et la peur rampa sous les branches bleuies, dans un paysage de proie.
—Assez, marâtre! Tu me l’as crié assez fort que ma pitié stériliserait le monde, et que Dieu n’en veut pas! Mais, de la maintenir en dépit de votre ordre, je ferai ma noblesse d’homme, et dans l’inconscience universelle, j’affirmerai la conscience! Si la Nature a Dieu pour elle, il ne faut pas qu’on le sache, et même il est urgent d’enseigner le contraire; c’est pourquoi nous avons fait de notre Pitié un attribut des dieux impitoyables. Que dis-je? Nous l’avons faite Dieu contre les dieux!
Il se signa, en levant les yeux vers les nuages encore roses:
—Seigneur Jésus, je suis votre disciple, et je persisterai dans votre voie: car je connais maintenant la double formule de mon rôle, l’Effort et la Pitié!
Il rentra dans sa grotte, fit sa prière et se coucha, tout satisfait de croire qu’il avait trouvé le moyen de mettre d’accord l’immoralité du monde avec la morale du Christ.
—Loi de l’Effort, et loi de la Pitié, je possède à présent la double vérité. Mais, hélas! et deux fois hélas! ne suis-je pas le seul, entre les humains, à qui l’application de l’une aussi bien que de l’autre est interdite par un don funeste? L’effort m’est défendu, puisque mes vœux se réalisent; ma pitié est dangereuse, puisque je nuis à tous ceux que j’approche. Je suis l’être d’exception, le reclus de mon privilège, le condamné à vivre seul. Parce que l’on a mis en moi une puissance qui dépasse l’homme, voilà que je suis homme moins qu’un autre, incapable de la tâche humaine! La charité m’ordonne de demeurer ici. J’y resterai, mon Dieu; stérilement, j’y resterai, et, puisque rien de plus ne m’est permis, théoriquement je confesserai la loi du Sacrifice en plein royaume des Instincts.
Il s’endormit en cherchant par quel travail il pourrait affirmer sa foi, sans nuire à personne; il cherchait encore en s’éveillant.
—Un travail qui serait pénible et assidu, afin de célébrer l’Effort, mais platonique en même temps, afin de ne causer aucun malheur nouveau, un travail matériel à la gloire de l’Idée… Lequel?
Un bloc de marbre surplombait l’entrée de la grotte, haut de neuf pieds, large de quinze, assailli de plantes sauvages; en le contemplant, Dieudonat se souvint des maçons qu’il avait vus ciseler une église derrière sa cellule.
—Manouvrier d’art? Voilà qui répondrait à mon programme… C’est dit! Je te débarrasserai de la nature instinctive, ô pierre, en arrachant de toi les parasites qui te mordent pour vivre, et je te laverai, et je te polirai pour faire de toi un fronton symbolique attestant la divinisation de l’homme par la Charité!
Durant plusieurs nuits, il chercha la devise à graver sur la dalle quand la dalle serait nette; finalement, il opta pour une parole de saint Mathieu:
BEATI MISERICORDES QUONIAM IPSI MISERICORDIAM CONSEQUENTUR
«Heureux ceux qui ont pitié, car ils obtiendront la pitié!»
Il se mit à l’œuvre sans délai. Mais, tandis qu’il ensanglantait ses mains à arracher les ronces et les lierres, il se demandait déjà si les promesses de l’Évangéliste ne sont pas un peu téméraires, et s’il est bien certain que l’Effort et la Pitié seront récompensés dans ce monde ou dans l’autre…
—Il vaudrait peut-être mieux dire qu’ils comportent en eux leur propre récompense.