Dieudonat: Roman
Chapitre XXXVII
OU DIEUDONAT PERD LE PEU DE CONFIANCE QUI LUI RESTAIT ENCORE
Après quelques semaines de recherches, Calame retrouva son prince, un matin, sous le porche de la cathédrale, calé contre un pilier près de la porte dextre, aux pieds du dixième apôtre. A sa droite, Noiraud se tenait sévèrement assis; à sa gauche, une cassette couverte de cuir était ornée de clous qui brillaient comme de l’or fin. Que ce fût par fatigue, maladie, ou méditation, le groupe semblait pétrifié, et les figures de pierre peinte, dans leurs niches enduites d’azur et étoilées d’argent, n’étaient guère plus immobiles.
—Oh, dit le cul-de-jatte, vous avez donc voulu me joindre, bon Calame? Vous avez fait ce long voyage!
Ils s’embrassèrent; Noiraud remua la queue, frotta sa truffe nasale contre la joue du poète, et passa poliment du côté borgne, pour laisser la meilleure place au nouvel arrivant.
—Vous êtes bien maigre, Calame… Nous autres, nous vivons largement. Le matin, nous restons ici; on nous donne: les gens sont charitables, et donnent plus que vous ne croiriez, surtout les pauvres. En sorte qu’il nous reste souvent de quoi offrir quelque bon morceau à de plus miséreux, pas vrai, Noiraud? Sans compter qu’on ne s’ennuie pas, au parvis: il y a des fêtes de toute espèce, des mariages, des enterrements, des baptêmes, des Te Deum; on voit de tout, les grands de la terre et les petits, parce que tout le monde va chez le Bon Dieu, n’est-ce pas, Noiraud? Il y a aussi le Maître de chapelle, qui nous aime bien, et qui ne manque jamais de s’arrêter, et qui nous parle gentiment; il est un peu dur d’oreille et il n’entend pas quand je lui réponds, mais il me raconte des histoires de la ville. Ça empêche de penser. Vous m’en direz aussi, des histoires, n’est-ce pas, Calame? Quand l’heure des offices est passée, je me rends dans ma voiture à la berge, contre la culée du pont: là, je tonds les chiens et je coupe les chats: car j’ai un métier, voyez-vous? Et une jolie boîte! C’est encore Gertrude qui m’a donné tout ça! Lorsqu’il nous vient de la clientèle, et qu’un petit chien veut remuer trop, ou qu’un petit chat n’est pas content, Noiraud se plante devant, et il faut le voir leur faire les gros yeux, en leur disant de se tenir tranquilles! Il m’aide bien, le bon Noiraud. Et puis, en ville, nous avons encore des amis, d’autres chiens des rues; on se dit bonjour. Pas vrai, Noiraud? Je suis heureux. Je crois que je n’ai jamais été aussi heureux…
Il exagérait. Avec une rouerie d’enfant, bien vite il s’était dépêché d’affirmer son bonheur matériel, pour n’être pas interrogé sur son état moral, qui valait moins. Depuis ses adieux précipités à la maison de Polygène, une tristesse sourde et muette habitait au tréfonds de lui, une lassitude, un découragement qu’il ne voulait avouer à personne, à Noiraud pas plus qu’à d’autres, et à lui-même moins encore.
C’était comme un mauvais brouillard, dans lequel on ne voit plus que des choses vagues et qui bougent, sans qu’on sache pourquoi elles vont ici plutôt que là, des larves incertaines, larves de gens, larves d’idées, le bien, le mal, des êtres inconnus qui sont le présent et qui déjà s’estompent, des êtres connus qui sont le passé et qu’on ne discerne guère mieux. De ce brouillard grouillant, une odeur fade s’exhalait, peut-être l’odeur de la mort; et quand elle montait en bouffées, Dieudonat s’en détournait par une brusque torsion du cou, comme si véritablement le poison eût été dans son cœur.
Il n’était pas non plus exempt des misères que procurent les contingences immédiates; elles lui venaient quotidiennement, à heure fixe, d’un ami qui le détestait: en face de lui, sous le même porche, un vieillard aveugle taillait dans du bois blanc de petits animaux difformes, n’en vendait guère, et attribuait la baisse de son industrie à la concurrence du cul-de-jatte.
—Je ne gagne plus ma vie, depuis que tu es là!
Quand la sortie de la messe avait été mauvaise, il s’en prenait à Dieudonat, en lui lançant, d’un pilier à l’autre, des noms que la sainteté du lieu n’aurait pas dû permettre. Vainement le prince lui répondait par des paroles conciliantes; pour gagner de l’indulgence, il admirait tout haut des lapins ou des moutons de bois, et il en signalait la beauté à Noiraud; souvent aussi, il profitait de la cécité de l’adversaire pour jeter dans la sébile une pièce de monnaie: l’aveugle, averti par la finesse de son ouïe, n’était jamais dupe, mais affectait de remercier un passant imaginaire, afin de garder intégralement son droit à la rancune, droit d’autant plus précieux que toute récrimination avait pour résultat de provoquer un versement. Noiraud flairant une vilaine âme, grognait à tout moment contre l’artiste, qui feignait de prendre peur, et Dieudonat se donnait mille peines pour ramener la paix entre les deux ennemis.
L’arrivée de Calame apporta au tailleur d’images une nouvelle occasion de geindre:
—Vas-tu nous attirer ici tous les mendiants de la ville? Est-ce un endroit pour raccommoder les vieux souliers? Vous n’avez pas fini de planter des clous?
Le premier soin du Calamiteux fut, en effet, de terminer la boîte de Gertrude; Dieudonat et Noiraud s’intéressaient fort à ce travail décoratif, qui dura toute une journée, et peu à peu ils virent apparaître, sur le cuir du panneau antérieur, un écu d’armoiries.
—Tiens, fit le prince: les armes de mon père! Je voudrais tant savoir ce qu’il est devenu, mon père…
Calame s’en alla aux nouvelles, et, le lendemain:
—Hardouin est mort, voilà beau temps; Gaïfer l’a fait déposer par l’Empereur et décapiter par le bourreau, pour mieux assurer l’annexion du royaume.
—Mon ouvrage…
Dieudonat fit une prière pour le repos de l’âme paternelle, mais son oraison ne put suffire à le rasséréner; il s’accusait de parricide, et dès lors cette idée le hanta: vingt fois par jour, il se frappait la poitrine, en priant pour son père. En face de lui, sans repos, sans répit, une voix chantonnait:
—Ayez pitié d’un pauvre aveugle…
—Tout de même, disait Calame, tu es Roi, maintenant, Roi légitime: car ton peuple persiste à te chercher, à t’espérer: il te réclame, il ne veut pas croire à ta mort. Que penserais-tu d’aller reconquérir ton sceptre? Avec deux ou trois souhaits, on en verrait la farce. Tu me nommerais premier ministre.
Pour compléter le décor de la boîte armoriée, le clerc disposa des clous de cuivre en forme de couronne royale, au-dessus de l’écusson.
Mais il s’en amusa tout seul. Dieudonat devenait plus morne; Noiraud, par contagion, devenait plus sévère; le Calamiteux ne réussissait plus à faire rire ni l’un ni l’autre.
Sa propre vie n’était pas gaie, d’ailleurs. Pour tuer le temps, il recommençait à fréquenter la montagne de l’Université: sans plaisir, il écoutait la leçon des maîtres sur les places publiques, et sans succès il montait lui-même sur les bornes des carrefours, pour réciter ses vers: il en avait composé de superbes, sur le mode alexandrin, récemment inventé par le clerc Alexandre, mais ses poèmes étaient véritablement trop supérieurs à l’esprit du siècle, en sorte que les aumônes affluaient peu dans sa besace. Il soupait rarement: ses heures de gastronomie se passaient à la devanture des rôtisseurs, où le fumet des oies se substituait pour un instant aux fumées de la métaphysique; après ce repas idéal, il s’éloignait avec un soupir, et, s’il ne mourait pas de faim, du moins il en vivait.
Son pain le plus sûr lui venait du tondeur de chiens, qui gagnait davantage. En échange de quelque maigre viande, il apportait au repas commun son écot de pâture spirituelle, en contant les anecdotes de la capitale; par malchance, elles attristaient l’auditoire plus souvent qu’elles ne le récréaient:
—Ce matin, on menait à la Plaine un nommé Anoure; son histoire est comique: figure-toi que le paillard se faisait passer pour eunuque, et profitait de la confiance générale pour attirer dans son repaire des proies d’un très jeune âge, qu’on ne revoyait plus; il abusait, en vérité: on eût dit qu’il se rattrapait; on l’a pendu.
—Hélas!…
L’insuccès de ses contes ne décourageait pas le conteur:
—Aujourd’hui, tu riras, j’espère, car l’aventure est joyeuse! J’ai rencontré, avec son escorte d’écuyers et de pages, un richissime imbécile, qui fut jadis mon camarade d’école: Gontran-le-Coquin. Rappelle-toi: tu l’as connu dans la caverne des brigands, chez Ruprecht-le-Camard, et je t’ai dit qu’au temps de nos jeunesses, nous fûmes trois inséparables, Ruprecht, la brute aventureuse, Gontran, le sot avantageux, et moi, l’homme de génie. Gontran nous semblait le moins armé, et l’était plus que nous, puisque seul il a prospéré; on l’appelle maintenant le vicomte d’Avatar; il a épousé la fille unique d’un Lombard, et successivement l’a rendue orpheline, l’a rendue mère, l’a conduite en terre: somptueux désormais par l’héritage de son propre enfant, il plastronne à la face de l’univers. Par lui, j’ai su que Ruprecht s’est laissé prendre, l’an dernier, et écarteler. Le vicomte, en personne, daigna me narrer ces détails, en dépit de mes guenilles, ou à cause d’elles: car visiblement il se sentait accru par notre déchéance presque autant que par sa fortune, et il se montrait tout candidement fier du contraste que ses habiletés ont su mettre entre son destin et les nôtres. Il a poussé la démonstration jusqu’à me donner une poignée d’écus, sans compter, et m’en a promis davantage. Tu vois que la journée est bonne!
—Non, Calame, et votre histoire est vilaine; cet argent-là ne vous vaudra rien.
—Tu n’es jamais content: on t’offre le tableau d’un homme qui réussit…
—Hélas!…
La voix de l’aveugle, en face, glapissait sa requête aux passants.
—Partagez vos écus avec celui-là, voulez-vous? Et contez vite une autre histoire, qu’on oublie celle de Gontran.
—Préfères-tu de la politique? Grave nouvelle! Le vieil Empereur se décide à mourir: il vient d’entrer, dit-on, dans une agonie que l’Archiduc attendait depuis si longtemps avec une impatiente patience.
—Alors, la petite Aude devient impératrice?
—La petite Aude? Mais elle est morte! Il était fort jaloux, elle était bien futile: un jour, il l’a si rudement traînée par les cheveux que la cervelle est venue avec la crinière. On prétend qu’elle l’avait épousé par amour.
—Hélas! mes jolies narines…
—De fait, il y a eu tout un drame, à la Cour. Ce Galéas, que l’on continuait à appeler «le Borgne», était un séduisant gaillard: la reine Gaude s’en est éprise.
—Hélas! Ma ressemblance…
—Comme l’Empereur tardait trop à mourir, les deux amants firent projet de détrôner Gaïfer, pour s’offrir un royaume en attendant l’empire.
—J’ai connu un complot pareil…
—Mais ce que tu ne sais pas, sans doute, c’est que celui-ci fut découvert par un stupéfiant gamin, aux regards de qui rien n’échappe: c’est un nommé Epagomène, naguère encore page du Roi, et aujourd’hui son secrétaire intime. Il sort on ne sait d’où. On ignore son âge.
—Il doit gagner seize ans.
—Il a la taille d’un éphèbe et le visage d’un vieillard. Doté de l’omniscience et dénué d’illusions, il a tout lu, il pèse tout, et voit toutes les choses par le fond; au lieu de regarder les effets, comme un homme, il ne regarde que les causes; il comprend tout, tellement qu’il a l’air de ne rien comprendre, à force de rester impassible; il est si avisé, qu’il ne prend même pas plaisir aux honneurs qu’on lui décerne; par la faveur de son maître, il possède tout, et par son excès d’intelligence, il ne jouit de rien. On ne l’a jamais vu rire; jamais on ne l’a vu en colère; malgré son âge, on ne lui connaît aucun amour, et, bien qu’il vive entouré de haines, on ne lui connaît pas de rancune: il ne daigne, ou il ne peut.
—Je lui ai fait ce cadeau…
—Joli cadeau à faire à un enfant! D’ailleurs, Galéas s’en va: son délateur Epagomène ne périra peut-être pas sous les poignards de la vengeance.
—Quand part-il, l’Archiduc?
—Ce matin. Tant qu’il restait là, le Roi n’a rien osé contre la Reine; mais le futur Empereur ne se soucie plus d’elle, et Gaïfer parle déjà d’enfermer dans un couvent son épouse adultère, non sans lui imposer une amende honorable au parvis de la cathédrale. Royal spectacle, auquel ta Majesté assistera délicieusement, d’ici!
—J’aimerais mieux ne pas voir ça.
La voix perpétuelle, sous l’autre pilier, répétait: «… pitié d’un pauvre aveugle…»
—Oh, oui, seigneur, ayez pitié de l’aveugle que je fus! Et vous, mon cousin, s’il vous plaît, vous ne me raconterez plus d’histoires; j’en ai ma charge.
Dieudonat devint encore plus triste: la tête inclinée vers la poitrine, et la paupière baissée sur son œil unique, il tombait en de longs silences, pendant lesquels il évoquait ses actes d’autrefois, par pénitence. Mais le présent glissait autour de lui, sans susciter en lui autre chose qu’une commisération volontairement vaine et totalement désolée, car la notion des choses révolues ne lui permettait plus l’espoir de remédier au mal des choses imminentes. Toutes ses forces renonçaient.
Chaque jour, en arrivant sous le porche, Calame le retrouvait pareil; debout devant lui, il le contemplait sans rien oser lui dire, et, chaque jour, en revoyant ainsi le nabot immobile, il se remémorait la phrase de Paracelse: «Tous ceux qui, en n’importe quoi, ont dépassé la mesure, tombent dans le désespoir».
Ensuite, il s’asseyait. Dieudonat au milieu, Calame à droite, Noiraud à gauche, ils restaient des heures sans bouger, sans parler. Parfois, le souverain sans trône poussait un soupir; entre temps, la voix de l’aveugle psalmodiait son antienne…
Cette langueur dura tout un mois, au bout duquel un grand bruit se fit sur la place: les troupes se rangeaient devant le parvis; la foule accourait par toutes les rues.
—Qu’est-ce donc? fit le Prince.
—Ils viennent, dit Calame, pour l’amende honorable de la Reine Gaude.
—Non, non! Je ne veux plus! Je ne veux pas voir ça!
A ce moment, le sculpteur répétait: «Ayez pitié d’un pauvre aveugle». Mais presque aussitôt il s’écria:
—Je vois clair!
Et dans l’instant d’après il ajouta:
—Je vois d’un œil.
Calame épouvanté se pencha sur le roi Dieudonat, lui posa la main au front, lui renversa la tête: deux orbites vides regardaient la voûte étoilée du porche.
—Malheureux! Qu’as-tu fait encore?
—Rien de bon, sans doute. Je me décharge.
Dieudonat ne vit point la Reine Gaude à genoux au parvis; mais il entendait ses sanglots, les chants liturgiques, les prières, les répons, les sonnettes, les cloches; le Calamiteux lui expliquait les épisodes de la scène.
—Calame, s’il vous plaît, j’aimerais mieux ne pas entendre ça.
Le poète se tut; mais l’aveugle, extasié du spectacle, continuait à le décrire. Enfin, la cérémonie s’acheva; les assistants se retiraient; la voix de Calame interpella l’un d’eux; elle disait:
—Bonjour, Gontran!
Une autre voix, entendue jadis, répondait:
—Eh! Te voilà, mon camarade? Belle cérémonie, avoue! J’en suis l’organisateur. Mais celui qui en prépara les bases n’a pas su jouir de son triomphe, et la Reine est déjà vengée: ce petit Epagomène s’est bêtement laissé empoisonner. Entre nous, c’était un nigaud. Je le remplace auprès du Roi; mais j’adopte un autre titre, mieux en rapport avec l’importance de mon rôle: Comte d’Avatar, Ministre de la Cour! J’ai tout dans la main! Je vais pouvoir enfin montrer ce que je suis!
Et la voix du poète répliquait doucement:
—Pourvu que cela ne constitue pas un attentat à la pudeur.
Ces propos furent les derniers que Dieudonat entendit proférer par l’indomptable Calamiteux; quelques minutes plus tard, il l’entendit encore, mais il ne parlait plus, cette fois, il criait: les gens du guet l’emmenaient en prison, par ordre du seigneur Comte d’Avatar, Ministre de la Cour.
A compter de ce matin-là, le Prince ne connut d’autre parole humaine que celle du tailleur d’images récriminant contre la guigne. Le vieillard, en effet, avait lieu de se plaindre: depuis qu’il voyait clair, il s’appliquait à fignoler ses œuvres, qui perdaient tout le charme de leur naïveté; au surplus, le public les trouvait dépourvues d’intérêt, puisqu’elles n’étaient plus sculptées par un aveugle; il en vendait de moins en moins, et le bedeau voulait le faire déguerpir:
—Maintenant que tu as recouvré la vue, il faut t’en aller, tu n’as plus de raisons pour mendier.
A cette injonction, l’expulsé ne manqua point de constater un air de triomphe sur la face du cul-de-jatte; il lui cria:
—C’est ta faute! Tu me fais chasser, bien sûr, pour être seul!
Tous les jours, tout le jour, chronométriquement, en ciselant ses bouts de bois, il grognait:
—C’est ta faute! Je ne gagnerai plus mon pain!
Feignant d’être toujours aveugle, il se rapprochait du tronçon d’homme, et il lui marchait sur les doigts, par mégarde.
—C’est ta faute!
Noiraud, indigné, le mordit.
—C’est ta faute!
Et Dieudonat songeait:
—Hélas, oui, c’est ma faute, et plus encore qu’il ne pense; tout de même, je voudrais bien ne plus entendre ça…
—C’est ta faute!
—Tout est de ma faute, toujours, excepté cependant le sort du pauvre Calame, qui a fait son malheur lui-même; et c’est un peu curieux que la seule créature pour laquelle je n’ai rien tenté soit aussi à plaindre que les autres…
L’invisible Noiraud lui poussait sous la main son crâne oblong à bosse unique; en souriant il caressait cette boîte tiède, qu’il sentait toute emplie d’amour, et une idée de chien lui entrait par les doigts: «Non, ce n’est pas ta faute, il ne faut pas les croire, il ne faut pas te croire. Le malheur vient tout seul et tu n’y es pour rien.»
—Tu crois, Noiraud? Merci, Noiraud…
—Les chiens modestes savent ça: toute vie est misère. Les cloches aussi le savent. Écoute-les, qui te le disent…
D’heure en heure, le bronze des cloches le coiffait d’une lourde chape de sons qui lui tombait sur le crâne et sur les épaules: elles l’enveloppaient d’un frémissement qui le pénétrait par tous les pores: sa poitrine s’enflait de ces grondements renouvelés, et c’était comme s’il eût senti, heure par heure, dans son maigre corps, battre le gros cœur de la ville.
—Tout de même, je voudrais bien ne plus entendre ça…
Un soir d’automne, le maître de chapelle s’arrêta devant lui; il parlait d’une voix triste:
—Ah! la vie n’est pas drôle! Voilà que je deviens complètement sourd; les fabriciens vont me remplacer: je n’ai plus qu’à mourir de faim.
Le Roi ne répondit rien; il donna son ouïe.
Il eut d’abord le sentiment d’une délivrance nouvelle.
Puis, un immense désert se fit, dans le silence, et une solitude sans bornes.
Calame n’avait pas reparu. L’organiste lui-même ne s’arrêtait plus guère et cessait d’adresser des mots à ce pauvre diable qui ne percevait plus les sons. Depuis qu’il était sourd, Dieudonat perdait la parole. Il disait encore: «Noiraud… Noiraud»… Ou encore, quand on lui jetait un quignon de pain: «Merci… Merci…» Et rien d’autre.
Personne ne le regarda plus. Au pied de son pilier, il se tassait, comme une moitié de statue.
Plus qu’autrefois, Noiraud venait se blottir contre lui; sous le porche venté, ils se tenaient chaud l’un à l’autre, et le cul-de-jatte pouvait, sans se baisser, trouver à bout de bras un crâne fraternel, plein de pensées muettes, comme les siennes.
Mais les heures étaient bien lentes, et trop nombreuses, même en hiver: pour les compter encore, il essayait de les deviner, faute de les entendre gronder au-dessus de sa tête. De plus en plus, il se replia sur lui-même, et il diminuait.
Une nuit qu’il neigeait, le chien se mit à trembler de fièvre et à claquer des mâchoires; il lécha tristement la main de son ami, et, à sa manière, il disait: «Adieu, je vais mourir, je le regrette…»
Le Roi donna sa vie au chien.
Mais le sacrifice servit de peu, car Noiraud accompagna le corps et se laissa mourir sur la tombe de son frère.